Xavier
Pasco . - «C’est un concept exclusivement
américain qui correspond à une démarche
engagée depuis 10 ans dans le domaine de
la maîtrise de l’information. Au niveau
militaire, la doctrine américaine met l’accent
sur le contrôle stratégique. Dans
la doctrine militaire actuelle, l’arme aérienne
joue un rôle prépondérant
(Kosovo, Afghanistan). L’idée générale,
c’est que les Etats-Unis doivent dominer leurs
adversaires dans le domaine de la maîtrise
de l’information. C’est-à-dire qu’ils doivent
être les premiers à la traiter, à
la comprendre et à la retransmettre aux
utilisateurs militaires qui en ont besoin. Cette
maîtrise de l’information est vraiment un
axe structurant pour leurs efforts militaires.
Les Américains considèrent que l’utilisation
de l’espace est particulièrement efficace
pour rendre cette idée opérationnelle.
Par voie de conséquence, l’espace est devenu
quelque chose d’ important. Les Américains
parlent même, dans une directive de 1999,
d’ " intérêt national
vital ", un terme qu’ils n’utilisent
pas à la légère. L’espace
est un peu pour eux la future colonne vertébrale
de l’ensemble du système d’information,
ce qu’ils appellent le C4ISR (C4 pour " Command,
Control, Computer and Communication ; I pour
" Intelligence " ; S
pour " Surveillance " et R
pour " Reconnaissance ").
Tout ça participe d’une pensée militaire
générale qui mise beaucoup sur la
révolution technologique. Cela suscite
un certain nombre de controverses, y compris aux
Etats-Unis. Certains stratèges ne sont
pas très favorables à ce genre d’aventures
car ils estiment que ce mode d’organisation militaire
est fragile, que c’est un peu un colosse aux pieds
d’argile et que si le système d’information
est détruit, tout est paralysé.
Cependant,
la tendance lourde va dans le sens du tout technologique.
Il y a notamment des gros transferts de budgets
qui se font, des compétences qui se créent,
des organismes qui se mettent en place. Tout cela
donne une image générale d’un outil
militaire américain qui sera hyper-technologique
dans les prochaines années. Dans ce cadre
là, l’espace prend un rôle central,
c’est ce qu’on appelle le " space power ".
Il y a deux aspects dans ce concept de puissance
spatiale. Le premier aspect concerne l’utilisation
des applications spatiales sur le champ de bataille.
Dans ce cas précis, l’espace doit servir
aux soldats sur le terrain. Le tireur d’élite
américain doit avoir la position de son
adversaire grâce aux satellites espions
ou encore utilise des armes de précision
grâce au GPS américain. Il y a une
volonté d’aller dans ce sens là.
Mais, on se rend compte que si ce système
tombe en panne ou est détruit par l’ennemi,
plus rien ne fonctionne. C’est la raison pour
laquelle le deuxième volet de l’activité
spatiale américaine, c’est de protéger
le segment spatial qui sert aux soldats sur le
terrain. Au fond, il y aurait deux acceptions
de l’espace militaire : une première
acception d’utilisation directe des technologies
spatiales sur le terrain et une seconde acception
d’utilisation indirecte des technologies spatiales
pour protéger les moyens spatiaux. Ce deuxième
volet s’appelle le " space control " .
Il consiste à protéger les satellites
devenus des moyens stratégiques cruciaux.
Pour les protéger, les Américains
ont imaginé des armes spatiales anti-satellites,
des moyens de surveillance de l’espace pour détecter
les satellites ennemis, des techniques pour consolider
les plate-formes américaines dans l’espace
ou des armes pour détruire les satellites
suspects. Les Américains justifient leur
position en disant que l’espace étant devenu
un intérêt national vital, toutes
nations peut légitimement protéger
ses installations spatiales. A terme, cette conception
risque de transformer l’espace en quatrième
champ de bataille après la mer, la terre
et l’air.»
Quelle
est la position du Pentagone sur ces questions ?
X.
Pasco. - «Le Pentagone estime
que cette conception du " space control "
ne contrevient pas au droit, en particulier au
traité de 1967 sur l’utilisation pacifique
de l’espace extra-atmosphérique. Sur le
papier, ce texte n’autorise que les utilisations
pacifiques de l’espace. Il y a cependant une forme
d’accord de jurisprudence non dite entre les grandes
puissances pour permettre des applications militaires
défensives et non offensives. Le Pentagone
défend son projet d’armes dans l’espace
en le présentant comme un projet défensif
qui ne contrevient donc pas au traité de
1967. De leurs côtés, les Chinois
et les Russes souhaitent modifier les termes du
traité pour rendre les interdictions plus
explicites. Pour l’instant, on en est là.»
Les
Etats-Unis sont-ils la première puissance
spatiale au monde ?
X.
Pasco. - «Sans conteste.
Les Américains mobilisent à peu
près 70% des investissements publics mondiaux
réalisés dans l’espace. Les activités
spatiales sont divisées entre la Nasa pour
le civil et le Pentagone pour le militaire. Au
total, chaque année, ces deux budgets mis
côte à côte représentent
30 milliards de dollars. Par comparaison, la France,
considérée comme la troisième
puissance spatiale au monde, est dotée
d’un budget de moins de deux milliards de dollars
pour le spatial militaire. Le seul budget annuel
du Pentagone, estimé pour 2003 à
18 milliards de dollars, représente neuf
années de budget global de la France. Cet
écart budgétaire traduit la suprématie
militaire américaine.»
Avez-vous
une idée du nombre de satellites mis en
orbite par les Etats-Unis ?
X.
Pasco. - «En
gros, on estime qu’il y a entre 4 et 5 satellites
d’observation optique et radar permanents qui
sont en veille. Sans compter qu’en cas de crise,
les Américains disposent d’une petite réserve
stratégique pour des lancements supplémentaires.
Et puis, il y a tout les satellites d’écoutes
électroniques divers et variés.
Il y a différents types de satellites d’écoutes :
des satellites qui permettent de connaître
le dispositif défensif de l’adversaire,
très utilisés, pour connaître
la position des radars anti-aériens ;
des satellites d’interception des communications ;
des satellites d’analyse de télémétrie…
Au total, on arrive tout de suite à une
cinquantaine de satellites. Si l’on ajoute la
constellation Iridium passée aux mains
des militaires américains et le système
GPS, on arrive à une centaine de satellites.
Cependant, les experts ne connaissent pas le nombre
exact de satellites pour des raisons de secret-défense.»
Quelles
sont les différents catégories d’activités
militaires spatiales ?
X.
Pasco. - «Il y a trois grandes
catégories d’activités militaires
dans l’espace. La première est une activité
de surveillance et de reconnaissance faite par
des satellites spécialisés dotés
de capteurs infrarouges. Cette activité
s’est surtout développée pendant
la guerre froide et continue toujours aujourd’hui.
Les Américains disposent de satellites
baptisés " Key Hole "
et de satellites radars capables de s’affranchir
des conditions atmosphériques pour assurer
l’activité de reconnaissance. La tendance
va vers le croisement et la fusion des données
de surveillance et de reconnaissance. Par ailleurs,
une nouvelle technique se développe également,
il s’agit de la technique dite hyper-spectrale,
voir ultra-spectrale, encore plus précise.
La deuxième catégorie d’activité
spatiale militaire concerne les télécommunications,
un secteur majeur pour les Etats-Unis. Les activités
de télécommunications satellitaires
jouent un rôle croissant dans les conflits.
A titre d’exemple, selon les officiels américains,
seulement 1/10ème des troupes
déployées pendant la guerre du Golfe
ont été engagées au Kosovo.
Par contre, ces troupes auraient utilisé
100 fois plus de télécommunication
que lors des opérations contre Saddam Hussein.
Autre exemple : en Afghanistan, les Américains
ont eu un recours intensif aux satellites. Ils
ont utilisé 7 fois plus de bande passante
et de volume d’information que pendant la guerre
du Golfe. Cette évolution montre bien que
l’utilisation de l’information par les soldats
est exponentielle. Il y a une tendance vers le
tout technologique sur le champ de bataille. La
doctrine sur les télécommunications,
chez les troupes alliées, consiste à
disposer d’un maximum d’information, en temps
réel et redistribuée à tout
le monde. Cette doctrine a des conséquences
très précises. Elle nécessite
de grosse bande passante permettant de transmettre
des paquets d’information. Différents types
de fréquence sont utilisées. Les
forces spéciales américaines utilisent,
par exemple, une très haute fréquence
indétectable et discrète :
l’EHF (Extrem High Frequency). Les Américains
sont les seuls à utiliser cette technique
correctement et la développent à
coups de dollars. Ils cherchent à l’imposer
comme standard. Il y a des répercussions
considérables qui se préparent sur
cette technologie. Selon moi, les télécommunications
sont l’activité militaire spatiale la plus
utilisée. Enfin, la troisième et
dernière activité spatiale militaire
est celle de la navigation satellitaire. Elle
permet d’utiliser des armes de précision
ou encore des systèmes de positionnement
par satellite pour guider les troupes. Pour utiliser
toutes ces technologies, il faut que le système
soit compatible avec toutes les armées
alliées et puisse fonctionner de manière
autonome. C’est le problème de l’interopérabilité
entre les différentes armées engagées
dans un conflit.»
Quelle
est la position de la France dans la course aux
technologies spatiales ?
X.
Pasco. - «Même
si la France n’a pas un budget extraordinaire,
notre pays a toujours été un moteur
spatial en Europe, notamment dans le domaine militaire.
La France est le seul pays, avec la Grande-Bretagne,
qui a un programme de télécommunication
baptisé " SkyNet ",
très lié au programme américain.
La France est aussi le seul pays à avoir
développer des capacités de reconnaissance
spatiale avec les satellites Hélios et
Spot 5. A l’échelle européenne,
l’effort spatial français est le plus important.
Cependant, il reste très marginal par rapport
aux Etats-Unis. Il n’y a pas vraiment en France
le même engouement pour l’utilisation du
spatial comme catalyseur stratégique. Les
Français voient le spatial comme un programme
d’armement qui donne des capacités d’action
complémentaires. Ces dernières années,
le budget spatial militaire français a
subi une chute extraordinaire. Aujourd’hui, le
budget français pour le militaire spatial
doit être d’un peu moins de 2 milliards
de francs par an. Au total, le budget spatial
est de 12 milliards de francs (10 Mds pour le
CNES, 2 Mds pour le ministère de la Défense).
Malheureusement, ce budget ne permet pas d’aller
très loin dans la recherche spatiale. A
titre de comparaison, le coût d’un satellite
d’observation comme Hélios se situe entre
10 et 12 milliards de francs. La France doit notamment
lancer en 2004 ou 2005 le satellite d’observation
militaire Hélios II.»
Quels
sont les autres pays européens actifs dans
le domaine spatial ?
X.
Pasco. - «En Europe, les Français
ne restent plus les seuls à agir dans le
domaine de l’observation et de la reconnaissance
militaire. En Allemagne, un satellite radar est
en cours de développement. Il s’appelle
" SAR-LUPE ", un satellite
à haute résolution radar. C’est
le deuxième projet européen après
Hélios dans le domaine de la reconnaissance
militaire. Un troisième projet originaire
d’un pays européen est également
en cours de développement. Il s’agit d’un
projet conjoint entre la France et l’Italie baptisé
" PLEIADE-COSMO ". Ce projet
verra la mise sur orbite entre 2003 et 2005 de
deux petits satellites optiques à haute
résolution (environ 1 mètre au sol)
et plusieurs satellites radars très précis
pour le marché civil et militaire. A l’horizon
2005-2007, ces projets doivent donner théoriquement
à l’Europe une infrastructure européenne
avec une très haute résolution optique
et radar.»
Ces
projets sont-ils suffisants pour permettre à
l’Europe d’avoir une indépendance stratégique
vis-à-vis des Etats-Unis ?
X.
Pasco. - «Dans le domaine de
l’observation et de la reconnaissance, si les
choses se passent bien et si les accords entre
pays européens sont signés, l’Europe
peut devenir à l’avenir un acteur important.
Je pense que l’Europe est aussi à un bon
niveau dans le domaine de l’observation de la
terre à des fins stratégiques. Quand
vous mettez bout à bout tous les systèmes
existants ou à venir en Europe, il y a
beaucoup de plate-formes spatiales performantes.
Le tout, c’est de pouvoir les utiliser de manière
stratégique avec des fusions de données.
Les désaccords politiques entre les pays
membres de l’UE constituent en tout cas l’un des
obstacles majeurs au développement de l’activité
spatiale européenne.»
Les
Etats-Unis ont-ils recours aux technologies spatiales
dans leur lutte contre le terrorisme ? Est-ce
qu’on peut évaluer l’efficacité
de ces technologies face à ce que les spécialistes
appellent "une guerre asymétrique" ?
X.
Pasco. - «Dans la guerre contre
le terrorisme, les technologies spatiales ne sont
pas très utiles, à part peut être
les interceptions de communication et la localisation
par satellite des téléphones portables.
Certains militaires se posent la question de l’utilité
de cette débauche de moyens dans toutes
ces opérations. En particulier, on s’est
rendu compte lors des attentats terroristes du
11 septembre qu’il y avait un déficit dans
le renseignement humain du côté américain.
Pour ce qui est de la lutte contre le terrorisme,
par définition imprévisible et pouvant
emprunter toutes les voies, il n’est pas sûr
que le spatial soit une solution. Cependant, les
technologies spatiales permettent de repérer
les usines chimiques à risque, de surveiller
les infrastructures d’un pays, de mettre à
jour des informations stratégiques. La
localisation cellulaire de terroristes s’avère
parfois efficace. Les Russes ont ainsi tué
un chef tchétchène en le localisant
avec son téléphone mobile. Les Américains
ont aidé les forces colombiennes à
capturer le patron du cartel de Medelin avec des
satellites d’ écoutes électroniques
en interceptant ses communications. Les technologies
spatiales permettent aussi d’accumuler des informations,
en temps réel et en permanence, et de surveiller
les activités humaines suspectes. Mais,
c’est une chose de collecter des données
d’information (un convoi de camion bâché,
une usine suspecte, une colonne de soldats qui
marche dans le désert), encore faut-il
pouvoir les traiter à temps. De mon point
de vue, le rôle des technologies spatiales
dans la traque aux terroristes est marginale.
On ne voit pas bien ce que le spatial peut apporter
de vraiment important pour la lutte contre le
terrorisme.»
L’espace
est-il une zone de non droit ? Y-a-t-il des
organes de réglementation et de contrôle
de l’utilisation de l’espace ?
X.
Pasco. - «L’espace n’est pas
une zone de non-droit mais est régi par
4 ou 5 textes internationaux dont le traité
de 1967. Deux organismes internationaux s’occupent
également de l’espace : le CUPEA (Comité
d’utilisation pacifique de l’espace extra-atmosphérique)
qui siège à Viennes. Cet organisme,
qui dépend des Nations Unies, doit s’assurer
que les quelques textes internationaux en question
sont bien respectés comme, par exemple,
le sauvetage des astronautes ou encore le problème
des débris spatiaux. L’autre instance,
c’est la conférence de Genève sur
le désarmement qui concerne à la
fois l’espace et le nucléaire. Les débats
portent notamment sur le projet américain
de NMD (National Missile Defense) qui consiste
à mettre des armes dans l’espace.»
A
l’avenir, va-t-on assister à une "guerre
en orbite" entre les grandes puissances ?
X.
Pasco. - «Les Américains
considèrent la Chine comme une puissance
spatiale montante. Ils soupçonnent le régime
de Pékin de développer des armes
spatiales. Les stratèges du Pentagone ont
mentionné l’existence de projets chinois
consistant à fabriquer des satellites parasites
capables de se greffer sur des satellites américains
pour les détruire. Ils parlent également
de programme de vol habité avec des cosmonautes
chinois envoyés dans l’espace pour espionner
les activités de la Nasa. Franchement,
pour l’instant, je ne vois guère de conséquences
au-delà d’une escalade rhétorique
et diplomatique. La question se pose néanmoins
à échéance de 30 ou 50 ans,
car bien des choses auront changé. De plus,
il n’y a guère de milieu naturel (air,
mer, terre) qui n’ait été touché
par l’homme et qui n’ait pas fait l’objet d’une
militarisation, et je ne vois pas pourquoi l’espace
y échapperait. Maintenant, de là
à dire que l’espace est en train de devenir
le champ de bataille du futur, je crois qu’on
ne peut pas franchir ce pas là.»
Propos
recueillis par Julien Nessi