Publié
sous la direction de Médecins Sans Frontières
(MSF), A l'ombre des guerres justes est un ouvrage
collectif qui plonge au coeur de la complexité
des interventions humanitaires lors des grandes crises
internationales. Les chercheurs et les journalistes de
MSF tentent de remettre en perspective les limites et
les contradictions des opérations de secours menées
ces dernières années dans les pays en guerre.
Un livre essentiel pour mieux saisir le dessous des cartes
de l'action humanitaire...
Ce
livre est opportuniste et fondamental. Opportuniste :
il paraît sur fond d'opérations militaro-humanitaires
en Irak et en Afghanistan, de séparation entre
" bonnes " et " mauvaises " victimes,
de prises de positions tranchées de certaines organisations
non-gouvernementales (ONG) contre la guerre en Irak, aux
arguments politiques peu étayés. Il dénonce
vigoureusement l'hypocrisie de l'ordre international actuel
: l'enrôlement des valeurs de morale universelle
et de sécurité nationale au service d'une
realpolitik souvent unilatérale. Le " droit
d'ingérence ", en effet, n'est trop souvent
que « l'habillage moral de la défense
des intérêts les plus puissants »,
écrit Jean-Hervé Bradol, président
de Médecins sans frontières. Phase ultime
de ce mélange des genres : « la position
du missionnaire » dénoncée par
Rony Brauman et Pierre Salignon, qui a trouvé une
illustration éclatante avec l'autosatisfaction
de la plupart des agences de l'Onu et de certaines ONG
en Irak.
Cet
ouvrage procède ainsi d'une autocritique sans doute
douloureuse. C'est en catimini que Jean-Hervé Bradol
rappelle, pour clore son introduction, que la volonté
de « résister à l'élimination
d'une partie de l'humanité » a permis
à MSF, à l'été 2002, de sauver
20 000 enfants angolais de la famine.
La démonstration de MSF est d'autant plus convaincante
qu'elle est l'uvre croisée de théoriciens
et de praticiens. Le livre est divisé en trois
grandes parties : l'intervention (Timor, Sierra-Leone,
Afghanistan), ou la volonté de secourir les civils
; l'implication (Corée du Nord, Angola, Soudan),
ou l'asservissement à la loi du plus fort ; l'abstention
(Liberia, Tchétchénie, République
démocratique du Congo, Colombie, Algérie)
ou l'abandon de populations entières par la communauté
internationale. Chacun de ces exemples sert de point d'appui
à la démonstration de l'ensemble. Le succès
de l'intervention au Timor, en 1999, par exemple, prouve
qu'une force d'intervention internationale dotée
d'un mandat clair, respectueuse du partage des rôles
entre militaires et humanitaires, peut permettre de sauver
de nombreuses vies. Le retour de la paix en Sierra-Leone,
au contraire, s'est soldé par l'abandon de milliers
de civils, le déclenchement de la guerre dans le
Liberia voisin et une propagande pro-gouvernementale très
partisane.
Les Nations unies ne sont pas épargnées
: à un moment ou un autre, toutes ses agences se
sont résolument rangées dans le camp des
vainqueurs. Alors que 3 millions de personnes mouraient
de faim en Corée du Nord, la directrice du Programme
alimentaire de l'époque, Catherine Bertini, estimait
que l'opération d'aide montée par son agence
était « une réussite totale ».
Au même moment, MSF, comme Action contre la faim
(ACF), décidaient de quitter le pays.
Opportuniste, ce livre est aussi fondamental : nourris
d'une expérience concrète, les collaborateurs
de MSF, les journalistes et les chercheurs qui l'ont écrit,
martèlent les règles sacrées de l'action
humanitaire. On est loin de l'humanitarisme béat
: « la construction d'un "monde meilleur"
se paie toujours du prix de la vie des autres »,
remarque Jean-Hervé Bradol, dans son texte introductif.
Avant d'énoncer un principe clair : «
secourir toutes les victimes, quel que soit leur camp
». C'est la seule posture qui reconnaisse aux
êtres humains une dignité égale, et
qui assure aux ONG de rester fidèles à leur
vocation.
Par
Barbara Vera - Décembre 2003
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