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«Tchétchénie : le déshonneur russe», Anna Politkovskaïa, Editions Buchet/Chastel, 2003

Témoignage poignant d'une des rares femmes journalistes russe à couvrir le conflit tchétchène, «Le déshonneur russe» est également un sérieux réquisitoire sur la politique de Poutine dans la petite République du Caucase. Ni pro-tchétchène et encore moins pro-russe, l'auteur du livre, Anna Politkovskaïa, s'attache à décrire le plus honnêtement possible l'anarchie ambiante de ce pays " satellite " de la Fédération de Russie, ravagé par plusieurs années de guerre. Et face au silence de la communauté internationale sur ce que Poutine annonce comme une "opération antiterroriste", la journaliste russe pousse son cri d'alarme et surtout son cri de secours avec l'espoir de sauver de l'enfer deux peuples, les Tchétchènes et les Russes.

"Qui sommes nous, nous citoyens russes du début du XXIe siècle ?" A cette question que pose le prologue du deuxième livre d'Anna Politkovskaïa, «Le déshonneur russe» , les réponses, cinglantes voire sanglantes, sont sans détours : " Nous ? Nous sommes prêts à nous extirper à chaque mot qui nous déplaît. Nous sommes intolérants et intransigeants. (…) Nous ? Nous avons reconnu qu'une balle dans la tête est le moyen le plus simple et le plus naturel de résoudre n'importe quel conflit, si minime soit-il. " Ainsi est Anna Politkovskaïa, franche, intransigeante et courageuse à la fois.

Grand reporter du bihebdomadaire russe Novaïa Gazetta, elle couvre cette "seconde" guerre en Tchétchénie, démarrée fin 1999, qui tue, massacre et détruit encore et toujours sans qu'il ne semble vraiment poindre à l'horizon le moindre espoir de paix. De cette guerre, très peu d'images et d'informations nous reviennent. Et pour cause. Du côté russe, les autorités jouent honteusement sur les mots et les idées. De l'avis du Kremlin, le conflit qui ravage la Tchétchénie n'est pas une guerre, mais une " simple " " opération de sécurité interne à la Russie contre le terrorisme ". En réponse, il est intéressant de se remémorer les propos impitoyables du président russe, Vladimir Poutine, prononcé au lendemain des attentats meurtriers à Moscou en hiver 1999, attribués sans preuves formelles par les autorités russes aux rebelles tchétchènes : " Nous frapperons les terroristes. Nous les chasserons partout. Dans les aéroports, dans les toilettes s'ils y sont. Nous les buterons dans les chiottes. Un point c'est tout. La question est réglée ". Si pour Poutine, de tout évidence, la question est réglée d'avance, pour d'autres, elle est loin de l'être, que ce soit pour le peuple tchétchène lui-même que pour les jeunes soldats russes en mission pour le tsar de Russie des temps modernes.

Parler des oubliés du drame tchétchène

Sur le terrain de ce qui est devenu un bourbier innommable et inhumain, la journaliste russe Anna Politkovskaïa lutte contre le fatalisme ambiant de certains et contre l'oubli et le mutisme de la communauté internationale. Son leitmotiv : la vie et l'espoir versus la mort et l'horreur. Si la guerre tend à systématiquement déshumaniser ses victimes emportées qu'elles sont dans des spirales de violence, Anna Politkovskaïa, elle, bataille pour transmettre les voix des " oubliés " de la guerre. Elle prend ainsi le parti pris de parler tout au long de son livre des hommes, des femmes et des enfants, de tous ceux qu'elle croise au cours de ses multiples voyages, tous broyés, physiquement et psychologiquement, par ce qui est devenu une sorte de " Vietnam à la russe ". L'auteur nous le confirme, malheureusement et effroyablement, les êtres humains y sont laminés, presque en silence. Car l'écho de leurs douleurs ne semble pas porter au-delà des montagnes du Caucase. Pourtant, on y tue. On y torture, parfois jusqu'à la mort. Les proies des terribles zatchistki (Opérations de nettoyage) le savent à leur dépend. Et ces viols, la pire des humiliations qui puissent être pour des femmes tchétchènes puisque les soldats russes savent pertinemment qu'elles seront rejetées à jamais voire tuées par leurs proches eux-mêmes. Tel est l'intransigeant code d'honneur tchétchène.

En Tchétchénie, rien n'est noir ou blanc. Et les zones grises sont multiples. Trop multiples. Du côté russe, des généraux sont impliqués dans des trafics d'armes pour fournir leurs propres ennemis ; des officiers rackettent les mères russes venues démobiliser leurs enfants militaires, blessés ou en mauvais état physique. Mais du côté tchétchène, l'anarchie et l'arbitraire sont également de mise. D'ailleurs, la quête de pouvoir conduit à des " luttes intestines pour le leadership ". La journaliste soulève ainsi dans son livre un coin du voile sur cette
" troisième force du puzzle militaire et politique tchétchène
". Ces combattants, constitués en petits détachements et " poussés à s'engager dans la résistance ", " ont recours à des frappes ponctuelles et à des zatchistki personnelles ". " Ces groupes, qui se limitent souvent aux membres d'une même famille, sont créés pour liquider ceux qui ont tué leurs proches. Dans ce sens, peu leur importe qui est l'ennemi, fédéraux (Russie) ou Tchétchènes, pour eux l'important est que le meurtrier réponde de son crime. Ce faisant, ces groupes versent de l'huile sur le feu de la guerre civile intertchétchène ".

" Semer Poutine pour récolter Staline "

Anna Politkovskaïa dresse son tableau, sombre - comment pourrait-il en être autrement -, de la situation en Tchétchénie. Mais, elle ne s'arrête pas au seul constat. Et elle n'hésite pas à fustiger le pouvoir russe. Téméraire, elle ne mâche pas ses mots à l'encontre de la politique du président Poutine. Son jugement est sans appel à l'égard de l'ex-officier du KGB (services spéciaux soviétiques) auquel elle consacre tout un chapitre écrit au vitriol dans l'esprit de : " Nous continuons à semer Poutine pour récolter Staline ". Pour autant, son réquisitoire ne se limite pas à la seule diabolisation de Poutine et de l'armée russe. Avant tout, son propos est de faire un peu plus la lumière, le plus honnêtement possible, sur cette zone d'ombre du Caucase, sur ce drame qui massacre et ruine depuis quelques années deux peuples, deux pays. Car pour elle, il en va de l'avenir même de la Fédération de Russie et de son accès à une véritable démocratie.

La Tchétchénie est assurément un bourbier sans nom et personne n'en doute. Certainement pas les rares journalistes comme Anna Politkovskaïa ou encore des photo-reporters comme Stanley Greene (A lire «Plaies à vif - Tchétchénie 1994 à 2003» - Editions Trolley). Ils ont encore le courage et la persévérance de s'y rendre au péril de leur vie malgré tous les dangers et les obstacles qui se dressent sur le chemin. A la lecture du livre «Le déshonneur russe» , le lecteur est en droit de se demander quelle est la motivation d'Anna Politkovskaïa pour retourner là-bas des dizaines de fois, y risquer à chaque fois sa vie comme elle le raconte, alors que ses écrits semblent rester lettre morte dans son propre pays ? Témoigner, voilà sans doute une de ses raisons d'y aller.

Transmettre les derniers mots de ceux morts parfois parce qu'ils avaient eu le tort d'être tchétchène et d'avoir parlé à la journaliste russe. Ce qui la hante et devient " un cas de conscience " qu'elle avoue volontiers. Mais au nom de ces gens qui lui ont fait confiance, elle se doit de raconter ; raconter pour ne pas oublier, pour ne pas dire que l'on ne savait pas. Son livre est tout à la fois un cri d'alarme et un cri au secours dans lequel elle pose simplement LA question qui reste pour l'instant sans réponse :
" Comment mettre un terme à cette guerre, son lot d'horreurs quotidiennes ? Comment les guerres s'arrêtent-elles ? "
Pour tenter d'y répondre, elle propose aux siens une introspection ; sa manière à elle de voir peut-être poindre une lueur au bout du tunnel, aussi fragile soit-elle.
" Il s'agit de comprendre ce qui NOUS est arrivé. C'est de nous qu'il s'agit. De la sauvagerie qui a envahi nos cœurs. Et au cœur de cette Tchétchénie " pacifiée ", j'ai envie de crier : SOS ! "

Par Dimitri Beck- Mars 2004
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Présentation de l'auteur :


Anna Politkovskaïa, 43 ans, est aujourd'hui l'un des seuls journalistes russes à rendre compte de manière indépendante de ce qui se passe en Tchétchénie.

A ce titre, elle a été plusieurs fois primée en Russie, et par le Pen Club International, en 2002. Elle a reçu au Danemark, en février 2003, le prix du Journalisme et de la Démocratie, décerné par l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Son seul parti est celui des victimes.

En octobre dernier, au péril de sa vie, elle a accepté de servir de négociatrice lors de la récente prise d'otages dans un théâtre de Moscou, qui s'est terminée de manière dramatique. Anna Politkovskaïa a publié également en 2000 Voyage en enfer chez Robert Laffont.