Le
titre du livre donne le ton : Négrologie, pourquoi
l'Afrique meurt, voilà qui n'annonce pas une
déclaration optimiste sur "la renaissance
africaine" ni sur "l'Afrique qui bouge".
Mais le réduire à un cri d'amoureux transi
de l'Afrique ou aux invectives d'un journaliste raciste
serait un contresens.
D'abord,
ce livre s'efforce de démonter une ribambelle de
préjugés sur le continent africain, comme
la résistance supposée de l'Afrique à
la mondialisation marchande (chiffres à l'appui)
ou l'effacement de l'idée nationale. Correspondant
en Afrique pour Libération puis Le Monde, Smith
connaît bien cette partie du monde. Il s'attaque
avec bonheur à un des principaux mensonges sur
l'Afrique - la responsabilité exclusive des Blancs
dans les maux des Noirs - en rappelant, par exemple, que
la civilisation occidentale n'a eu ni le monopole, ni
même l'initiative historique, de l'esclavage. Derrière
les ambiguïtés à l'uvre dans
les relations entre pays donateurs et pays bénéficiaires,
Smith dévoile aussi le sens réel de l'aide
humanitaire : le maintien de relations de dépendance,
quitte à ce que, corruption aidant, les peuples
concernés ne reçoivent pas un sou des millions
dépensés. Au catalogue des idées
reçues, Smith règle aussi leur sort à
"l'ethnisme" et ses guerres (il n'est d'ailleurs
pas le premier à le faire), en montrant que, bien
souvent, l'ethnie est en réalité une variable
instrumentalisée au profit d'intérêts
politiques bien précis, y compris au Rwanda.
Ce
n'est pas un hasard si Négrologie est paru en 2003.
Cette année-là, la Côte d'Ivoire,
après bien d'autres, a sombré dans la violence,
quelques semaines après le soulèvement dans
l'Ouest du pays. Il s'agissait justement d'un des pays
d'Afrique auquel le sens commun promettait un des avenirs
les plus engageants. Dix ans après le génocide
rwandais, le bilan de l'après-guerre froide est
sinistre : plusieurs conflits, en Somalie ou au Liberia,
en République démocratique du Congo ou au
Soudan, ont fait des millions de morts. La fin de la rivalité
entre les Etats-Unis et l'Union soviétique, en
privant l'Afrique de son attrait stratégique, se
traduit par une indifférence croissante au sort
du continent le plus infortuné de la planète.
Abrités derrière notre bonne conscience
de donateurs, nous avons, Occidentaux, une responsabilité
dans la désagrégation récente de
ce continent. Elle n'est pas absolue.
On
pourra reprocher à Smith ses formules à
l'emporte-pièce. On pourra le juger excessivement
dur avec des pays qui, pour la plupart, ne sont devenus
indépendants qu'il y a une quarantaine d'années
- au prix du maintien de relations troubles avec la France
notamment. Les remarques positives sont rares. Citons-en
une : le succès de la campagne volontariste anti-sida
conduite en Ouganda, qui aurait fait reculer le taux de
prévalence de 30 à 6 % en 15 ans. On devra
saluer la richesse de la documentation de ce journaliste,
réputé travailleur forcené, et l'abondance
des informations (malheureusement peu sourcées).
L'indignation
parcourt le livre : la manière dont les Etats africains
sont - ou plutôt, ne sont pas - organisés,
pénalise, encore et toujours, les plus faibles.
Ce point de vue présente l'avantage d'une efficacité
concrète. Renvoyer les Africains à leurs
propres responsabilités - sans nier, naturellement,
la part qui nous revient et dont, somme toute, nous évitons
de dresser un bilan honnête - devrait encourager
les réactions comme celle de Thabo Mbeki, le président
sud-africain : "Ce qui adviendra au cours des
vingt et quelques prochaines années dépendra
de ce que nous, Africains, ferons". Conscient,
peut-être, d'avoir pu être mal compris, Smith
le répète en conclusion : "Notre
propos le plus dur ne s'adresse pas aux Africains, qui
se débattent dans l'adversité, mais à
leurs "amis" occidentaux, qui perçoivent
le continent noir comme un parc naturel et leurs habitants
- immuables "depuis la nuit des temps" comme
hantés de "vieux démons". (
)
Ils entretiennent [ainsi] un rêve fou qui tue".