11
septembre 2003. Une date fêtée de par le
monde comme celle rappelant l'un des plus tragiques évènements
du 21e siècle naissant. Pourtant, c'est un autre
anniversaire, tout aussi tragique, qui a été
célébré à cette date.
Il
y a trente ans, le 11 septembre 1973, au Chili, prenait
fin dans le sang la présidence de Salvador Allende.
Une date symbole pour toute une génération
d'intellectuels chiliens ou étrangers, dont Eduardo
Castillo. C'est sous sa direction que trente ans plus
tard, les acteurs malheureux d'une pièce tragique
se souviennent.
"
Quelque part, nous savions qu'il fallait vivre vite et
intensément parce que ça n'allait pas durer
longtemps ". Combien sont-ils à vivre
dans le souvenir du Chili d'Allende ? De ce rêve,
celui de la démocratie et des espoirs de tout un
peuple, il ne reste trente ans plus tard que des images
et des mots. Une mémoire qu'a voulu fixer Eduardo
Castillo, journaliste, mais d'abord et surtout chilien
attaché à son histoire. Une tâche
pour laquelle il a trouvé le soutien de treize
intellectuels, tous témoins et parfois acteurs
de la " révolution démocratique "
d'Allende. De Régis Debray, témoin emblématique
des révolutions sud-américaines, à
Philippe Broussard, grand reporter, ou Pierre Kalfon,
journaliste auteur du film " Le dernier combat d'Allende
" en passant par le sociologue Alain Joxe, spécialiste
du Chili, ou le journaliste chilien José Maldavsky,
victime de la torture sous Pinochet, ils sont quelqu'un
de ceux qui ont apporté leur pierre à cette
édifice contre l'oubli d'une période "
passionnante et passionnée ".
De
cette enquête dans les mémoires et les souvenirs,
Eduardo Castillo faire ressurgir des bribes parfois heureuses,
souvent tragiques. C'est tout d'abord le déroulement
de cette terrible journée du 11 septembre 1973,
à travers la reconstitution de Pierre Kalfon. Un
récit heure par heure, laconique, presque aseptisé.
Il restitue pourtant de façon palpable l'ambiance
qui régna dans un palais de la Moneda assiégé
et bombardé. Après l'espoir, ce sera finalement
le temps de la reddition, organisé par Allende
lui-même, avant de se tirer une rafale de mitraillette
dans la tête. A 14h10, le message envoyé
à l'Etat-major est brutalement simple :
" Mission accomplie. Moneda occupée. Président
mort ".
En un instant donc, les espoirs de la démocratie
se sont évanouis. Une issue qui laisse encore aujourd'hui
un goût plus qu'amère à ceux qui ont
fait vivre ce rêve. C'est l'impression que laisse
le témoignage d'Armand et Michèle Mattelart,
couple de sociologue français arrivé au
Chili durant le gouvernement du conservateur Jorge Alessandri,
avant de connaître la démocratie chrétienne
d'Eduardo Frei, puis l'Unité populaire de Salvador
Allende. Leur récit fait entrevoir le formidable
espoir que représentait l'arrivée des socialistes
au pouvoir, mais aussi la terrible lutte qui se préparait
en coulisse. " La jubilation d'un autre possible
ne se démentit pas au cours de ces années,
au point d'aveugler parfois la conscience des vraies menaces
", notamment celle représentée
par l'opposition conservatrice, financée par des
multinationales majoritairement américaines, "
qui, pour le première fois, [faisaient] figure
de véritables acteurs de la déstabilisation
d'un régime qui [entendait] leur imposer
des règles ". " Les dix années
que nous avons vécu au Chili nous firent assister
à la cristallisation de ces conflits. L'ascension
du régime conservateur/démocratie chrétienne/Unité
populaire doit se lire dans les faits comme les marches
d'un escalier, un escalier pour le
tonnerre ".
Le
tonnerre frappera ainsi sans aucune pitié ceux
qui avaient soutenu l'Unité populaire. Le récit
poignant de José Maldavsky rappelle l'enfer que
connurent les opposants à la dictature : "
Un faux passeport, un peu de sang-froid et la peur surtout
: c'est ce qu'il fallait pour vivre presque huit ans de
clandestinité au pays de Pinochet ". Et
un jour, c'est l'arrestation, et le parcours de "
monsieur tout-le-monde : torture et prison ".
Et quand la douleur devenait insupportable, José
s'évadait en pensée " vers quelque
chose qui t'avait fait plaisir un jour ", vers
les habitants de Chuchungo, village de la côte pacifique
du Chili, " les seuls au monde à boire
la brume " et qui rêvent de transformer
" leur vallée désertique en véritable
jardin de plantes ". Quelle autre morale pourrait
alors être possible que celle des victimes de la
dictature : " Nous l'ignorions, mais nous étions
conscient d'écrire les pages d'une triste histoire
pour les nouvelles générations : pour qu'elle
ne se répète jamais ".