Jean-Jacques
Cécile.
- «Dresser un récapitulatif
des unités de forces spéciales qui
ont été, sont et seront probablement
engagées sur le sol afghan est une tâche
de moine copiste. Elles ont en effet été
nombreuses, l'inventaire incluant même des
unités originaires des pays suivants :
Canada, Jordanie, Norvège, Russie et Tadjikistan.
Si
l'on ne s'attache cependant qu'à mentionner
celles qui y ont été les plus actives
malgré ce qu'un tel jugement peut avoir
de subjectif, alors on peut s'accorder sur deux
unités et un commandement : le 5th Special
Forces Group (Airborne), le 22 Special Air Service
Regiment ainsi que le Joint Special Operations
Command. Unité rattachée au commandement
terrestre des forces spéciales américaines,
le 5th SFG(A) est le groupe " orienté
" vers les opérations en Asie centrale
- les cinq groupes de " Bérets verts
" d'active prennent chacun en compte une
partie du globe. A ce titre, des détachements
de l'unité avaient fréquenté
l'Ouzbékistan ainsi que le Kirghizistan
bien avant que les opérations militaires
consécutives aux attentats du 11 septembre
n'aient été déclenchées
et ce, notamment sous l'égide des programmes
Central Asian Security Initiative et International
Military Education and Training (IMET). Le 22
SAS a été plébiscité
par les Américains mais, en Grande-Bretagne,
son action a été à l'origine
d'une polémique : jusqu'à présent,
ses activités étaient recouvertes
d'une chape de plomb alors que maintenant, des
voix s'élèvent qui réclament
une exploitation de son image dans le cadre d'opérations
de guerre de l'information afin de mettre "
psychologiquement la pression " en utilisant
la frayeur que la simple évocation de sa
présence peut inspirer. Le Joint Special
Operations Command est, au sein de l'United States
Special Operations Command (USSOCOM, commandement
des forces spéciales américaines),
l'état-major qui prend en charge les opérations
clandestines militaires. Dans la doctrine française
en effet, il y a une nette distinction entre opérations
spéciales et opérations clandestines,
distinction qui peut se résumer ainsi :
les premières sont exclusivement menées
en uniforme par des unités militaires et
les secondes le sont en civil par des membres
appartenant aux services secrets. Aux Etats-Unis,
ce n'est pas du tout la même chose : les
unités militaires peuvent mener des opérations
clandestines en civil et ce sont les formations
dépendant du JSOC qui prennent en charge
celles des missions de ce type qui peuvent être
qualifiées de "délicates ".
Ce commandement regroupe six " Special Missions
Units (SMUs) " dont deux seulement sont connues
; il s'agit en l'occurrence des 1st Special Forces
Operational Detachment Delta (" Delta Force
") et composante " action " du
Naval Special Warfare Development Group (NSW DevGru).
Dès lors que l'on évoque les opérations
clandestines, il faut mentionner un autre SAS,
américain celui-là, à savoir
le Special Activities Staff, unité d'opérations
paramilitaires rattachée à la Central
Intelligence Agency et auquel appartenait Micheal
Spann. Quant aux unités françaises,
leur rôle a été marginal,
pour ne pas dire inexistant : la présence
d'officiers du Commandement des opérations
spéciales a été évoquée,
de même que celle d'un détachement
appartenant très probablement au "
Service action " de la DGSE. Enfin, ce récapitulatif
ne concerne que les unités à vocation
terrestre mais il ne faut pas oublier que les
" canonnières volantes " AC-130
dépendant de l'United States Air Force
Special Operations Command (USAFSOC) ont été
mises à contribution en de nombreuses occasions.
»
Quel
rôle exact ont joué ces forces spéciales
dans le conflit
afghan ?
J.-J.
Cécile. - «Il convient
de distinguer deux phases, la première
allant de l'ouverture des hostilités jusqu'à
ce qu'il est convenu de considérer comme
étant l'écroulement du régime
talib, la seconde concernant tout ce qui s'est
passé après et incluant notamment
les combats de Tora Bora. Dans le cadre de la
première phase, les forces spéciales
ont principalement mené des actions de
combat relatives à deux catégories
de mission-type : l'encadrement d'une force autochtone
et la désignation de cibles au profit de
l'aviation de combat. S'agissant de la première
catégorie, il faut rappeler que les "
A Teams " (unité de base composant
les Special Forces Groups et comprenant douze
hommes) ont été à l'origine
créés pour entraîner, armer
et mener au combat un effectif autochtone de l'ordre
du bataillon (environ 500 hommes), ce qu'ils ont
fait de manière extensive lors du conflit
vietnamien. Et bien presque quarante années
plus tard, les mêmes " A Teams "
du 5th SFG(A) ont été insérés
tels quels dans la fournaise afghane et ont accompli
le même genre de mission sans que leurs
structures n'aient pris une seule ride. Tout juste
s'est-on contenté çà ou là
de les renforcer avec des spécialistes
de la désignation de cible appartenant
à l'United States Air Force Special Operations
Command ainsi que des radios surnuméraires.
Dans le cadre de la seconde phase, les unités
de forces spéciales de la coalition ont
joué un rôle plus combatif : on a
ainsi vu le 22 Special Air Service Regiment partir
à l'assaut de grottes ou des " Bérets
verts " américains manier le fusil
de sniping lourd Barrett de 12,7 mm à Tora
Bora. Pourquoi une telle réorientation
de l'emploi des forces spéciales ? Tout
simplement parce que, une fois le régime
talib écroulé, les objectifs des
seigneurs de guerre afghans d'une part et ceux
des forces spéciales de la coalition d'autre
part ont divergé : les premiers ont cherché
à asseoir leur pouvoir tandis que les secondes
poursuivaient le démantèlement de
l'organisation al-Qaeda. On a même vu certains
chefs locaux requérir un appui aérien
américain non pas sur des poches de résistance
des taliban mais sur les forces de leurs concurrents
anti-taliban... Dans ce contexte, les nations
de la coalition, Etats-Unis en tête, ont
augmenté les effectifs des forces spéciales
impliquées dans les combats de manière
à se passer autant que faire se pouvait
des supplétifs locaux.»
Cinq
mois après l'intervention américaine
en Afghanistan, quel bilan peut-on tirer de l'action
des forces spéciales sur le terrain ? Ont-elles
été vraiment efficaces ?
J.-J.
Cécile. - «Juger
de l'efficacité des forces spéciales
en Afghanistan est chose très difficile
car cela requiert de mettre en regard les objectifs
qui leur ont été assignés
avec les résultats obtenus ; or, ces objectifs
apparaissent peu clairs. Prenons le cas d'Oussama
bin Laden : les forces spéciales ont-elles
véritablement reçu l'ordre de s'assurer
de sa personne ainsi que de celle du mollah Omar
? Rien n'est moins certain : bin Laden prisonnier
est autrement plus encombrant que le même
personnage mort ou évanoui dans la nature
et la fuite du mollah Omar de la localité
de Baghran sur une motocyclette pétaradante
a un côté rocambolesque qui amène
à penser que certaines unités auraient
été priées de regarder ailleurs
au moment crucial. En outre, si le but était
vraiment de capturer les deux personnages, peut-être
la méthode la plus adaptée n'était-elle
pas de murer l'entrée des grottes en les
bombardant au risque de ne pas pouvoir ensuite
identifier qui y était resté. Enfin,
lorsque les forces spéciales ont bataillé
dans la zone de Tora Bora, celle-ci a été
hermétiquement close pour les journalistes
mais pas tant que cela pour nombre de taliban
qui s'en sont échappés. Et puis,
n'est-il pas trop tôt pour dresser un bilan
? La guerre d'Afghanistan est loin d'être
terminée et les forces spéciales
apparaissent avoir encore beaucoup de pain sur
la planche. Par contre, il est un domaine où
l'on doit leur reconnaître une efficacité
indéniable : elles ont accompli leurs missions
de ciblage avec un professionnalisme qui en dit
long sur l'importance que revêt désormais
ce genre d'opération dans le cadre de la
doctrine d'emploi des forces armées américaines.»
Ces
forces spéciales sont-elles toujours actives
sur le sol afghan, notamment à la frontière
entre le Pakistan et l'Afghanistan ?
J.-J.
Cécile. -
«Bien
entendu mais de manière cependant plus
discrète puisque les opérations
qu'elles y mènent sont moins spectaculaires
et, par conséquent, moins rentables en
termes d'audience médiatique.»
Un
redéploiement des ces unités d'élite
est-il envisagé par les stratèges
militaires américains et britanniques sur
d'autres terrains d'action (Somalie, Philippines,
Indonésie
) ?
J.-J.
Cécile. - «Les
forces spéciales de "l'Oncle Sam"
seront, à court et à moyen terme,
très certainement impliquées partout
où les autorités de Washington l'estimeront
nécessaire dans le cadre de ce qu'ils considèrent
comme étant une guerre d'ampleur mondiale
contre le terrorisme. Par exemple, DEBKA-Net-Weekly
fait état de la présence de détachements
spéciaux américains en Israël
ainsi qu'en Jordanie : il s'agirait de monter
une opération visant à capturer
Zayan al-Abdeen Mohammed Hussein, alias Abu Zubeidah,
membre du cercle fermé des proches de Bin
Laden et qui serait réfugié au Liban.
Au Yémen, il semble que la bonne volonté
des autorités locales soit de nature à
limiter les opérations à une coopération
visant à entraîner les forces spéciales
locales. En ce qui concerne la Somalie, un exercice
commun mené avec les forces armées
kenyanes servirait de prétexte à
l'établissement de bases avancées
censées supporter des opérations
spéciales dont le déclenchement
apparaît imminent. Quant aux Philippines,
ce sont 160 hommes de l'United States Special
Operations Command qui accompagnent désormais
les militaires nationaux jusque dans les sanctuaires
du groupe Abu Sayyaf au risque de se retrouver
en situation de devoir combattre.»
Quel
a été le coût financier d'un
tel engagement ?
J.-J.
Cécile. -
«A l'heure où ces lignes sont écrites,
il semble qu'aucun bilan financier précis
n'ait été fait en matière
d'opérations spéciales et, de toute
manière, il s'agira en l'occurrence de
se montrer extrêmement prudent dès
lors qu'un chiffre sera avancé tant les
chaînes hiérarchiques semblent avoir
évolué au gré du déroulement
des opérations. Il apparaît par exemple
que certaines opérations spéciales
ont été accomplies sous l'égide
de la Central Intelligence Agency tandis que d'autres
l'ont été sous contrôle de
l'United States Central Command et qu'à
un moment, l'United States Special Operations
Command aurait court-circuité ce même
United States Central Command. Dès lors,
les financements afférents ne vont-ils
pas apparaître sous des intitulés
divers au sein de lignes budgétaires distinctes
? Il y a par contre un élément tangible
à verser au dossier : la proposition de
budget pour l'année fiscale 2003 fait apparaître
une augmentation de 21 % en ce qui concerne celui
de l'USSOCOM.»
A
votre avis, quel rôle les forces spéciales
joueront-elles à l'avenir dans le cadre
de la lutte contre le terrorisme ?
Seront-elles complémentaires de l'action
des agents du FBI et de la CIA ?
J.-J.
Cécile. - «Faisons
tout d'abord remarquer que l'United States Special
Operations Command (USSOCOM) est, du moins en
ce qui concerne le seul Department of Defense,
en charge des missions de contre-prolifération
des armes de destruction massive qui constitue,
outre-Atlantique, une préoccupation qui
confine à l'obsession. C'est dire si les
équipes de forces spéciales vont
se retrouver aux premières loges des règlements
de comptes internationaux que l'administration
américaine, profitant en cela de la dynamique
induite par ce qui est présenté
comme une lutte contre le terrorisme d'ampleur
mondiale, va se livrer. En outre, la revitalisation
des forces spéciales américaines
depuis le milieu des années 80 s'est faite
autour d'un thème, celui du " soldat
diplomate ", thème en vertu duquel
les troupes de l'USSOCOM vont être de manière
croissante impliquées dès lors qu'il
y aura coopération avec des unités
étrangères. Bien entendu, cette
orientation va provoquer un regain d'intérêt
au profit des langues étrangères,
problème récurrent et omniprésent
tout au long du conflit à tous les niveaux.
La coopération entre Central Intelligence
Agency d'une part et USSOCOM d'autre part est
d'ores et déjà une réalité
; notons du reste que certains stratèges
se sont élevés pour décrier
la similitude des opérations spéciales
et/ou clandestines mais militarisées menées
tant par le Department of Defense que par le Special
Activities Staff de la centrale. Cette manière
de coopération n'est pas toujours sereine
et les divergences resurgissent rapidement dès
lors qu'il s'agit de définir les responsabilités
en cas d'échec : similitudes mais divergences
résurgentes pourraient induire une redéfinition
des rôles. Du reste, qui sait si CIA et
FBI vont survivre sous leur formes actuelles à
l'enquête visant à établir
les responsabilités ayant permis le désastre
du 11 septembre ? Quoiqu'il en soit, il est un
point qui apparaît acquis : les forces spéciales
américaines sont insuffisantes en nombre
; certaines mesures vont donc être implémentées
qui permettront d'en augmenter les effectifs,
mesures au rang desquelles figure désormais
la possibilité de recruter des candidats
directement issus de la vie civile alors que,
jusqu'à présent, on exigeait qu'ils
aient auparavant servi au sein des forces armées.
Ce sont ainsi 400 hommes qui vont être formés
en 80 semaines : la dernière fois qu'une
telle mesure a été prise, c'était
pendant le conflit vietnamien. »
Propos
recueillis par Julien Nessi
|
Courte
bibliographie de Jean-Jacques Cécile
|
- «Les
SAS, commandos secrets de Sa Majesté»,
Jean-Jacques Cécile, Editions Histoire
& Collections, juillet 1997
- «Le
renseignement français à
l'aube du XXIe siècle»,
Jean-Jacques Cécile, Editions Charles-Lavauzelle,
juin 1998
- «Du
Golfe au Kosovo - Renseignement, action
spéciale et nouvel ordre mondial»,
Jean-Jacques Cécile, Editions Charles-Lavauzelle,
novembre 2000
|