Mohammad-Reza
Djalili. - «L'état actuel des
connaissances des aspects géologiques de la région
ne présage en rien que la mer Caspienne soit l'eldorado
pétrolier et gazier du XXIème siècle. Au contraire,
depuis le début des années 1990, les estimations
des réserves prouvées ont été revues à la baisse.
Si au début de cette décennie, on estimait les
réserves de la région à 16% des réserves mondiales,
aujourd'hui on pense qu'elles sont de l'ordre
de 3% des réserves mondiales. Il est cependant
possible que dans les prochaines années, avec
les progrès de la recherche, on puisse encore
revoir ces chiffres mais sans toutefois atteindre
les estimations avancées après l'effondrement
de l'Union soviétique. A l'heure actuelle, les
réserves de la Caspienne sont estimées entre 25
et 35 milliards de barils, soit un peu plus que
celles de la mer du Nord.»
L'Etat
le plus prometteur en terme de richesses pétrolières
semble être le Kazakhstan (Tenguiz, East Kashagan).
Quels sont les plus gros projets d'oléoducs développés
actuellement par ce "Koweït d'Asie centrale" ?
M.-R.
Djalili. - «Effectivement, l'Etat
le plus prometteur pour les réserves en pétrole
est le Kazakhstan, suivi de l'Azerbaïdjan. Pour
le gaz, c'est le Turkménistan. Au Kazakhstan,
le pipeline d'exportation le plus important relie
Atyrau et Mangistau dans la région nord de la
Caspienne à la Russie. L'autre oléoduc d'exportation
est la ligne Kenkyak-Orsk qui transporte le pétrole
de l'ouest du pays vers la Russie. Outre ces deux
pipelines en fonctionnement, d'autres projets
d'exportations existent. Le projet d'oléoduc le
plus avancé est celui destiné à relier la Russie.
Le projet CPC (Caspian Pipeline Consortium) prévoit
de relier les champs pétroliers de Tengiz et de
Karachaganak au port russe de Novorossiysk situé
sur le mer Noire. D'autres projets d'oléoducs
sont également à l'étude privilégiant des tracés
pour échapper à la Russie. Il y a aussi quelques
études préliminaires quant à un projet d'exportation
du pétrole kazakh vers la Chine.»
Le
"grand jeu" est-il de retour en Caspienne ?
M.-R.
Djalili. - «Oui, mais c'est un
nouveau "grand jeu". On se souviendra qu'au XIXème
siècle, le "grand jeu" opposait deux puissances
impériales en expansion en Asie : la Russie et
l'Angleterre. Aujourd'hui, la Russie n'a plus
les moyens d'une politique active et les Etats-Unis,
tout en essayant de développer leur présence dans
la région, ne veulent prendre aucun engagement
politique et surtout pas militaire. Par ailleurs,
une autre différence de taille par rapport au
passé, c'est la présence dans ce jeu des puissances
régionales comme l'Iran, la Turquie, la Chine...»
Peux-t-on
considérer la région comme le théâtre futur d'une
confrontation américano-russe ?
M.-R.
Djalili. - «Il
s'agit plutôt d'une confrontation feutrée ou d'une
rivalité qui rappelle sans doute un peu la confrontation
entre l'Est et l'Ouest, à l'époque de la guerre
froide. Cependant, ce n'est pas, à mon avis, une
confrontation directe et une opposition frontale
ni à court, ni même à moyen terme.»
Quelle
est la stratégie de l'administration Bush dans
la région ?
M.-R.
Djalili. - «L'administration
Bush continue la politique de l'administration
précédente, peut-être avec une oreille plus attentive
aux demandes des sociétés pétrolières américaines.
Mais nous ne sommes qu'au début de l'entrée en
fonction de cette nouvelle équipe, il faut attendre
encore quelque temps pour pouvoir se prononcer
sur sa politique au Caucase et en Asie centrale.»
Après
une décennie de perte d'influence, la Russie ne
va-t-elle pas être tentée de revenir en force
dans la région Caspienne ?
M.-R.
Djalili. - «Le kremlin est certainement
tenté, surtout depuis la venue au pouvoir de Monsieur
Poutine. Mais, la Russie a peu de moyens économiques
et elle reste embourbée dans le conflit tchétchène.»
Quels
sont les intérêts géopolitiques de l'Iran et de
la Chine dans la Caspienne ?
M.-R.
Djalili. - «En ce qui concerne
l'Iran, c'est une puissance riveraine de la Caspienne
: son territoire fait la jonction entre cette
mer et la région du golfe Persique. Il ne fait
aucun doute que l'Iran est donc " géopolitiquement
" le pays le mieux placé pour tirer le meilleur
bénéfice de l'évolution de la situation en zone
Caspienne. Malheureusement, vu l'état de ses mauvaises
relations avec les Etats-Unis, l'Iran n'a pas
pu bénéficier des opportunités qui se sont présentées
à elle. Quant à la Chine, elle a trois préoccupations
géopolitiques par rapport à la région : la proximité,
la situation dans les régions à population musulmanes
et turcophones de son territoire, les considérations
énergétiques et plus largement économiques.»
Quelles
sont les compagnies pétrolières les plus actives
pour exploiter le pétrole et le gaz de la Caspienne
?
M.-R.
Djalili. - «Il est difficile
de répondre à cette question de manière précise
tant la situation a évolué depuis dix ans. Disons
que la plupart des grandes compagnies (majors)
sont impliquées dans la région, avec en plus quelques
sociétés locales russes, turques et arabes. Par
contre, la société nationale iranienne des pétroles
a été souvent tenue à l'écart en raison de l'opposition
américaine.»
Propos
recueillis par Julien Nessi
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Pour
en savoir plus
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Mohammad-Reza
Djalili est l'auteur d'un certain nombre
d'ouvrages sur les relations internationales,
le Moyen-Orient, l'Iran, le Caucase et l'Asie
centrale.
Bibliographie :
-
«Géopolitique de la nouvelle Asie
centrale», en collaboration avec Thierry
Kellner, Publications de l'institut universitaire
de Hautes études internationales de Genève,
Presse Universitaires de France, mars 2001
-
«Caucase et Asie centrale : entrée
en scène et recomposition géostratégique
de l'espace», Central Asian Survey,
vol. 13, n°1, 1994, pp. 7-17.
-
«Téhéran face à l'Asie centrale»,
Nouveaux Mondes, n°4, printemps 1994, pp.
174-190
-
«La mer Caspienne : jeu d'échecs autour
du nouvel enjeu international», La
lettre d'Asie centrale, n°6, printemps 1997,
pp. 1-2.
-
«Le redécouverte de l'Asie centrale
par la communauté internationale : du discours
aux réalités», Les études de la documentation
française, Les pays de la CEI, 1997, pp.
55-91
-
«Pétrole et gaz de la Caspienne, entre
mythe et réalité», avec Thierry Kellner,
Transitions, vol. XXXIX, n°2, 1998, pp.
121-158
- «Moyen-Orient, Caucase et Asie centrale
: des concepts géopolitiques à construire
et à reconstruire ?», avec Thierry
Kellner, Asian Survey, vol. 19, n°1, 2000,
pp. 117-140
«Diplomatie islamique : stratégie
internationale du Khomeynisme», Publications
de l'Institut universitaire des Hautes études
internationales, 1989, 240 pages
- «Le Caucase Postsoviétique : la
transition dans le conflit», Bruxelles,
Ed. Bruylant, 1995
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