Parti
en mission avec Médecins Sans Frontières
pour la première fois en 1978, Rony Brauman a été
président de MSF de 1982 à 1994. Il travaille
aujourd'hui au Centre de Réflexion sur l'Action
et les Savoirs Humanitaires de la Fondation MSF. Cet ouvrage
d'entretiens à la trame autobiographique apporte
de nombreux éclairages sur l'histoire mouvementée
des opérations de solidarité internationale,
et propose de très intéressants éléments
de réflexion critique sur l'action humanitaire,
ses limites et ses mythes rétrospectifs.
Pour
certains, Rony Brauman est un fâcheux empêcheur
de tourner en rond. Cette grande figure de l'action humanitaire
n'a-t-elle pas été le trouble-fête
de la grande manifestation de solidarité internationale
qui a suivi le tsunami de décembre 2004, en dénonçant
l'imposture de certaines évaluations comme la démesure
des promesses de dons ? C'est qu'il importe à l'ancien
président de Médecins sans frontière
(MSF) de ne pas verser dans les travers faciles et dommageables
de l'humanitarisme. Dans Penser dans l'urgence,
l'auteur nous invite à toujours réfléchir
au sens de l'action humanitaire, lequel ne saurait se
résumer à l'intention bonne. Champion de
l'exigence critique, il montre notamment, à l'aide
d'exemples puisés dans l'histoire récente,
qu'il importe de toujours considérer l'action humanitaire
dans son contexte géopolitique, local comme global.
Ceci d'autant plus que la situation inaugurée par
les attentats du 11 septembre 2001 rend les organisations
de solidarité internationale encore plus vulnérables
à l'instrumentalisation politique.
Le
livre évoque les années d'engagement politique
de l'auteur, puis sa rupture avec la Gauche prolétarienne,
ainsi que les lectures et références (Illich,
Foucault, Canguilhem, Arendt
) qui ont influencé
sa réflexion sur l'action humanitaire. Rony Brauman
montre que cette dernière tire de son origine (de
sa double origine, le " modèle Croix-Rouge
" et le " modèle service de santé
colonial "), une " marque de naissance paternaliste
", qui se traduit encore par une idée implicite
de supériorité européenne. C'est
d'ailleurs ce motif - les représentations néo-colonialistes
victimaires - qui a finalement incité l'auteur
à prendre ses distances avec le tiers-mondisme,
par exemple à travers la fondation de réflexion
" Liberté sans frontières ". Rony
Brauman revient également sur l'histoire de MSF
- le mythe fondateur de l'intervention au Biafra, les
raisons de la rupture entre Bernard Kouchner et Claude
Malhuret autour, notamment, de l'opération "
Un Bateau pour le Vietnam ", ou encore, plus récemment,
la position de MSF face à l'afflux d'aide suite
au Tsunami de décembre 2004. Il indique par ailleurs
comment le " devoir de témoignage " supposé
régir MSF depuis sa naissance s'avère en
partie le produit d'une reconstruction a posteriori.
Parmi les différents enseignements à retenir,
l'auteur propose un découpage en décennies
de l'histoire récente de l'humanitaire (c'est-à-dire
depuis le Biafra, à propos duquel il nous rappelle
que l'on assistait déjà à un mélange
d'actions d'urgence et d'actions militaires). Cette classification
permet de percevoir l'évolution des représentations
concernant les crises survenant sur la planète.
" Les années soixante-dix se placent sous
le signe du développement. L'aide humanitaire ne
compte pas, elle existe à peine. Personne alors
ne parlait du Vietnam en termes humanitaires. [
]
Avec les années quatre-vingt et la multiplication
des foyers de conflits dans le tiers-monde, c'est l'aide
aux victimes des guerres qui s'impose peu à peu
au détriment de l'aide dite structurelle. [
]
Le mot " humanitaire ", quasi absent jusque
là, apparaît de plus en plus souvent dans
la presse et le volontaire d'ONG humanitaire devient une
figure publique. [
] Les années quatre-vingt
dix sont celles de l'interventionnisme des Etats et de
l'ONU, rendu possible par la fin de la guerre froide,
lorsque apparaît le mélange entre action
humanitaire et interventions militaires. Les moyens matériels
des ONG sont infiniment supérieurs à ce
qu'ils étaient dix ans plus tôt, leur savoir-faire
s'est considérablement amélioré et
le soutien dont elles bénéficient dans les
opinions publiques s'est encore renforcé. Mais
cette réussite est quelque peu ternie [
]
par l'instrumentalisation politique dont elles se sentent
l'objet. L'avènement des " guerres humanitaires
" (Somalie 1992 et Kosovo 1999, notamment) a été
un moment très déstabilisant pour les organisations
humanitaires. [
] La période des années
2000 commence avec la nouvelle polarisation consécutive
aux attentats du 11 septembre 2001 à New York [
],
marquée par la volonté de grands Etats [
]
d'embrigader les ONG dans la " guerre à la
terreur ". C'est une radicalisation de la tendance
établie précédemment. Aujourd'hui
comme alors, les ONG sont traversées par cette
question de leur appartenance, de leur statut de sous-traitant
d'une stratégie. "
Comme
y insistent d'autres organismes, tel le CICR (Comité
Interantional de la Croix-Rouge), cette évolution
met les intervenants de la solidarité internationale
dans une situation fort délicate, qui va jusqu'à
compromettre ou dénaturer totalement leur action
sur certains terrains quand leur impartialité est
mise en doute par les belligérants ou les Etats.
Dans un contexte de guerre des valeurs, remarque Rony
Brauman, les positionnements des ONG vont se radicaliser,
et le soupçon de néo-colonialisme qui pèse
sur eux se renforcer. L'auteur donc met en garde contre
l'" hubris de la bonté [qui] justifie la
violence sans limites, puisque rien ne doit arrêter
le combat que l'humanité livre contre ses ennemis.
Un certain discours humanitaire, celui que je préfère
appeler " humanitariste " et qui se présente
comme détenteur du Bien et du Vrai, rejoint spontanément
le discours de l'impérialisme moral resurgi des
décombres des Twin Towers. " L'humanitaire
va-t-il devoir revivre les ambiguïtés de la
guerre froide ?
Aussi,
cet ouvrage, comme l'annonce légitimement son titre,
se demande comment " penser dans l'urgence ".
Rony Brauman entend ne pas laisser l'humanitaire se satisfaire
d'impératifs exclusivement techniques, logistiques,
opérationnels ou, plus généralement,
pragmatiques, lesquels se retournent fréquemment
contre les fins visées par les mission de solidarité
internationale. A travers de nombreux exemples, il montre
qu'aucune version seulement utilitariste de l'humanitaire
n'est satisfaisante. Dans le prolongement de son questionnement
sur l'action humanitaire dans des pays totalitaires (en
Ethiopie et au Rwanda particulièrement), son engagement
antitotalitaire s'étend également à
la réflexion sur la Shoah et le conflit israélo-palestinien
- notamment à travers le film qu'il réalise
en 1999 avec Eyal Sivan, Un Spécialiste,
consacré au procès Eichmann. Dans Penser
dans l'urgence, de belles pages sont consacrées
au problème délicat de la mémoire
et de l'instrumentalisation politique du malheur.
Ce
livre témoigne d'une disposition éthique
de type déontologique, au sens propre du terme.
Ce qui ne signifie aucunement que son auteur soit perdu
dans les limbes abstraits de la métaphysique kantienne
! Trente ans d'expérience humanitaire (y compris
de terrain) fondent ces réflexions. Rony Brauman
montre qu'agir au nom de la solidarité internationale
ne dispense pas de s'interroger sans cesse sur le sens
de son action. C'est même précisément
le contraire. " Je ne sais pas ce que sera l'avenir
de l'humanitaire, conclut l'auteur, mais je suis convaincu,
en dépit des critiques fondées qu'on peut
lui adresser, qu'il est aujourd'hui bien plus que l'histoire
d'un malentendu. Après tout, [son] ambiguïté
bien réelle [
] n'est pas seulement une tare
mais aussi un autre mot pour désigner le brouillard
et les incertitudes du monde réel. Elle n'est donc
pas une raison pour abandonner l'action, ou alors toute
possibilité d'agir serait anéantie. L'ambiguïté
est une caractéristique de l'humanitaire et une
incitation renouvelée à la penser ".
Par
Benjamin Delannoy - juin 2006
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