«Hollywood,
le Pentagone, et Washington. Les trois acteurs d'une stratégie
globale», c'est par ce titre que Jean Michel
Valantin, docteur en études stratégiques
et sociologie de la défense, entend illustrer l'ambitieuse
thèse qui veut qu'Hollywood serait devenu depuis
la fin de la seconde guerre mondiale "l'un des
vecteurs essentiels de l'hégémonie de la
sécurité nationale américaine".
A travers de nombreux exemples et une étude détaillée
de la filmographie hollywoodienne, l'auteur livre une
analyse passionnante des relations entre la stratégie
de défense américaine et l'industrie du
cinéma. C'est ainsi par la très percutante
formule de " cinéma de sécurité
nationale " que Jean Michel Valantin décrit
l'entente existante entre l'industrie hollywoodienne et
les autorités politiques et militaires. "C'est
là que se situe la singularité américaine
d'un pouvoir où le politique, le stratégique
et l'industrie de l'image et de l'imagination s'entrelacent"
écrit-t-il.
Déjà
le western participait d'un processus de construction
d'identité nationale, puis ce sont les films policiers
ou films de guerre et d'espionnage qui " interrogent
les chances de survie des Etats-Unis et la légitimité
de leur puissance armée et de ses utilisations,
aujourd'hui et dans le monde à venir ".
Une véritable production de menaces à visée
consensuelle. La mise en images dès les années
50 de la menace "soviéto communiste",
l'arrivée de l'Asie sur le marché du spectacle
militaire et enfin le terrorisme. Le tout participe de
la création d'un univers mental qui répond
au " problème de la protection d'une société
imprégénée du sentiment de sa propre
vulnérabilité et de sa finitude (
)
qu'il faut défendre par la force quand le besoin
s'en fait sentir ".
Les films L'empire contre attaque et Le retour
du Jedi, par " l'alliance de la démocratie
et de la spiritualité pour un usage mesuré
de la technologie dans la guerre ", vont "
largement contribuer à donner son niveau de pertinence
symbolique et populaire à la proposition d'Initiative
de défense stratégique au moment de l'action
de Ronald Reagan ".
Le Pentagone n'a pas hésité à offrir
ses services à Hollywood quand le besoin s'en faisait
sentir. La Navy a ainsi prêté ses porte avions
et ses pilotes pour le film Top Gun qui permit de résoudre
sa crise de recrutement. Ou encore James Bond, dont les
adversaires constituent une véritable "
météo symbolique " de la menace
anti-américaine. Dans Demain ne meurt jamais,
c'est la montée en puissance des outils militaro-spatiaux
et la mondialisation qui prédominent. James Bond
doit
"combattre un magnat de la presse (visiblement
inspiré de Rupert Murdoch) qui, grâce à
ses satellites, brouille les systèmes de guidage
de navires de guerre anglais et américains en mer
de chine et transmet des ordres aux avions de guerre chinois
afin de créer une série d'incidents censés
déboucher sur une guerre sino américaine
".
Le Vietnam constitue un cas particulier, par l'émergence
de films contestataires qui font alors échos aux
critiques de la société civile quant à
la stratégie suivie. Aux Bérets vets
de John Wayne, film patriotique, apologie de la lutte
anti communiste, répondra notamment Apolypse
Now de Francis Ford Coppola qui ne reçut aucune
aide logistique de l'armée américaine. Selon
l'auteur, ce film est l'expression collective du mal au
nom de la stratégie de lutte contre le communisme.
Autant d'éléments qui permettent de mieux
appréhender l'importance symbolique de certains
films, jugés insignifiants sur un plan critique,
destinés à répondre à certains
sentiments d'angoisse commun à la population américaine.
Ce serait parce que la nation s'est construite contre
des menaces extérieures et intérieures que
le cinéma se serait approprié les fantasmes
de la sécurité nationale. Pour autant, l'auteur
ne s'interroge pas sur le succès des Blockbusters
dans le reste du monde.
Les chapitres sur les années 90 s'avèrent
plus faibles, prééminence de la télévision,
manque d'inspiration des scénaristes ou incapacité
des studios hollywoodiens et du Pentagone à formuler
une réponse en images pertinente face à
un adversaire insaisissable et maîtrisant parfaitement
les outils de la communication de masse ? L'auteur estime
simplement que la justification stratégique des
interventions américaines mises en scène
a disparu. Les GI interviennent partout, à tout
moment, contre un ennemi non identifié, sans objectif
proclamé. Une forme d'évacuation du politique
que Valantin rapproche de la doctrine de la guerre contre
le terrorisme formulée par Bush.
C'est ainsi une fonction de sublimation des outils de
défense qu'exerce ce cinéma de " sécurité
nationale ". S'il est impossible de mesurer la véritable
influence de ce cinéma de sécurité
nationale sur les peurs collectives américaines,
dans quelle mesure ce cinéma " psychotise
" ou tranquillise la foule, il n'en demeure pas moins
que cette forme iconoclaste de relations publiques menée
à bien par la plus grande industrie mondiale du
spectacle à des fins de stratégies militaires
rappelle par quelques aspects les méthodes de propagande
de l'ex-URSS, qui dans sa bulle d'irréalité
avait lancé sa population à la recherche
d'un ennemi intérieur. Dans ce cas précis,
ni complot, ni soumission d'Hollywood aux autorités
militaires mais une coopération qui s'opère
en temps de crise entre " deux pôles de
puissance" afin d'aider à la mobilisation
psychologique et à l'identification par l'opinion
publique des menaces et dangers de l'époque. Que
l'exercice sombre le plus souvent dans la caricature plutôt
que dans la symbolisation cinématographique est
une autre histoire
Par
Régis Soubrouillard - Janvier 2005
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