Après
avoir enquêté en 1999 sur le nerf de la guerre
islamiste dans Les
dollars de la terreur, où
il mettait en cause la stratégie américaine
vis-à-vis des organisations islamistes et le risque
de "retour de flamme", Richard Labévière
s'intéresse cette fois-ci dans Les coulisses
de la terreur à « la nébuleuse
de réseaux terroristes » que l'on assimile
à Al-Qaïda. Au terme d'une minutieuse enquête
sur la préparation des attentats du 11 septembre,
les intérêts pétroliers ou encore
les connexions douteuses des services secrets occidentaux,
Richard Labévière décortique les
mutations géopolitiques de ce début de 21ème
siècle.
Pour
le rédacteur en chef de Radio France Internationale,
qui n'hésite pas à provoquer quitte à
en dérouter certains, " l'organisation
Al-Qaïda n'existe pas, mais coiffe de multiples réseaux
plus ou moins directement connectés qui décrivent
des cellules relativement autonomes, fluides, en perpétuelle
recomposition ". L'appellation Al-Qaïda
renvoie davantage à une référence
commune qu'à " une structure centralisatrice
", poursuit-il. Ainsi, si le noyau du
" néofondamentalisme salafiste "
se trouve à Karachi, Al-Qaïda a différents
épicentres "de l'Asie centrale à
l'Afrique sahélienne en passant par la Corne et
l'Asie du Sud-Est". Un constat qui invalide,
pour l'auteur, la riposte militaire américaine.
Loin
de se limiter à décrire un mouvement terroriste,
Richard Labévière en profite également
pour tenter de décrypter l'époque à
travers ses plus violents symptômes. Il en appelle
au philosophe Gilles Deleuze pour décrire le fonctionnement
d'Al-Qaïda. Ainsi " les soubassements financiers
de la mouvance Ben Laden " se rapprochent du
concept deleuzien de "rhizome", " à
la différence des arbres ou de leurs racines, le
rhizome connecte un point quelconque avec un autre point
quelconque, il n'est pas fait d'unités mais de
directions mouvantes. Il n'a pas de commencement ni de
fin, mais toujours un milieu par lequel il déborde
". Une structure opposée à une
vision hiérarchisée et qui
" privilégie la logique événementielle
dans laquelle s'inscrit la causalité terroriste
".
Une complexité qui ne semble pas intéresser
les autorités américaines qui "
ont besoin d'idées simples pour justifier leur
guerre en Irak " car pour l'auteur "
les attentats du 11 septembre 2001 ne constituent pas
la rupture historique annoncée. Ils n'inaugurent
pas non plus un nouveau monde (...) l'administration américaine
avait décidé de provoquer la chute de Saddam
Hussein bien avant que ne s'effondre les Twin Towers ".
Richard Labévière rentre dans le détail
des " ruptures fondatrices " révélées
par l'attentat : fin de l'alliance américaine avec
l'islamisme sunnite contre les soviétiques, désengagement
des nations unies, crise de la prolifération nucléaire
sauvage, désengagement international du conflit
israélo-palestinien et une mondialisation génératrice
d'injustices économiques et sociales. Autant d'évolutions
qui ont mis fin aux vieilles logiques de la guerre froide
pour lui " substituer les catégories morales
du bien et du mal ". Désormais les victimes
des attentats du 11 septembre justifient toutes les aventures
politico-militaires, assimilées à une "
guerre préventive contre le mal ". Ainsi
c'est au nom de la lutte anti-terroriste que s'engage
la deuxième guerre en Irak et que Yasser Arafat
est écarté du pouvoir, pourtant président
élu du peuple palestinien.
Dans son chapitre "En attendant le benladengate",
il revient sur " les relations complices entre
les intérêts financiers américains
et les responsabilités saoudiennes dans le financement
de l'islamisme radical et ses produits dérivés
". Les services américains de renseignement
savent " qu'un jour ou l'autre les enquêtes
remonteront au coeur de la technostructure américaine
et qu'elles finiront par mettre directement en cause peu
ou prou la famille Bush et ses amis politiques et pétroliers
", écrit l'auteur.
Il décrit notamment les connexions de Carlyle Group,
société spécialisée dans la
gestion de fortune que l'auteur qualifie " d'amicale
affairiste " et qui compte parmi ses grands actionnaires
de nombreuses personnalités de l'entourage des
Bush, des princes de la famille royale saoudienne et plusieurs
membres de la famille ben Laden.
Les croisements d'intérêts à l'intérieur
de l'organisation sont emblématiques de "
la privatisation des pouvoirs régaliens aux Etats-Unis,
portant l'art de l'influence politique, du mélange
des genres et de l'effacement des frontières entre
administration d'Etat et monde des affaires à un
niveau jamais atteint " .
Dans un appel à la réconciliation des européens
avec l'idée de puissance, seule réponse
à " l'ordre barbare de la guerre sans fin
(...) qui consiste à criminaliser ceux qui ne sont
pas d'accord avec la loi du plus fort ", l'auteur
rapproche l'actuelle stratégie américaine
au
" cauchemar décrit dans le 1984 de George
Orwell " dont le trait le plus caractéristique
est l'émergence d'une "novlangue" qui
multiplie " idiomatismes et glissements de sens
pour nous convaincre de la justesse de la guerre sans
fin ".
C'est ainsi, au terme d'une minutieuse enquête sur
la préparation des attentats du 11 septembre, les
intérêts pétroliers ou encore les
connexions douteuses des services secrets occidentaux,
renforcée par une véritable réflexion
sur l'ambiguïté de la " diplomatie
américaine ",
" le nouveau désordre mondial " et
la montée en puissance de la logique terroriste,
que Richard Labévière décortique
les mutations géopolitiques de ce début
de 21ème siècle.
Par
Régis Soubrouillard - Juin 2004
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