Barthélémy
Courmont. -
«Il y a une chose qui m'a surpris :
comment les terroristes ont organisé leur coup.
Les terroristes ont eu recours à des armes très
simples (cutters, lames de rasoir) pour réaliser
ces attentats, c'est-à-dire des moyens "asymétriques".
Ils ont ainsi pu contourner les services secrets
américains. Ces gens ont été en contact dans le
passé avec des émissaires d'Oussama Ben Laden,
ils sont proches idéologiquement des thèses du
milliardaire d'origine saoudienne, mais ils ont
agi dans leur coin. Je pense qu'il n'y a pas eu
de préparation décidée depuis l'Afghanistan. On
n'a pas retrouvé le moindre réseau aux Etats-Unis
lié aux mouvements Ben Laden qui confirmerait
l'idée souvent entendue d'un " hyperterrorisme
", à savoir un terrorisme sophistiqué, très organisé,
ultra-puissant, structuré… Au contraire, il n'y
a pas d'organisation, de structure, d'armée secrète
prête à attaquer. Ce sont plutôt des gens qui
ont agi dans l'ombre, sans véritable organisation.
On a trouvé des hommes, pas fichés, peu connus
des services de renseignement. »
Quelles
sont les conséquences des attentats terroristes
sur la politique étrangère américaine au Moyen-Orient
et en Asie
centrale ?
B.
C. - «Je vois deux conséquences.
La première, c'est la levée des sanctions économiques
américaines à l'égard du Pakistan et de l'Inde.
C'est une grande nouveauté. Ces mesures de rétorsion,
prises par Washington il y a quelques années,
avaient pour objectif de sanctionner les programmes
nucléaires des deux pays. Je pense que la levée
de ces sanctions sera définitive. En prenant cette
décision, Washington accepte de reconnaître le
statut de puissances nucléaires des deux frères
ennemis de l'échiquier sud asiatique. Au sortir
de la crise afghane, on pourra dire officiellement
que l'Inde et le Pakistan sont des puissances
nucléaires. Il y a, du fait de cette reconnaissance,
un renouveau de la politique étrangère américaine
dans la région qui lève toute ambiguïté sur les
événements passés. Les relations entre les Etats-Unis
et le Pakistan et l'Inde ne pourront que s'améliorer.
Deuxième conséquence : la reconnaissance à peine
voilée de la Palestine par le président américain.
George W. Bush a reconnu la nécessité de la création
d'un Etat palestinien. Et là on sent véritablement
un geste en direction des différents alliés arabes.
Le processus de paix va reprendre, les Etats-Unis
reprendront place à la table des négociations
car ils n'ont pas d'autre alternative, mais cette
fois, leur position sera différente. Les Américains
demanderont plus fermement à Israël de trouver
un compromis qui passe par la création d'un Etat
palestinien. Il y a donc un renouveau de la politique
étrangère américaine au Moyen-Orient. »
Depuis
les attentats, on assiste à une redistribution
des cartes en Asie centrale. Pensez-vous que l'influence
américaine va se renforcer dans la région
?
B.
C. -
«Effectivement, il y a un regain d'influence
réel des Américains dans la région. Les ex-Républiques
soviétiques ont notamment apporté un soutien plus
que total aux Etats-Unis. C'est un véritable événement
que Poutine n'a pas hésité à qualifier d' " historique
". Pour les Russes et les Américains, il s'agit
là d'un fait véritablement nouveau et de grande
importance pour l'avenir. La relation entre les
Etats-Unis et l'Iran pourrait également changer
à la suite de la guerre afghane. Si l'Iran approuve
la déroute du régime taliban, en remerciement,
les Américains pourraient très bien revoir leur
politique de sanctions contre Téhéran qui ont
été reconduites en août 2001. La décision de reconduire
les mesures de rétorsion contre les Iraniens résulte
notamment du poids du lobby juif mais aussi de
la non-condamnation du terrorisme par l'Iran.
Mais il y a eu un élément nouveau lors du vote
au Congrès. C'est l'adoption d'une clause spéciale
permettant à Bush d'avoir la possibilité de reconsulter
le Congrès au bout de deux ans, à l'été 2003,
au lieu de cinq ans. L'Iran a ainsi tout à gagner
de cette crise. Je pense d'ailleurs que l'Iran
et la Russie pourraient être les grands vainqueurs
de cette crise afghane.»
Justement,
comment vont évoluer les relations entre la Russie
et les Etats-Unis ?
B.
C. -
«Le
rapprochement entre Washington et Moscou est une
alliance de circonstance tout à fait compréhensible.
Les Russes sont déjà opposés aux terroristes islamistes
dans le Nord du Caucase. Il y a donc ralliement
cynique des Russes à la cause américaine pour
des raisons intérieures. Je crois que l'évolution
de la relation américano-russe devrait se faire
dans le bon sens. La Russie a l'occasion de retrouver
une certaine crédibilité auprès des Etats-Unis,
de devenir enfin un véritable allié. Il semblerait
que les Russes ont décidé de s'ouvrir aussi à
l'élargissement de l'Otan. Il y a d'une certaine
manière une cassure définitive de la guerre froide.
On arrive peut être enfin à la fin de la guerre
froide et les Russes ne seront plus considérés
comme des ennemis.»
Quelle
évolution dans les relations entre les Etats-Unis
et l'Arabie Saoudite ?
B.
C. -
«Je ne suis pas sûr que les Américains aient
intérêt à s'en prendre à l'allié saoudien pour
des raisons économiques et de sécurité dans la
région. Les Américains demanderont peut-être aux
Saoudiens une plus grande transparence de leur
soutien financier au terrorisme, mais ils savent
très bien qu'ils ne l'obtiendront pas totalement.
Il y a un certain pragmatisme des Américains :
il vaut mieux garder l'Arabie Saoudite comme allié.
Les Américains ont intérêt à garder le soutien
du roi Fahd plutôt que de s'en faire un adversaire
malgré le jeu trouble de Riyad. Si l'Arabie Saoudite
devient un adversaire des Etats-Unis, il y a un
véritable risque d'embrasement. Les Américains
ont compris qu'ils ne fallaient pas bousculer
l'allié saoudien. Il n'y aura pas de modification
majeure dans les relations entre Washington et
Riyad.»
La
superpuissance américaine va-t-elle devoir s'impliquer
davantage dans les conflits extérieurs après ces
événements ?
B.
C. -
«Certainement. Les Américains s'impliqueront
davantage pour prévenir ce type d'attaque terroriste.
En ce qui concerne les services de renseignement,
on peut s'attendre à une meilleure coordination
des services secrets occidentaux. L'intervention
américaine dans le cadre de l'Otan pourrait aussi
évoluer. Il y a une nécessaire réforme de l'Otan
à venir à laquelle prendra peut-être part la Russie.
On peut se demander si les Européens ne vont pas
retrouver un meilleur contrôle des opérations
en Europe, qui seraient leur zone d'intervention.
En contrepartie, les Américains se réserveraient
les zones extérieures qui concernent les opérations
hors pays de l'Otan, c'est-à-dire dans les régions
sortant des zones d'influence de l'Alliance atlantique.
On peut se demander s'il n'y aura pas une avancée
dans ce domaine après la crise afghane. Les Américains
laisseront peut-être un peu plus de liberté aux
Européens en ce qui concerne la sécurité européenne.
En contrepartie, les Européens laisseront une
plus grande autonomie aux Américains en ce qui
concerne les opérations extérieures. C'est sur
ce point notamment que l'engagement américain
dans le monde pourrait être totalement modifié.
Le fait que l'Europe prenne en main sa sécurité
à travers l'Otan pourrait permettre aux Etats-Unis
de s'investir sur d'autres fronts. C'est un partage
souhaité par les Européens, notamment la France
et la Grande-Bretagne. A la suite de cette crise,
les Américains pourraient comprendre qu'il en
va de leur intérêt. La crise pourrait aussi renforcer
l'influence américaine en Asie centrale. Sachant
que les Russes démissionnent dans cette partie
du monde car ils n'ont plus les moyens d'assurer
une présence, les Américains pourraient essayer
de prendre le relais dans la région. Et notamment
dans les ex-Républiques soviétiques d'Asie centrale.
L'Ouzbékistan, qui a accepté de stationner des
troupes américaines durant le conflit en Afghanistan,
pourrait devenir un allié des Américains dans
la région à l'avenir.»
Les
attentats du 11 septembre vont-ils remettre en
cause le projet américain de bouclier antimissile
?
B.
C. -
«Non. Au contraire, je pense que le projet
de bouclier antimissile risque d'être légitimé
par ces attentats. Les Américains ne vont pas
renoncer à ce projet. Il y a un signe tout à fait
clair : c'est l'augmentation du budget de défense
proposée par la Maison-Blanche qui est de 50 milliards
de dollars sur cinq ans (10 Mds de dollars par
an). Cette proposition a été approuvée par le
Congrès américain. Aujourd'hui, le débat ne porte
plus sur la pertinence mais sur la faisabilité
technique du bouclier antimissile. Les essais
sont de plus en plus en conditions réelles, les
tests sont de plus en plus concluants. Je pense
qu'à l'horizon 2006, les Etats-Unis seront en
mesure de développer un bouclier antimissile qui
ne sera peut-être pas totalement imperméable,
qui ne couvrira peut-être pas l'ensemble du territoire
américain mais qui au moins aura la capacité d'intercepter
quelques missiles sur des zones jugées stratégiquement
importantes. La zone prioritaire pour l'instant,
c'est l'Alaska. Parce que cette zone est la plus
proche de la Corée du Nord et les Américains estiment
c'est de là que la menace peut venir. La crise
va donc accélérer la mise en place du système
antimissile américain.»
Ne
va-t-il pas y avoir une évolution de la doctrine
stratégique américaine ?
B.
C. -
«Il est probable qu'on arrive à un monde
un peu plus multipolaire. Il y aura peut-être
une plus grand concertation avec les alliés, notamment
dans le cadre de l'Otan. Les Etats-Unis ont compris
qu'ils ne pouvaient plus se passer de la couverture
diplomatique de certains Etats européens. L'exemple
le plus significatif, c'est le rôle diplomatique
joué par les Britanniques au Moyen-Orient depuis
les attentats. Tony Blair a multiplié les déplacements
dans le monde arabo-musulman comme s'il venait
au secours des Etats-Unis. Les Américains ont
compris la nécessité de s'allier à Londres pour
renforcer leur crédibilité au Moyen-Orient. Les
Américains ont compris qu'ils ne peuvent pas se
passer de la couverture diplomatique que peut
leur apporter leurs alliés européens. Les attentats
pourraient faire évoluer l'engagement américain
dans le monde.»
Propos
recueillis par Julien Nessi