A
quelle aune mesurer le résultat des interventions
de l'ONU ? A la faveur de la fin de la Guerre froide,
l'organisation internationale s'est lancée pendant
une décennie dans des entreprises de plus en plus
ambitieuses. Du Salvador au Kosovo, du Cambodge à
la Somalie, les Casques bleus ont élargi le cadre
de leurs missions, passant du "simple" maintien
de la paix à la reconstruction des Etats. Certains
analystes et politiques ont alors parlé de renaissance
des Nations unies, avant que le rêve d'un nouvel
ordre mondial dans lequel la communauté internationale
incarnée par le Conseil de sécurité
de l'ONU ferait régner la paix et la légalité
ne se brise à Srebrenica et Mogadiscio. Dans son
ouvrage «Ils nous avaient promis la paix. Opérations
de l'ONU et populations locales», Béatrice
Pouligny, chercheur au Ceri, revient sur ces années
d'intense activité. Mais plutôt que d'en
tirer un bilan en termes diplomatiques, politiques ou
géostratégiques, elle propose "une
autre image des opérations de paix menées
par l'ONU à travers le monde : celle que nous tendent
les populations elle-mêmes".
S'appuyant
sur son expérience de terrain et de nombreux entretiens
menés auprès du personnel des missions onusiennes
et surtout des populations concernées, Béatrice
Pouligny s'interroge sur les effets rééls
des interventions des Casques bleus sur la vie quotidienne
de populations marquées par la guerre et l'incertitude
de l'avenir. La démarche de Béatrice Pouligny
part du constat que les interventions décidées
par les Nations unies se négocient très
souvent autour d'enjeux qui n'ont que peu de rapports
avec la situation sur le terrain. "Est déclarée
'internationale' toute crise qualifiée comme telle
par le Conseil de sécurité, pour des raisons
relevant plus souvent des intérêts des gouvernements
des Etats membres permanents que d'une analyse de la nature
de la crise elle-même", note l'auteur.
En conséquence de quoi "les visions que
les " peacekeepers " ont d'une situation donnée
en arrivant dans le pays [...] peuvent s'avérer
assez éloignées des structures de situation
et de conflits auxquelles ils vont être confrontés".
«Ils nous avaient promis la paix» rejoint
le diagnostic déjà bien établi de
missions aux mandats trop flous, trop étendus ou
au contraire trop restreints et aux moyens trop limités
pour être vraiment efficaces. "Souvent inapplicables
comme tels, les mandats souffrent de ne pas être
toujours traduits en termes plus précis, et, surtout,
opérationnels, au stade de la mise en oeuvre. A
défaut de directives claires, de méthodologie
et de critères d'action uniformes, on trouve souvent
autant d'interprétations que de membres de la mission",
observe Béatrice Pouligny. Mais au plus près
du terrain, elle montre comment le manque de traducteurs
(faute d'argent pour les payer) empêche toute réelle
communication entre les Casques bleus et les populations
qu'ils sont censés aider, ou comment le manque
de personnels civils ou militaires laisse des pans entiers
du Cambodge, de Haïti ou de la Somalie hors du champs
d'action concrète des missions. "Dans beaucoup
de pays, aussi petits soient-ils, la majorité de
la population n'a pas eu d'expérience directe de
l'opération de paix", souligne l'auteur.
Enfin,
elle explique comment le manque de connaissance de l'histoire
et de la réalité sociale du pays empêchent
les responsables de ces missions onusiennes de saisir
l'importance des liens familiaux et territoriaux dans
les jeux politiques au Cambodge ou celle des acteurs religieux
au Salvador ou au Mozambique. Partant de ces observations
banales mais essentielles, Béatrice Pouligny démontre
comment, faute de saisir la logique des rapports de force
sur le terrain, les casques bleus finissent par être
involontairement manipulés par les acteurs politiques,
militaires et économiques locaux, pour lesquels
le succès de la mission n'est pas un but en soi.
De la même manière que les grandes puissance
décident de la création des opérations
de l'ONU, elles en tirent le bilan selon des critères
essentiellement diplomatiques et médiatiques -
voir l'attitude de Bill Clinton face aux crises haïtienne
ou kosovare. Or, rappelle Béatrice Pouligny, "l'action
internationale ne peut jamais être analysée
pour elle-même; elle s'inscrit dans une réalité
qui la saisit partiellement et qu'il faut pénétrer".
De ce point de vue, elle regrette que le projet de créer
des sociétés démocratiques dans un
environnement post-conflictuel se limite trop souvent
aux apparences. "L'attention très importante
que l'ONU a accordé aux élections dans le
passé à accrédité l'idée
selon laquelle les élections constituaient un expédient
et le plus clair indicateur de 'succès' d'une opération
de paix", écrit-elle. "Les effets
d'annonce ont été trop souvent préférés
à des politiques assurant une consistance minimale
entre les discours et les pratiques". "Depuis
toujours, nos sociétés se sont préoccupées
de gagner des guerres. Il est temps que nous réfléchissions
aux manières de gagner la paix. Ces questions ne
peuvent être laissées aux seuls fonctionnaires
nationaux et internationaux", conclut Béatrice
Pouligny, en préconisant une prise en compte plus
importante des populations, et, de manière plus
originale, l'utilisation de toutes les sciences humaines
dans la définition des futures opérations
de l'ONU.
Par
Eric Maurice - Janvier 2005
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