A
l'heure où l'on parle tant de nouvel ordre mondial,
comme il paraît loin le temps où s'affrontaient
les deux blocs américain et soviétique.
Cette fameuse Guerre Froide n'a pas fini de révéler
ses secrets. C'est en tout cas la conviction qui nous
apparaît à la lecture de l'ouvrage de Frances
Stonor Sauders, journaliste de la BBC. Avec une rigueur
toute britannique, cette spécialiste du documentaire
historique jette la lumière sur le programme secret
de propagande mis au point par la CIA pour contrer le
bloc soviétique.
Depuis
quelques années, la période de la Guerre
Froide semble de moins en moins tabou. Autorisation d'accéder
aux archives, mais surtout révélations de
personnages-clés se font soudainement plus nombreuses.
Dans la droite ligne de la tendance actuelle, faite de
documentaires et d'ouvrage très complets sur la
question, la journaliste anglaise nous offre ici une vaste
et riche enquête sur un sujet longtemps sensible
: le programme culturel américain de l'immédiate
après-guerre à la fin des années
soixante-dix. En fait de culture, la journaliste de la
BBC met à jour un véritable programme de
propagande, un « théâtre d'ombre
peuplé de personnages brillants, de fins manipulateurs
et d'espions sans vergogne », imaginé,
conçu et utilisé dans un seul but : réduire
à néant le modèle culturel soviétique.
Transformer
la culture en machine de guerre, telle était la
volonté d'une grande partie des responsables du
renseignement américain au lendemain de la Seconde
Guerre mondiale. C'est donc tout naturellement la toute
récente CIA, « bras armé de l'espionnage
américain » qui a pris en charge ce projet
vital. En son sein vont se croiser des espions bien sûr,
mais aussi des scientifiques, des intellectuels, des musiciens,
des écrivains, des cinéastes, des journalistes,
américains, mais aussi européens, asiatiques.
Autant d'atouts pour la propagande américaine et
sa « guerre psychologique ", aspect moins connu
de la guerre froide,
« définie comme l'utilisation planifiée
par une nation de la propagande et d'activités
autres que le combat et communiquant idées et informations
destinées à influencer les opinions [
]
».
L'auteur présente donc les hommes, mais aussi les
réseaux, les entités, les instruments de
couverture, journaux ou publications scientifiques. Tout
un arsenal qui se met en branle dès 1947 et la
création de la CIA, qui marque « une refonte
dramatique des donnés traditionnelles de la politique
américaine ». Avec pour nerf de la guerre
les dollars du plan Marshall, l'Agence va coordonner la
collecte de renseignement, mais bien au-delà, appuyer
et façonner quarante ans de propagande culturelle.
Pendant cette période, Américains et Soviétiques
vont donc se rendre coup pour coup. Pour chaque exposition
ou concert organisé par l'URSS, il y aura un équivalent
estampillé " monde libre ". Pour chaque
journal défendant les théories marxistes,
une parution est crée partout où cela est
possible. Tout est réalisé et financé
par le biais de fondations «philanthropiques»,
« moyen le plus pratique pour passer de grosses
sommes d'argent et financer les projets de la CIA sans
alerter les bénéficiaires sur leur source
».
Frances
Stonor Saunders poursuit son enquête en énumérant
un grand nombre d'exemples, parfois incroyables, des initiatives
américaines en matière de propagande. Tournées
mondiales d'orchestres philharmoniques, tel que celui
de Boston en 1956, financées par la CIA, tout comme
de nombreuses expositions itinérantes de «
peintures américaines modernes ». Le
cinéma ne sera pas non plus épargné,
puisque l'Agence usera de son pouvoir pour tenter de gommer,
à travers des films tels que Amour, délices
et Golf l'image liée aux conflits raciaux au
Etats-Unis, « que les Soviétiques ne perdaient
jamais une occasion de souligner ». De même,
elle influencera toute une génération de
cinéastes tel que John Ford, lui-même ancien
réalisateur de documentaire militaire. «
Ford était en complet accord avec l'idée
que les agences de renseignements gouvernementales devaient
suggérer des thèmes destinées au
public [
] ». Avec John Wayne, autre chantre
de l'anticommunisme, ils constitueront les fers de lance
d'une Amérique
« de la chasse aux rouges et des préjugés
ethniques ». La CIA ira même jusqu'à
détourner le message de La ferme des animaux
de Georges Orwell, certes anti-stalinien convaincu mais
d'abord anti-totalitariste.
A
travers une des enquêtes les plus complètes,
Frances Stonor Saunders met ainsi à jour le plus
vaste et le plus abouti système de propagande culturelle
qui n'est jamais existé. Le constat est forcément
étonnant pour celui qui n'imaginait pas un tel
acharnement de la part des deux super-puissances, en particulier
dans le domaine culturel. De la musique aux médias,
en passant par la peinture ou le cinéma, c'est
tout un ordre de pensée culturelle qu'ont façonné
les stratèges de la CIA. Mais le jeu en valait-il
la chandelle, comme s'interroge finalement l'auteur :
«Il n'y avait sûrement aucune sorte de
liberté dans le programme de l'Union soviétique
». Mais « jusqu'à quel point
était-il admissible qu'un autre Etat intervienne
secrètement dans les processus fondamentaux du
développement intellectuel ? Ne risquait-on pas
de produire [
] une sorte de sur-liberté,
où les gens pensent qu'ils agissent librement alors
qu'en réalité ils sont liés à
des forces sur lesquelles ils n'ont aucun contrôle
? ». Le bilan de cette face de la guerre froide
se veut donc mitigé, à l'image de l'écrivain
Norman Mailer, cité par Frances Stonor Saunders
: « La plus grande maladie de l'Amérique
est que c'est une nation sûre de détenir
la vérité ».
Par
Vincent Fabre - Décembre 2003
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