Zbigniew
Brzezinski :« Nous devons éviter
le risque d'une extension du conflit au Pakistan
»
Octobre
2008 - Propos recueillis par Julien Nessi
Ancien
conseiller à la sécurité
nationale du Président Jimmy Carter,
de 1977 à 1981, Zbigniew Brzezinski soutient
la candidature de Barak Obama à l'élection
présidentielle. Spécialiste de
politique étrangère américaine,
il est l'auteur de plusieurs ouvrages de référence
sur la géopolitique et les relations
internationales. Ses commentaires et analyses
sur le rôle de l'Amérique dans
le monde, la stabilisation de l'Irak, les relations
entre l'Occident et la Russie ou encore la nouvelle
guerre froide dans le Caucase apportent un éclairage
précieux dans cette période d'intense
activité diplomatique. Entretien exclusif
recueilli à l'issue d'une rencontre informelle
organisée par l'édition française
de Foreign Policy.
Cyberscopie
- Pensez-vous que la politique étrangère
américaine va changer au lendemain des
élections du 4 novembre ?
Zbigniew
Brzezinski - «La politique
étrangère américaine ne
vas pas changer significativement. Elle implique
des raisons philosophiques sur la manière
dont les Etats-Unis doivent conduire le monde.
Il y a une certaine opportunité pour
Barak Obama sur ces questions. »
Pensez-vous
que les Etats-Unis devraient renforcer leur
présence militaire en Afghanistan ?
Zbigniew
Brzezinski
- «Je ne suis pas en faveur
d'une militarisation à outrance sur le
terrain en raison de l'instabilité dans
les zones tribales du Pakistan. Nous devons
éviter le risque d'une extension du conflit
au Pakistan. Je ne suis pas en faveur non plus
d'un désengagement militaire de l'Afghanistan.»
Les
attentats du 11 septembre ont marqué
une rupture sur le plan des relations internationales.
Que pensez-vous de la guerre contre la terreur
lancée par l'administration Bush ?
Zbigniew
Brzezinski
- «Je
pense qu'il y a une différence de nuance
entre le choc émotionnel provoqué
par les attentats du 11 septembre sur l'opinion
publique et la manière dont l'administration
Bush a politisé le problème. L'universalisation
de la guerre contre la terreur a contribué
à une perception démagogique du
problème, justifiée par la politique
en Irak. Ce n'est pas bon ni pour la politique
américaine, ni pour le système
international. Il y a donc une nuance entre
la compréhensive indignation du peuple
américain et l'exploitation délibérée
de l'administration Bush pour une politique
dogmatique et démagogique.»
Comment
interpréter la récente crise entre
la Russie et la Géorgie : s'agit-il d'un
sursaut d'orgueil nationaliste russe ou, selon
les experts russes, d'une tentative d'encerclement
de la Russie par les Etats-Unis ?
Zbigniew
Brzezinski
- «La
thèse de l'encerclement géopolitique
de la Russie illustre une ignorance géographique
: comment encercler le plus large pays au monde,
qui a 11 fuseaux horaires, un pays qui opère
sur différents fronts marins (mer, océan)
Le besoin d'expansion de la Russie pose un réel
problème pour la stabilité internationale.
Le véritable enjeu n'est pas l'encerclement
géographique mais la volonté de
puissance de la Russie. La question de savoir
comment la Russie se prépare à
vivre dans le XXIème siècle selon
les standards du XXème siècle
est, à mon avis, la plus pertinente.
Le respect des lois internationales et de l'intégrité
territoriale, la résolution des crises
par des accords et des compromis sont à
l'arrière plan. Bien entendu, cette question
s'applique aussi aux Etats-Unis.»
Pensez-vous
que l'Otan devrait intégrer l'Ukraine
dans ses rangs ou cela pourrait être interprété
par la Russie comme un signe d'agressivité
?
Zbigniew
Brzezinski
- «La
question de l'intégration de l'Ukraine
dans l'Otan n'est pas pertinente aujourd'hui.
Les Ukrainiens voudraient rejoindre l'Otan mais
doivent d'abord conduire un référendum
sur cette question. Les Géorgiens sont
plus anxieux en ce qui concerne leur adhésion
à l'Otan, ils sont clairement en situation
d'attente. Quoiqu'il en soit, il faut reconnaître
que l'Otan n'a pas été conçue
pour s'opposer à la Russie. Cette organisation
militaire a pour vocation de garantir la stabilité
et d'assurer la sécurité militaire
de ses membres. Les pays d'Europe de l'Est souhaitent
intégrer l'Otan car ils se sentiront
plus en sécurité que s'ils devaient
assurer eux-mêmes la défense de
leurs territoires. Les récents événements
en Géorgie ont montré que les
pays frontaliers avec la Russie se sentent menacés.
Je pense qu'il y aura moins de risques de conflit
frontalier si une organisation régionale
assure la sécurité des frontières.
Cependant, le véritable enjeu n'est pas
de savoir si la Géorgie ou l'Ukraine
doivent intégrer l'Otan, mais s'ils seront
autorisés à entrer dans l'Otan
en fonction de leur degré de préparation.»
A
l'issue du conflit géorgien, la Russie
a reconnu unilatéralement l'indépendance
de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud,
deux territoires séparatistes appartenant
à la Géorgie. Moscou a utilisé
l'exemple du Kosovo pour faire valoir sa décision.
Quelle est votre analyse de la situation ?
Zbigniew
Brzezinski
- « Il
y a deux différences majeures entre le
Kosovo et les territoires séparatistes
d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud. Premièrement,
le Kosovo est définitivement plus large
géographique-ment que l'Ossétie
du Sud et plus important en terme de population.
Le Kosovo compte 2 millions d'habitants tandis
qu'en Ossétie du Sud, il y a seulement
70 000 habitants. Beaucoup de pays membres des
Nations Unies sont moins peuplés que
le Kosovo. Deuxièmement, le Kosovo a
été victime de cas massifs et
flagrants de génocide, ce qui a provoqué
les réactions des Etats-Unis et de l'Europe.
Enfin, si la Russie est aussi sensible aux aspirations
nationalistes de l'Abkhazie ou de l'Ossétie
du Sud, c'est en raison des velléités
d'indépendance de la Tchétchénie.
Les Tchétchènes sont moins d'un
million d'habitants tandis que les Ossètes
du Sud sont 70 000. Qui a le plus le droit à
l'indépendance ? Les Tchétchènes
ou les Ossètes ?»
A
l'échelle de la planète, pensez-vous
que les revendications des petites nations constituent
une source d'instabilité ?
Zbigniew
Brzezinski
- « Oui
et non. Objectivement, si ces processus d'indépendance
se déroulent dans la violence, cela contribue
à l'instabilité ; mais il peut
y avoir des divorces pacifiques, regardez ce
qui s'est passé en Tchécoslovaquie,
la République tchèque et la Slovaquie
se sont séparées en paix. La Slovénie
et la Croatie ont aussi connu un divorce tranquille
En fait, tout dépend de la nature de
la séparation et comment elle est menée
par les protagonistes.»
D'un
point de vue géostratégique, comment
les changements climatiques peuvent-ils changer
les lignes de fractures et les relations entre
les puissances ?
Zbigniew
Brzezinski
- «Avant
de se poser cette question, il convient de reconnaître
que la définition de " changement
climatique " est une vision purement occidentale.
La notion de développement durable, par
exemple, traduit une vision ethnocentriste du
développement par rapport aux critères
occidentaux. Dans ces conditions, dupliquer
en Afrique ou en Asie un mode de vie que l'on
trouve dans les rues de Paris ou de New York
n'a pas de sens. Il faut donc commencer par
redéfinir la notion de changement climatique.
Il est clair que les changements climatiques
à l'échelle mondiale vont avoir
des incidences sur les relations entre les Etats.»
Propos
recueillis par Julien Nessi