Robert
Fisk est sans doute l'un des correspondants au Moyen-Orient
les plus connus du métier. Journaliste pour le
quotidien britannique The Independent, il parcourt
cette région du monde toujours en ébullition
depuis une trentaine d'années. Dans ce livre monumental,
mêlant récits, enquêtes, dialogues
avec des acteurs illustres ou anonymes, souvenirs personnels,
impressions et analyses, il raconte à la première
personne l'histoire dramatique du Moyen-Orient. Pour ce
reporter de terrain, la tragédie moyen-orientale
est enracinée dans le passé et ne peut se
comprendre qu'à la lumière de l'Histoire.
Son récit est une dénonciation de la
lâcheté, de l'hypocrisie et du cynisme des
puissances occidentales, Etats-Unis en tête. C'est
un point de vue sans concession et sans langue de bois
que nous livre le journaliste.
Le
Moyen-Orient est l'une des régions les plus difficiles
à comprendre tant elle est complexe et s'enracine
dans le passé. Elle mêle la grande Histoire,
le choc des religions, le jeu trouble des services secrets,
les intérêts pétroliers ou gaziers
ou encore les dérives idéologiques en tout
genre. Terre de contrastes, berceau des religions, au
carrefour des influences géopolitiques, c'est une
région en ébullition permanente. Le conflit
israélo-palestinien, la lutte d'influence entre
chiites et sunnites, la guerre en Irak, le wahhabisme
saoudien ou encore la politique étrangère
américaine nourrissent, en toile de fond, l'instabilité
du Moyen-Orient. Couvrir la région est donc une
tâche ardue pour un correspondant étranger.
Ce défi, Robert Fisk a tenté de le relever.
Voilà maintenant plus de trente ans que ce journaliste
britannique sillonne la région au grès des
événements. Son livre, une somme de près
de 1000 pages, revient sur l'histoire tragique du Moyen-Orient
de 1979 à 2005. C'est le fruit de trente ans de
rencontres et d'enquêtes sur le terrain. Il est
un des seuls journalistes occidentaux à avoir interviewé
Oussama Ben Laden avant le 11 septembre ; il a couvert
les principaux conflits qui on secoué la région
(guerre Iran-Irak, guerres du Golfe, guerre en Afghanistan,
guerre du Liban, première et seconde Intifada
)
; il a prolongé ses enquêtes au Pakistan,
en Afghanistan ou encore au Soudan ; il s'est entretenu
avec les principaux leaders islamistes (Hamas, Fatah
),
les responsables politiques (Khomeyni, Yasser Arafat
)
ou les dirigeants occidentaux ; il a recueilli les nombreux
témoignages des victimes de la guerre (réfugiés,
civils, familles brisées
) ; il a failli mourir
lynché par une foule de réfugiés
afghans sur la route de Kandahar
" J'ai
passé une bonne partie de ma vie à couvrir
des conflits armés qui prétendaient être
des " guerres pour la civilisation ". En Afghanistan,
j'ai vu les Russes combattre, au nom de leur " devoir
internationaliste ", le " terrorisme international
" ; leurs adversaires afghans, bien entendu, se battaient
de leur côté au nom d'Allah contre "
l'agresseur communiste ". J'ai écrit depuis
les lignes de front où les troupes iraniennes menaient
ce qu'elles appelaient alors une " guerre imposée
" contre Saddam Hussein - lequel avait lui-même
baptisé son invasion de l'Iran en 1980 " la
guerre éclair ". J'ai vu les Israéliens
envahir deux fois le Liban et réoccuper la Cisjordanie
palestinienne sous prétexte d'y " éliminer
le terrorisme ". J'étais présent quand
les militaires algériens sont partis en guerre
contre les islamistes pour les mêmes raisons apparentes,
torturant et exécutant leurs prisonniers avec autant
d'enthousiasme que leurs adversaires. Plus tard, en 1990,
Saddam a envahi le Koweït et les Américains
ont envoyé leurs troupes dans le Golfe pour libérer
l'émirat et imposer un
" nouvel ordre mondial. En Bosnie, j'ai vu les Serbes
guerroyer au nom de ce qu'ils appelaient la " civilisation
serbe ", tandis que leurs adversaires musulmans se
battaient et mouraient pour une utopie multiculturelle
vacillante et pour simplement sauver leur vie
",
confie-t-il dans le prologue de son ouvrage.
Son
livre est un peu la compilation de ses carnets de note,
prises au cours de ses nombreux reportages dans la région
depuis 1979. Au fil des pages, c'est l'Histoire tragique
du Moyen-Orient qui défile, avec ses trop nombreuses
guerres et déchirures. Avec le sens du détails
et de la description, Robert Fisk livre des récits
bruts sur la cruauté de la guerre, les interventions
militaires et leurs conséquences (familles endeuillées,
réfugiés malmenés, enfants assassinés
).
Il brosse un tableau très sombre des événements
qui ont ou qui secouent encore le Moyen-Orient aujourd'hui.
Avec pour fil conducteur la dénonciation sans complaisance
de la politique occidentale au Moyen-Orient. Pour le journaliste,
les malheurs du Moyen-Orient sont le résultat de
la domination occidentale dans le passé et de la
présence américaine aujourd'hui. Les racines
de la tragédie moyen-orientale remontent au démembrement
de l'Empire ottoman, à la fin de la première
Guerre mondiale. Aujourd'hui, la politique américaine
au Moyen-Orient est en grande partie responsable de l'instabilité.
C'est ce que cherche à démontrer le reporter
tout au long de son récit. Le 11 septembre, par
exemple, est le résultat, selon le journaliste,
des politiques incohérentes et des promesses non
tenues des puissances occidentales.
"
La Grande Guerre pour la Civilisation " comprend
également des passages instructifs sur le métier
de reporter de guerre, ses difficultés et ses dangers.
Pour l'auteur, il est de plus en plus difficile d'exercer
ce métier. La guerre en Irak, qui s'enfonce chaque
jour davantage dans le chaos, est là pour le rappeler.
" Le journalisme est une vocation. La mort nous
fait enrager, mais nous ne sommes pas là pour pleurer.
Les médecins - même si ce n'est pas comparable
- ne pleurent pas quand ils opèrent des cas désespérés.
Notre boulot est d'enregistrer, de pointer du doigt, de
contrebalancer ces " centres de pouvoir " comme
dit courageusement Hamira Hass ", souligne Robert
Fisk.
Par
Julien Nessi - février 2006
Copyright
© Cyberscopie
http://www.cyberscopie.info