Ryszard
Kapuscinski n'est jamais doctrinaire. Non qu'il n'ait
pas de convictions - c'est un humaniste militant, toujours
situé du côté des faibles. Mais la
réalité, celle des détails quotidiens,
ne se plie pas à l'interprétation facile.
Or Kapuscinski est un observateur passionné. Il
en a fait son métier, reporter, d'une manière
si achevée que John Le Carré, autre amoureux
du réel, lui a rendu hommage : «Ryszard
Kapuscinski est le sorcier suprême du reportage.
Et La guerre du foot est un exemple splendide de ses pouvoirs
magiques».
Ce
livre, dont la traduction française a été
publiée chez Plon, est un recueil de textes écrits
entre 1958 et 1980. Durant toute cette époque,
Kapuscinski est le correspondant de l'agence de presse
polonaise à l'étranger, en Afrique d'abord,
continent auquel il a consacré bien d'autres livres
(Ebène
), en Amérique latine ensuite,
où règne «le baroque sous toutes
ses formes». Il couvre 27 révolutions
et coups d'Etat sur trois continents : Congo, Angola,
Algérie, Nigeria, Ethiopie, Chypre, Bolivie, Chili
D'un style simple, alerte, cet ouvrage constitue une vibrante
introduction au continent africain, à un moment
où, écrit Kapuscinski, «(il) était
une énigme (
) ; on s'interrogeait sur ce
qui se passerait quand trois cents millions d'hommes redresseraient
la tête et réclameraient voix au chapitre».
Pas facile d'approcher l'Afrique, pourtant, pour un Blanc
: «La peau vous démange», vous
place «toujours ou plus haut, ou plus bas, ou
de côté, jamais à (votre) place»,
regrette Kapuscinski.
Ces
textes sont très divers. Dans le registre humoristique,
un chapitre est consacré aux graves débats
ayant présidé au vote, par le Parlement
du Tanganyika, d'une loi sur les pensions alimentaires,
à la fin 1963. Les quelques pages consacrées
à l'homme «derrière son bureau»-
le bureaucrate - et aux transformations ontologiques que
cela induit chez lui sont inénarrables. Plus didactique,
un long passage s'attache à la description de la
tribu africaine des Yoroubas, citadine et fière
de tous ses rois. Certains récits sont aussi des
leçons politiques, tel celui consacré au
Salvador, pays détenu par une poignée de
familles, ou le passage sur les Nankani, tribu du Nord
du Ghana qui mutile le visage de ses nouveau-nés.
Habitude barbare ? A l'origine, il s'agissait, pour les
Nankani, d'échapper à l'asservissement aux
Blancs, avec la complicité active des tribus du
Sud du pays.
Les
explications et les rappels historiques abondent, ainsi
que les personnages hauts en couleurs ou célèbres
: Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Ben Bella
Quant
au titre du livre, il est fourni par l'épisode
du match de qualification pour la Coupe du monde entre
Honduras et Salvador, à l'origine de 6 000 morts
et 15 000 blessés, en 1969.
Faisant
le lien entre ces récits, l'auteur a inséré
un "plan du livre" qu'il aurait développé
s'il avait opté pour l'autobiographie. Il fournit
ainsi quelques clés de compréhension historiques
et géographiques, parsème ses récits
d'anecdotes professionnelles, drôles, tragiques
ou critiques (envers les collègues). Kapuscinski,
qui a risqué sa peau à de nombreuses reprises,
n'épargne pas au lecteur le récit de «la
haine tribale», «obsession monstrueuse et
démoniaque de l'Afrique». Mais traversant
tout l'ouvrage, son ironie tendre vis-à-vis de
ses semblables, noirs ou indiens, est la marque la plus
attachante d'un humanisme nourri d'une longue expérience..
Par
Barbara Vera - Décembre 2003
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