Après
le succès (tardif !) de Massoud, l’Afghan,
le cinéaste-reporter Christophe de Ponfilly revient
sur ses vingt années afghanes dans Lettre ouverte
à Joseph Kessel sur l’Afghanistan. Un témoignage
vif et intime qui parle du peuple afghan sous un autre
jour, loin des images d’Epinal des combattants " sanguinaires
et loqueteux ". Ce livre est tout à
la fois le coup de cœur du lauréat du Prix Albert-Londres
pour un pays méconnu et complexe, mais aussi son
coup de gueule avec une critique acerbe du monde des médias.
" Lorsque
les vivants deviennent sourds, faut-il se taire ?
Y-a-t-il un sens à parler dans le désert
du silence des autres ? Ce sont les questions que
je me posais car depuis vingt ans, en vain, j’essayais
de faire entendre les voix des Afghans. "
C’est en réponse à ces questions que le
cinéaste-reporter Christophe de Ponfilly a écrit
Lettre ouverte à Joseph Kessel sur l’Afghanistan..
Mais pourquoi Joseph Kessel ? Pour ceux qui ne le
sauraient pas ou qui l’auraient oublié, ce célèbre
écrivain-journaliste est l’auteur de ce " roman
au souffle épique ", Les Cavaliers,
paru en 1967 (Editions Gallimard). De ce roman, Christophe
de Ponfilly en a conservé des images d’aventures
épiques. " Les Afghans furent des
héros de papier avant d’être de chair et
de sang. Joseph Kessel jeta ses cavaliers dans ma tête,
lancés, par delà de violentes mêlées,
dans les galops d’un bozkachi sans pitié, jeu afghan,
lointain cousin d’un rugby à cheval où le
ballon est remplacé par une dépouille de
bouc. Ainsi, l’immensité de cette contrée
lointaine occupa d’abord mes rêves. Sans doute est-ce
pourquoi j’ai abordé ce pays mythique comme on
entre dans un conte, un peu à la manière
d’un enfant qui veut continuer à rêver d’un
monde intense où tout est aventure ; continuer
à défendre la folie grisante de la vie.
Enfin, pour moi, tout devint réalité dans
l’intensité si particulière de la clandestinité
lors d’un flirt ambigu avec les dangers de la guerre.
J’ignorais alors, en me lançant dans cette aventure,
qu’elle occuperait tant de place dans ma vie. Je ne pensais
pas qu’elle m’entraînerait si loin et qu’il y aurait
une telle urgence à jeter ces souvenirs sur le
papier " (Passage à lire également
dans le préambule de Massoud, l’Afghan).
Cinéaste-reporter
en herbe
Cela
fait plus de vingt ans que Christophe de Ponfilly parcourt
l’Afghanistan. Vingt années pendant lesquelles
le pays n’a connu que guerres et violences. Aujourd’hui,
en 2002, l’Afghanistan sort à peine du chaos avec
au bout du tunnel un fragile espoir de paix. Ce sont ces
vingt années que Christophe de Ponfilly relate
dans sa Lettre ouverte… en s’adressant à
l’auteur des Cavaliers. Il y parle de sa relation
intime avec ce pays méconnu, mystérieux
et complexe. Un vrai coup de cœur…
Tout
a commencé en juillet 1981. De Ponfilly est alors
un jeune " cinéaste-reporter en herbe "
parti avec son ami Jérôme Bony (aujourd’hui
journaliste sur la chaîne France 2) accompagné
d’un journaliste américain, Edward Girardet, pour
leur premier voyage clandestin en terre afghane. Une aventure
de jeunes reporters pleins d’énergie et d’ambition
qui avaient pour objectif de " rapporter
en France quelques images de la guerre "
en Afghanistan.
Massoud,
l’Afghan
Bref
rappel historique. Les troupes soviétiques avaient
envahi l’Afghanistan le 26 décembre 1979. Très
rapidement, elles prenaient le contrôle d’une grande
partie du pays. Face à eux, la résistance
semblait anarchique et de faible envergure. Mais c’était
sans compter la résistance et l’opiniâtreté
dans la vallée de Panjshir d’un jeune chef charismatique,
Ahmad Shah Massoud, qui devint par la suite le symbole
de la résistance afghane contre les Soviétiques
puis plus tard des talibans. C’est dans ce contexte que
Christophe de Ponfilly crapahute dans les montagnes afghanes
pour saisir ses premières images à l’aide
de caméras super-huit bruyantes dont les " chargeurs
n’excédaient pas deux minutes quarante "
et une pellicule si peu sensible qu’elle " ne
nous permettait pas de filmer lorsque la lumière
du jour diminuait ". Dans les montagnes
afghanes, tout devient une épreuve. Le voyage en
soit était déjà une aventure hors
du commun. " C’est à pied, avec des
caravanes transportant armes et munitions, que nous avons
parcouru les chemins. Lors de chaque périple clandestin,
c’était près de mille kilomètres
qu’il nous fallait franchir, faisant d’innombrables détours
pour éviter les postes soviétiques, passant
des cols à quatre et cinq milles mètres
d’altitude ".
Au
mépris du danger
Christophe
de Ponfilly raconte ses aventures périlleuses mais
aussi ses moments passés au côté de
ces combattants courageux sous lesquels il est tombé
sous le charme. " Des hommes d’une race rude,
habitués à la souffrance de l’effort, exigeants
avec eux-mêmes " ; pourtant " toujours
prêts à blaguer, comme des enfants, méprisant
le danger ". Et " entre chaque
bataille, il y a la paix, le temps qui passe, lent et
ses instants magiques passés avec les Afghans.
Leur humour, leur courage. " Toutes ses
rencontres, pleines de sincérité, ne pouvaient
pas le laisser indifférent. " Témoigner,
porter cette réalité à la connaissance
de ceux qui vivaient loin de ce théâtre de
violence et d’injustice, comme un cri de révolte.
Encore un. Un de plus. Peut-être de trop ?
En l’occurrence, ce vœu ne se réalisa pas. Il faudrait
attendre bien des années pour que les choses changent,
un lointain jour de septembre 2001, à l’occasion
d’un événement autrement plus spectaculaire
que la main arrachée de cet enfant afghan, sur
la terrasse d’une maison, dans un village dont l’existence
n’était signalée sur aucune carte. "
Ses années afghanes, Christophe de Ponfilly les
a en partie partagées avec d’autres Français
venus apporter clandestinement leur soutien aux Afghans,
tout au long des années 80. C’est d’ailleurs le
thème de son dernier film, passionnant, sur l’Afghanistan :
Vies clandestines. Nos années afghanes.
«J’avais
peur»
L’engagement
en Afghanistan a confronté de Ponfilly à
ses propres peurs. " Revenir dans ce pays
en guerre me donnait des frissons. J’avais peur. Ce n’est
pas un jeu, ça n’était pas ma guerre, je
n’avais pas envie de rentrer dans une chaise d’infirme.
Et puis mes enfants étaient là, je voulais
les voir grandir. Mais l’appel d’Afghanistan fut plus
fort que la peur d’y trouver la mort ou d’en revenir handicapé. "
Au
début du conflit contre l’armée Rouge personne
n’aurait misé un kopeck sur la résistance
du commandant Massoud et de ses hommes. " Impossible
de prévoir que la résistance tiendrait dix
années (…), en infligeant des revers cuisants
à la puissance soviétique, jusqu’à
l’ébranler dans ses soubassements. Incroyable illustration
de la fable du pot de terre contre le pot de fer, du combat
de David contre Goliath. " Un combat que
l’on est tenté d’extrapoler et de mettre en parallèle
avec le travail fournit pendant ces 20 ans dernières
années par Christophe de Ponfilly sur l’Afghanistan.
Avec peu de moyens et beaucoup de ténacité,
le lauréat du Prix Albert-Londres a ramené
de nombreux reportages et fondé sa propre agence
de presse, Interscoop, à une époque où
les magnats des médias n’ont d’yeux que pour CNN.
Encore la fable du pot de terre contre le pot de fer…
Il faut croire que Massoud et de Ponfilly étaient
fait pour se rencontrer. Et la première rencontre
marque le grand reporter : " Son allure
nous frappe, son sourire nous séduit, la franchise
de sa poignée de main nous réconforte.. "
Et ne cache pas son admiration pour celui dont le portrait
est devenu par la suite une icône pleine de symboles :
" Son sourire illumine son visage. Ce jeune
homme aux allures de Che Guevara ou de Bob Dylan, à
la fois charismatique et attentif à autrui, a toujours
réussi à se faire aimer. C’est sa plus grande
force, le secret de son étonnante longévité. "
Jusqu’à cet attentat-suicide du 9 septembre 2001
qui lui coûta la vie.
«Une
envie de hurler»
Au-delà
de son coup de cœur pour un pays et son peuple, Christophe
de Ponfilly pousse aussi son coup de gueule. " Un
cri dans les montagnes afghanes, un cri dans la cacophonie
et l’impressionnante masse d’informations qui submerge
les Français ". Tout au long du livre,
il n’hésite pas à critiquer toute une presse.
" Rares sont ceux qui ont brillé par
leur rigueur et leur sensibilité. Beaucoup ont
considéré avec arrogance et mépris
les Afghans " loqueteux " qui étaient
pourtant, en dépit des apparences, plus civilisés
qu’eux à bien des égards. "
De Ponfilly ne mâche pas ses mots : " Rien
ne remplace l’expérience du terrain lorsqu’il s’agit
de mesurer l’exacte réalité d’un conflit.
C’est autre chose que d’écrire un éditorial
confortablement assis dans son fauteuil. "
Les clichés véhiculés très
souvent par les médias le révoltent. Sans
parler bien sur de la désinformation. L’Afghanistan
ne se résume pas uniquement à l’ennemi n°1
des Etats-Unis, Oussama Ben Laden, aux talibans ou encore
au port du tchadri, ce voile qui recouvre les femmes afghanes
de la tête au pied.
«Un
succès au goût amer…»
Lettre
ouverte… n’est pas juste un livre de plus sorti dans
le feu de l’actualité sur l’Afghanistan. Pour ceux
qui le ne connaissent pas ou peu, de Ponfilly est un grand
reporter qui a un ton à part, un regard très
personnel sur ce qu’il filme et ce qu’il écrit.
Il se met en marge des documents d’actualité en
proposant une lecture perspicace du pays et de ses habitants.
Son objectif : montrer les gens, comme ils sont et
non comme souvent le journaliste veut qu’ils soient. De
Ponfilly milite pour " le temps d’approcher,
de connaître, de comprendre une culture différente ".
Bien loin de l’info-spectacle, présentée
parfois comme une sorte de divertissement annoncé
par un slogan presque publicitaire, " la guerre,
comme vous ne l’avez jamais vu auparavant ! "
Ce qui amène l’auteur du livre à souligner
que le plus dur dans son métier, n’est pas forcément
là où nous le pensons. " Il
faut reconnaître que ce ne sont pas vraiment les
tempêtes qui nous font peur, mais la fantastique
indifférence dont font parfois preuve ceux qui
se retrouvent à la tête des chaînes
de télévision. " Toujours
la même fable du pot de terre…
Actualité
afghane oblige, Christophe de Ponfilly est sorti de l’anonymat
pour le grand public, presque d’un seul coup et par hasard,
à la fin de 2001. Ses reportages, réalisés
déjà depuis longtemps, sont alors (enfin !)
devenus incontournables et des références
sur l’histoire contemporaine du pays. Mais avant que la
projection de ses films fasse salle comble, la traversée
du désert a été longue… trop longue.
" Le film Massoud, l’Afghan connut ce que
certains appellent un " succès d’estime ".
(...) Le livre qui en prolongea l’écho n’a pas
touché avant les événements de septembre
2001. Cinq mille exemplaires vendus alors. Cent mille
après septembre 2001. Un succès au goût
amer… ".
Ses
onze films et ses quatre livres ont chacun été
pour lui " l’occasion d’un acharnement, d’une
obstination sans borne ". " J’ai
tant de fois eu l’espoir de servir la cause afghane et
tant de fois eu l’impression de crier dans le désert "
confie t-il dans son dernier livre. Chaque film et chaque
livre sont un moyen d’" explorer autre chose " ;
" sinon à quoi bon tenir encore une
caméra dans un monde où les images et les
sons se bousculent et se superposent. "
Dimitri
Beck
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A
propose de l'auteur
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Fondateur
de l’agence de presse Interscoop (1983) qu’il dirige
avec Frédéric Laffont, Christophe
de Ponfilly a réalisé plus de trente
films documentaires pour les télévisions
françaises et étrangères autant
sur les drames des hommes que sur leur intelligence
à vivre. Il a reçu le Prix Albert-Londres
et de nombreux prix internationaux.
Ecrivain,
il est l’auteur d’un roman satirique sur le journalisme,
Les gobeurs de lune.
Bibliographie
:
Massoud,
l’Afghan – Celui que l’Occident n’a pas écouté
- Paris, Editions du Félin et Arte Editions,
1998
Un
livre incontournable pour se familiariser avec le
chef charismatique Massoud, assassiné lors
d’un attentat-suicide le 9 septembre 2001. Christophe
de Ponfilly offre ici un regard intelligent et intime
sur un homme qui a passé 20 ans de sa vie
à se battre pour la liberté de son
pays. Son combat est devenu indissociable de l’histoire
contemporaine de l’Afghanistan.
Poussières
de guerre, avec Frédéric Laffont,
Robert Laffont, 1990
Les
Gobeurs de lune, Robert Laffont, 1987
Le
Clandestin dans la guerre des résistants
afghans, Robert Laffont, 1984
Filmographie
sur l’Afghanistan :
Vies
clandestines, Nos années afghanes
Massoud,
portrait d’un chef afghan
Les
combattants de l’insolence
Kaboul
au bout du monde
Poussières
de guerre
Une
vallée contre un empire
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