Laetitia
Bucaille . - «La première
Intifada a rapidement été un mouvement
orphelin, livré à des jeunes Palestiniens
âgés de 20 ou 25 ans, les "
chebab ". En effet, les leaders plus anciens
avaient été emprisonnés ou
bannis par les Israéliens, dont la répression
avait été efficace. Les jeunes qui
prirent la relève n'étaient pas
formés politiquement. Sociologiquement,
ils étaient issus des quartiers populaires
et des camps de réfugiés. Ils prenaient
par l'action une sorte de revanche sur les élites
palestiniennes qui avaient dirigé le mouvement
national pendant les vingt années précédentes.
En fin de compte, si le succès de cette
première Intifada est mitigé à
certains égards (notamment les conséquences
sur la société palestinienne qui
se fracture, les violences contre les collaborateurs
d'Israël
), il montre cependant qu'on
ne pourra se débarrasser du nationalisme
palestinien.»
Peut-on découper l'Intifada Al Aqsa en
des phases distinctes ?
Laetitia
Bucaille . - «Oui.
Il y a d'abord eu les manifestations et les jets
de pierre des premiers mois. La nature de ces
manifestations révélait un désarroi
des acteurs palestiniens, prêts à
mourir sans calcul stratégique, dans une
sorte d'immolation devant les postes israéliens.
Puis vint la période des tirs contre les
positions israéliennes, bien que parfois
des coups de feu visant Tsahal accompagnaient
les manifestations. Ces tirs étaient inefficaces.
L'on peut même dire que la guérilla
palestinienne est un échec. Ceci s'explique
en partie par l'exiguïté et le bouclage
des territoires par Tsahal, et la disproportion
des moyens. Devant cette impasse, les attentats-suicide,
qui constituent une troisième phase, semblent
être une tentative d'inverser les rapports
de force. Les attaques-suicide sont la seule action
propre à infliger un traumatisme aux Israéliens.
On ne peut cependant exclure que certains kamikazes
agissent par vengeance personnelle, après
avoir perdu un ami de la bande. Enfin,
cette Intifada n'est absolument pas unanime alors
que la précédente avait rassemblé
une large part de la population des Territoires
et reste une sorte de mythe pour les Palestiniens.
Dans celle-ci, il n'y a pas de résistance
civile à l'administration israélienne.
En effet, depuis Oslo, l'administration est palestinienne.»
Quelle
est la responsabilité d'Arafat dans les
attaques-suicide ?
Laetitia
Bucaille . -
«Les premières attaques
suicide remontent à 1994. A l'origine,
elles étaient dues au Hamas qui entendait
ainsi répondre au massacre par un colon
juif de Palestiniens en prière à
la mosquée d'Hébron. Arafat et la
direction du Fatah quant à eux ont toujours
été opposés aux attentats-suicide.
Mais Arafat n'a plus du tout de contrôle
sur des localités comme Rafah ou Jénine
où l'Autorité palestinienne a disparu.
Par ailleurs, il a pris des positions irritantes
pour les militants du Hamas. Il a décrété
des trêves qui finalement n'ont pas été
trop mal respectées. En fait, Arafat a
tant misé sur l'international et la diplomatie
pour revenir sur la scène que je ne crois
pas que les attentats-suicide fassent partie de
sa stratégie.»
Et
dans l'Intifada Al Aqsa en général
?
Laetitia
Bucaille . -
«Il
ne l'a pas déclenchée mais s'en
est certainement servi. La colère des Palestiniens
montait face aux restrictions à leur mouvement
imposées par les Israéliens. Un
mécontentement visait aussi l'Autorité
palestinienne accusée par certains d'être
complice des Israéliens. Cependant, il
avait déjà fait énormément
de concessions. Il ne peut en faire davantage.
Après les accords d'Oslo, les colonies
ont augmenté, ce qui est contraire à
l'esprit des accords. Pareillement, de nombreux
prisonniers palestiniens n'ont pas été
libérés des prisons israéliennes.
Les différents retards dans l'application
de ces accords sont la cause de leurs échecs.»
Quelle
est l'efficacité des incursions de Tsahal
?
Laetitia
Bucaille . -
«Elles sont inefficaces pour éradiquer
l'activisme. Au contraire, elles reproduisent
les schémas de la première Intifada.
En éliminant les chefs politisés
et les organisations structurées, comme
le Fatah, les Israéliens font émerger
une nouvelle génération d'activistes,
beaucoup plus radicale et violente que leurs aînés.»
Sources
: mondes-rebelles.com