Témoignage
poignant d'une des rares femmes journalistes russe à
couvrir le conflit tchétchène, «Le
déshonneur russe» est également
un sérieux réquisitoire sur la politique
de Poutine dans la petite République du Caucase.
Ni pro-tchétchène et encore moins pro-russe,
l'auteur du livre, Anna Politkovskaïa, s'attache
à décrire le plus honnêtement possible
l'anarchie ambiante de ce pays " satellite "
de la Fédération de Russie, ravagé
par plusieurs années de guerre. Et face au silence
de la communauté internationale sur ce que Poutine
annonce comme une "opération antiterroriste",
la journaliste russe pousse son cri d'alarme et surtout
son cri de secours avec l'espoir de sauver de l'enfer
deux peuples, les Tchétchènes et les Russes.
"Qui
sommes nous, nous citoyens russes du début du XXIe
siècle ?" A cette question que pose le
prologue du deuxième livre d'Anna Politkovskaïa,
«Le déshonneur russe» ,
les réponses, cinglantes voire sanglantes, sont
sans détours : " Nous ? Nous sommes prêts
à nous extirper à chaque mot qui nous déplaît.
Nous sommes intolérants et intransigeants. (
)
Nous ? Nous avons reconnu qu'une balle dans la tête
est le moyen le plus simple et le plus naturel de résoudre
n'importe quel conflit, si minime soit-il. "
Ainsi est Anna Politkovskaïa, franche, intransigeante
et courageuse à la fois.
Grand
reporter du bihebdomadaire russe Novaïa Gazetta,
elle couvre cette "seconde" guerre en Tchétchénie,
démarrée fin 1999, qui tue, massacre et
détruit encore et toujours sans qu'il ne semble
vraiment poindre à l'horizon le moindre espoir
de paix. De cette guerre, très peu d'images et
d'informations nous reviennent. Et pour cause. Du côté
russe, les autorités jouent honteusement sur les
mots et les idées. De l'avis du Kremlin, le conflit
qui ravage la Tchétchénie n'est pas une
guerre, mais une " simple " " opération
de sécurité interne à la Russie contre
le terrorisme ". En réponse, il est intéressant
de se remémorer les propos impitoyables du président
russe, Vladimir Poutine, prononcé au lendemain
des attentats meurtriers à Moscou en hiver 1999,
attribués sans preuves formelles par les autorités
russes aux rebelles tchétchènes : "
Nous frapperons les terroristes. Nous les chasserons partout.
Dans les aéroports, dans les toilettes s'ils y
sont. Nous les buterons dans les chiottes. Un point c'est
tout. La question est réglée ".
Si pour Poutine, de tout évidence, la question
est réglée d'avance, pour d'autres, elle
est loin de l'être, que ce soit pour le peuple tchétchène
lui-même que pour les jeunes soldats russes en mission
pour le tsar de Russie des temps modernes.
Parler
des oubliés du drame tchétchène
Sur le terrain de ce qui est devenu un bourbier innommable
et inhumain, la journaliste russe Anna Politkovskaïa
lutte contre le fatalisme ambiant de certains et contre
l'oubli et le mutisme de la communauté internationale.
Son leitmotiv : la vie et l'espoir versus la mort et l'horreur.
Si la guerre tend à systématiquement déshumaniser
ses victimes emportées qu'elles sont dans des spirales
de violence, Anna Politkovskaïa, elle, bataille pour
transmettre les voix des " oubliés "
de la guerre. Elle prend ainsi le parti pris de parler
tout au long de son livre des hommes, des femmes et des
enfants, de tous ceux qu'elle croise au cours de ses multiples
voyages, tous broyés, physiquement et psychologiquement,
par ce qui est devenu une sorte de " Vietnam à
la russe ". L'auteur nous le confirme, malheureusement
et effroyablement, les êtres humains y sont laminés,
presque en silence. Car l'écho de leurs douleurs
ne semble pas porter au-delà des montagnes du Caucase.
Pourtant, on y tue. On y torture, parfois jusqu'à
la mort. Les proies des terribles zatchistki (Opérations
de nettoyage) le savent à leur dépend. Et
ces viols, la pire des humiliations qui puissent être
pour des femmes tchétchènes puisque les
soldats russes savent pertinemment qu'elles seront rejetées
à jamais voire tuées par leurs proches eux-mêmes.
Tel est l'intransigeant code d'honneur tchétchène.
En
Tchétchénie, rien n'est noir ou blanc. Et
les zones grises sont multiples. Trop multiples. Du côté
russe, des généraux sont impliqués
dans des trafics d'armes pour fournir leurs propres ennemis
; des officiers rackettent les mères russes venues
démobiliser leurs enfants militaires, blessés
ou en mauvais état physique. Mais du côté
tchétchène, l'anarchie et l'arbitraire sont
également de mise. D'ailleurs, la quête de
pouvoir conduit à des " luttes intestines
pour le leadership ". La journaliste soulève
ainsi dans son livre un coin du voile sur cette
" troisième force du puzzle militaire et politique
tchétchène ". Ces combattants,
constitués en petits détachements et "
poussés à s'engager dans la résistance
", " ont recours à des frappes
ponctuelles et à des zatchistki personnelles ".
" Ces groupes, qui se limitent souvent aux membres
d'une même famille, sont créés pour
liquider ceux qui ont tué leurs proches. Dans ce
sens, peu leur importe qui est l'ennemi, fédéraux
(Russie) ou Tchétchènes, pour eux l'important
est que le meurtrier réponde de son crime. Ce faisant,
ces groupes versent de l'huile sur le feu de la guerre
civile intertchétchène ".
"
Semer Poutine pour récolter Staline "
Anna Politkovskaïa dresse son tableau, sombre - comment
pourrait-il en être autrement -, de la situation
en Tchétchénie. Mais, elle ne s'arrête
pas au seul constat. Et elle n'hésite pas à
fustiger le pouvoir russe. Téméraire, elle
ne mâche pas ses mots à l'encontre de la
politique du président Poutine. Son jugement est
sans appel à l'égard de l'ex-officier du
KGB (services spéciaux soviétiques) auquel
elle consacre tout un chapitre écrit au vitriol
dans l'esprit de : " Nous continuons à
semer Poutine pour récolter Staline ".
Pour autant, son réquisitoire ne se limite pas
à la seule diabolisation de Poutine et de l'armée
russe. Avant tout, son propos est de faire un peu plus
la lumière, le plus honnêtement possible,
sur cette zone d'ombre du Caucase, sur ce drame qui massacre
et ruine depuis quelques années deux peuples, deux
pays. Car pour elle, il en va de l'avenir même de
la Fédération de Russie et de son accès
à une véritable démocratie.
La
Tchétchénie est assurément un bourbier
sans nom et personne n'en doute. Certainement pas les
rares journalistes comme Anna Politkovskaïa ou encore
des photo-reporters comme Stanley Greene (A lire «Plaies
à vif - Tchétchénie 1994 à
2003» - Editions Trolley). Ils ont encore le
courage et la persévérance de s'y rendre
au péril de leur vie malgré tous les dangers
et les obstacles qui se dressent sur le chemin. A la lecture
du livre «Le déshonneur russe»
, le lecteur est en droit de se demander quelle est
la motivation d'Anna Politkovskaïa pour retourner
là-bas des dizaines de fois, y risquer à
chaque fois sa vie comme elle le raconte, alors que ses
écrits semblent rester lettre morte dans son propre
pays ? Témoigner, voilà sans doute une de
ses raisons d'y aller.
Transmettre
les derniers mots de ceux morts parfois parce qu'ils avaient
eu le tort d'être tchétchène et d'avoir
parlé à la journaliste russe. Ce qui la
hante et devient " un cas de conscience "
qu'elle avoue volontiers. Mais au nom de ces gens qui
lui ont fait confiance, elle se doit de raconter ; raconter
pour ne pas oublier, pour ne pas dire que l'on ne savait
pas. Son livre est tout à la fois un cri d'alarme
et un cri au secours dans lequel elle pose simplement
LA question qui reste pour l'instant sans réponse
:
" Comment mettre un terme à cette guerre,
son lot d'horreurs quotidiennes ? Comment les guerres
s'arrêtent-elles ? " Pour tenter d'y répondre,
elle propose aux siens une introspection ; sa manière
à elle de voir peut-être poindre une lueur
au bout du tunnel, aussi fragile soit-elle.
" Il s'agit de comprendre ce qui NOUS est arrivé.
C'est de nous qu'il s'agit. De la sauvagerie qui a envahi
nos curs. Et au cur de cette Tchétchénie
" pacifiée ", j'ai envie de crier : SOS
! "
Par
Dimitri Beck- Mars 2004
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Présentation
de l'auteur :
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Anna Politkovskaïa, 43 ans, est aujourd'hui
l'un des seuls journalistes russes à rendre
compte de manière indépendante de
ce qui se passe en Tchétchénie.
A
ce titre, elle a été plusieurs fois
primée en Russie, et par le Pen Club International,
en 2002. Elle a reçu au Danemark, en février
2003, le prix du Journalisme et de la Démocratie,
décerné par l'Organisation pour la
sécurité et la coopération
en Europe (OSCE). Son seul parti est celui des victimes.
En
octobre dernier, au péril de sa vie, elle
a accepté de servir de négociatrice
lors de la récente prise d'otages dans un
théâtre de Moscou, qui s'est terminée
de manière dramatique. Anna Politkovskaïa
a publié également en 2000 Voyage
en enfer chez Robert Laffont.
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