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J-J. Cécile : «Les forces spéciales ont encore beaucoup de pain sur la planche»
Mars 2002 - Propos recueillis par Julien Nessi

Consultant indépendant spécialisé dans les questions de défense, Jean-Jacques Cécile revient sur le rôle des forces spéciales en Afghanistan. Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur les renseignements et les unités d'élites, il estime que les forces spéciales sont toujours actives dans plusieurs pays mais de manière beaucoup plus discrètes. Entretien.

Cyberscopie. - Quelles ont été les unités des forces spéciales engagées sur le sol afghan ? Lesquelles ont été les plus actives (Delta Force, SAS britanniques, agents français) ?

Jean-Jacques Cécile. - «Dresser un récapitulatif des unités de forces spéciales qui ont été, sont et seront probablement engagées sur le sol afghan est une tâche de moine copiste. Elles ont en effet été nombreuses, l'inventaire incluant même des unités originaires des pays suivants : Canada, Jordanie, Norvège, Russie et Tadjikistan. Si l'on ne s'attache cependant qu'à mentionner celles qui y ont été les plus actives malgré ce qu'un tel jugement peut avoir de subjectif, alors on peut s'accorder sur deux unités et un commandement : le 5th Special Forces Group (Airborne), le 22 Special Air Service Regiment ainsi que le Joint Special Operations Command. Unité rattachée au commandement terrestre des forces spéciales américaines, le 5th SFG(A) est le groupe " orienté " vers les opérations en Asie centrale - les cinq groupes de " Bérets verts " d'active prennent chacun en compte une partie du globe. A ce titre, des détachements de l'unité avaient fréquenté l'Ouzbékistan ainsi que le Kirghizistan bien avant que les opérations militaires consécutives aux attentats du 11 septembre n'aient été déclenchées et ce, notamment sous l'égide des programmes Central Asian Security Initiative et International Military Education and Training (IMET). Le 22 SAS a été plébiscité par les Américains mais, en Grande-Bretagne, son action a été à l'origine d'une polémique : jusqu'à présent, ses activités étaient recouvertes d'une chape de plomb alors que maintenant, des voix s'élèvent qui réclament une exploitation de son image dans le cadre d'opérations de guerre de l'information afin de mettre " psychologiquement la pression " en utilisant la frayeur que la simple évocation de sa présence peut inspirer. Le Joint Special Operations Command est, au sein de l'United States Special Operations Command (USSOCOM, commandement des forces spéciales américaines), l'état-major qui prend en charge les opérations clandestines militaires. Dans la doctrine française en effet, il y a une nette distinction entre opérations spéciales et opérations clandestines, distinction qui peut se résumer ainsi : les premières sont exclusivement menées en uniforme par des unités militaires et les secondes le sont en civil par des membres appartenant aux services secrets. Aux Etats-Unis, ce n'est pas du tout la même chose : les unités militaires peuvent mener des opérations clandestines en civil et ce sont les formations dépendant du JSOC qui prennent en charge celles des missions de ce type qui peuvent être qualifiées de "délicates ". Ce commandement regroupe six " Special Missions Units (SMUs) " dont deux seulement sont connues ; il s'agit en l'occurrence des 1st Special Forces Operational Detachment Delta (" Delta Force ") et composante " action " du Naval Special Warfare Development Group (NSW DevGru). Dès lors que l'on évoque les opérations clandestines, il faut mentionner un autre SAS, américain celui-là, à savoir le Special Activities Staff, unité d'opérations paramilitaires rattachée à la Central Intelligence Agency et auquel appartenait Micheal Spann. Quant aux unités françaises, leur rôle a été marginal, pour ne pas dire inexistant : la présence d'officiers du Commandement des opérations spéciales a été évoquée, de même que celle d'un détachement appartenant très probablement au " Service action " de la DGSE. Enfin, ce récapitulatif ne concerne que les unités à vocation terrestre mais il ne faut pas oublier que les " canonnières volantes " AC-130 dépendant de l'United States Air Force Special Operations Command (USAFSOC) ont été mises à contribution en de nombreuses occasions. »

Quel rôle exact ont joué ces forces spéciales dans le conflit
afghan ?

J.-J. Cécile. - «Il convient de distinguer deux phases, la première allant de l'ouverture des hostilités jusqu'à ce qu'il est convenu de considérer comme étant l'écroulement du régime talib, la seconde concernant tout ce qui s'est passé après et incluant notamment les combats de Tora Bora. Dans le cadre de la première phase, les forces spéciales ont principalement mené des actions de combat relatives à deux catégories de mission-type : l'encadrement d'une force autochtone et la désignation de cibles au profit de l'aviation de combat. S'agissant de la première catégorie, il faut rappeler que les " A Teams " (unité de base composant les Special Forces Groups et comprenant douze hommes) ont été à l'origine créés pour entraîner, armer et mener au combat un effectif autochtone de l'ordre du bataillon (environ 500 hommes), ce qu'ils ont fait de manière extensive lors du conflit vietnamien. Et bien presque quarante années plus tard, les mêmes " A Teams " du 5th SFG(A) ont été insérés tels quels dans la fournaise afghane et ont accompli le même genre de mission sans que leurs structures n'aient pris une seule ride. Tout juste s'est-on contenté çà ou là de les renforcer avec des spécialistes de la désignation de cible appartenant à l'United States Air Force Special Operations Command ainsi que des radios surnuméraires. Dans le cadre de la seconde phase, les unités de forces spéciales de la coalition ont joué un rôle plus combatif : on a ainsi vu le 22 Special Air Service Regiment partir à l'assaut de grottes ou des " Bérets verts " américains manier le fusil de sniping lourd Barrett de 12,7 mm à Tora Bora. Pourquoi une telle réorientation de l'emploi des forces spéciales ? Tout simplement parce que, une fois le régime talib écroulé, les objectifs des seigneurs de guerre afghans d'une part et ceux des forces spéciales de la coalition d'autre part ont divergé : les premiers ont cherché à asseoir leur pouvoir tandis que les secondes poursuivaient le démantèlement de l'organisation al-Qaeda. On a même vu certains chefs locaux requérir un appui aérien américain non pas sur des poches de résistance des taliban mais sur les forces de leurs concurrents anti-taliban... Dans ce contexte, les nations de la coalition, Etats-Unis en tête, ont augmenté les effectifs des forces spéciales impliquées dans les combats de manière à se passer autant que faire se pouvait des supplétifs locaux.»

Cinq mois après l'intervention américaine en Afghanistan, quel bilan peut-on tirer de l'action des forces spéciales sur le terrain ? Ont-elles été vraiment efficaces ?

J.-J. Cécile. - «Juger de l'efficacité des forces spéciales en Afghanistan est chose très difficile car cela requiert de mettre en regard les objectifs qui leur ont été assignés avec les résultats obtenus ; or, ces objectifs apparaissent peu clairs. Prenons le cas d'Oussama bin Laden : les forces spéciales ont-elles véritablement reçu l'ordre de s'assurer de sa personne ainsi que de celle du mollah Omar ? Rien n'est moins certain : bin Laden prisonnier est autrement plus encombrant que le même personnage mort ou évanoui dans la nature et la fuite du mollah Omar de la localité de Baghran sur une motocyclette pétaradante a un côté rocambolesque qui amène à penser que certaines unités auraient été priées de regarder ailleurs au moment crucial. En outre, si le but était vraiment de capturer les deux personnages, peut-être la méthode la plus adaptée n'était-elle pas de murer l'entrée des grottes en les bombardant au risque de ne pas pouvoir ensuite identifier qui y était resté. Enfin, lorsque les forces spéciales ont bataillé dans la zone de Tora Bora, celle-ci a été hermétiquement close pour les journalistes mais pas tant que cela pour nombre de taliban qui s'en sont échappés. Et puis, n'est-il pas trop tôt pour dresser un bilan ? La guerre d'Afghanistan est loin d'être terminée et les forces spéciales apparaissent avoir encore beaucoup de pain sur la planche. Par contre, il est un domaine où l'on doit leur reconnaître une efficacité indéniable : elles ont accompli leurs missions de ciblage avec un professionnalisme qui en dit long sur l'importance que revêt désormais ce genre d'opération dans le cadre de la doctrine d'emploi des forces armées américaines.»

Ces forces spéciales sont-elles toujours actives sur le sol afghan, notamment à la frontière entre le Pakistan et l'Afghanistan ?

J.-J. Cécile. - «Bien entendu mais de manière cependant plus discrète puisque les opérations qu'elles y mènent sont moins spectaculaires et, par conséquent, moins rentables en termes d'audience médiatique.»

Un redéploiement des ces unités d'élite est-il envisagé par les stratèges militaires américains et britanniques sur d'autres terrains d'action (Somalie, Philippines, Indonésie…) ?

J.-J. Cécile. - «Les forces spéciales de "l'Oncle Sam" seront, à court et à moyen terme, très certainement impliquées partout où les autorités de Washington l'estimeront nécessaire dans le cadre de ce qu'ils considèrent comme étant une guerre d'ampleur mondiale contre le terrorisme. Par exemple, DEBKA-Net-Weekly fait état de la présence de détachements spéciaux américains en Israël ainsi qu'en Jordanie : il s'agirait de monter une opération visant à capturer Zayan al-Abdeen Mohammed Hussein, alias Abu Zubeidah, membre du cercle fermé des proches de Bin Laden et qui serait réfugié au Liban. Au Yémen, il semble que la bonne volonté des autorités locales soit de nature à limiter les opérations à une coopération visant à entraîner les forces spéciales locales. En ce qui concerne la Somalie, un exercice commun mené avec les forces armées kenyanes servirait de prétexte à l'établissement de bases avancées censées supporter des opérations spéciales dont le déclenchement apparaît imminent. Quant aux Philippines, ce sont 160 hommes de l'United States Special Operations Command qui accompagnent désormais les militaires nationaux jusque dans les sanctuaires du groupe Abu Sayyaf au risque de se retrouver en situation de devoir combattre.»

Quel a été le coût financier d'un tel engagement ?

J.-J. Cécile. - «A l'heure où ces lignes sont écrites, il semble qu'aucun bilan financier précis n'ait été fait en matière d'opérations spéciales et, de toute manière, il s'agira en l'occurrence de se montrer extrêmement prudent dès lors qu'un chiffre sera avancé tant les chaînes hiérarchiques semblent avoir évolué au gré du déroulement des opérations. Il apparaît par exemple que certaines opérations spéciales ont été accomplies sous l'égide de la Central Intelligence Agency tandis que d'autres l'ont été sous contrôle de l'United States Central Command et qu'à un moment, l'United States Special Operations Command aurait court-circuité ce même United States Central Command. Dès lors, les financements afférents ne vont-ils pas apparaître sous des intitulés divers au sein de lignes budgétaires distinctes ? Il y a par contre un élément tangible à verser au dossier : la proposition de budget pour l'année fiscale 2003 fait apparaître une augmentation de 21 % en ce qui concerne celui de l'USSOCOM.»

A votre avis, quel rôle les forces spéciales joueront-elles à l'avenir dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ?
Seront-elles complémentaires de l'action des agents du FBI et de la CIA ?

J.-J. Cécile. - «Faisons tout d'abord remarquer que l'United States Special Operations Command (USSOCOM) est, du moins en ce qui concerne le seul Department of Defense, en charge des missions de contre-prolifération des armes de destruction massive qui constitue, outre-Atlantique, une préoccupation qui confine à l'obsession. C'est dire si les équipes de forces spéciales vont se retrouver aux premières loges des règlements de comptes internationaux que l'administration américaine, profitant en cela de la dynamique induite par ce qui est présenté comme une lutte contre le terrorisme d'ampleur mondiale, va se livrer. En outre, la revitalisation des forces spéciales américaines depuis le milieu des années 80 s'est faite autour d'un thème, celui du " soldat diplomate ", thème en vertu duquel les troupes de l'USSOCOM vont être de manière croissante impliquées dès lors qu'il y aura coopération avec des unités étrangères. Bien entendu, cette orientation va provoquer un regain d'intérêt au profit des langues étrangères, problème récurrent et omniprésent tout au long du conflit à tous les niveaux. La coopération entre Central Intelligence Agency d'une part et USSOCOM d'autre part est d'ores et déjà une réalité ; notons du reste que certains stratèges se sont élevés pour décrier la similitude des opérations spéciales et/ou clandestines mais militarisées menées tant par le Department of Defense que par le Special Activities Staff de la centrale. Cette manière de coopération n'est pas toujours sereine et les divergences resurgissent rapidement dès lors qu'il s'agit de définir les responsabilités en cas d'échec : similitudes mais divergences résurgentes pourraient induire une redéfinition des rôles. Du reste, qui sait si CIA et FBI vont survivre sous leur formes actuelles à l'enquête visant à établir les responsabilités ayant permis le désastre du 11 septembre ? Quoiqu'il en soit, il est un point qui apparaît acquis : les forces spéciales américaines sont insuffisantes en nombre ; certaines mesures vont donc être implémentées qui permettront d'en augmenter les effectifs, mesures au rang desquelles figure désormais la possibilité de recruter des candidats directement issus de la vie civile alors que, jusqu'à présent, on exigeait qu'ils aient auparavant servi au sein des forces armées. Ce sont ainsi 400 hommes qui vont être formés en 80 semaines : la dernière fois qu'une telle mesure a été prise, c'était pendant le conflit vietnamien. »

Propos recueillis par Julien Nessi

Courte bibliographie de Jean-Jacques Cécile
  • «Les SAS, commandos secrets de Sa Majesté», Jean-Jacques Cécile, Editions Histoire & Collections, juillet 1997

  • «Le renseignement français à l'aube du XXIe siècle», Jean-Jacques Cécile, Editions Charles-Lavauzelle, juin 1998

  • «Du Golfe au Kosovo - Renseignement, action spéciale et nouvel ordre mondial», Jean-Jacques Cécile, Editions Charles-Lavauzelle, novembre 2000