Gurcharan
Das : «Les
jeunes Indiens sont confiants dans l'avenir»
Janvier
2008 - Propos recueillis par Julien Nessi
Ancien
dirigeant de Procter & Gamble en
Inde et chroniqueur au plus grand quotidien
anglophone The Times of India, Gurcharan
Das explique dans « Le réveil de
l'Inde » (Buchet-Chastel, 2007) la fulgurante
ascension de son pays dans le commerce mondial.
Selon ce libéral convaincu, l'Inde aura
évincé le Japon d'ici 2015 et
deviendra la troisième économie
du monde.
Cyberscopie
- Votre livre brosse le portrait d'une Inde
conquérante. " Le réveil
de l'Inde " est pour vous déjà
une réalité
Gurcharan
Das - « L'Inde connaît
un taux de croissance économique au-dessus
de 8% par an. Vingt-cinq entreprises indiennes
jouent aujourd'hui dans la cour des grands en
tant que multinationales. Dans cinq ans, nos
marques seront aussi connues que celles de Sony,
Toyota ou Lacoste. C'est un succès phénoménal.
Des hommes d'affaires indiens se sont portés
acquéreurs de plus de cinquante sociétés
dans le monde entre 2005 et 2006. Deux exemples
récents illustrent la montée en
puissance des groupes indiens : les rachats
d'Arcelor par Lakshmi Mittal et Corus par Ratan
Tata. L'Inde attire aussi les compagnies étrangères
: 390 des 500 sociétés du classement
du magazine Fortune se sont délocalisées
vers l'Inde et 120 y ont aujourd'hui un département
de recherche et de développement. La
production dans le domaine de la haute technologie
a décollé, faisant de l'Inde une
nouvelle nation high tech. »
Comment
expliquer un tel succès sur le plan économique
?
Gurcharan
Das
- « Plusieurs raisons expliquent
le réveil brutal de l'Inde. Tout d'abord,
les réformes économiques de 1991
amorcées par le premier ministre Narasimha
Rao. Il a surprit tout le monde en initiant
la plus grande révolution que l'Inde
ait connue depuis 1947. Il a libéré
les énergies, allégé le
poids de la bureaucratie sur l'économie,
supprimé le dogme socialiste de l'interventionnisme
étatique, prôné une régulation
plus légère pour laisser la liberté
d'entreprendre. Ces réformes économiques
ont stimulé la compétitivité
entre les entrepreneurs indiens. Après
1991, les entreprises indiennes sont devenues
plus compétitives. La croissance économique
s'est envolée, atteignant des pics de
7 à 8% par an. La montée en puissance
de l'Inde trouve aussi son origine dans le changement
de mentalités des nouvelles générations
indiennes. Les jeunes Indiens sont aujourd'hui
confiants dans l'avenir. Ils considèrent
que leur destin est entre leurs mains. J'ai
par exemple rencontré un jeune Indien
qui m'a expliqué que le secret du succès
résidait dans deux choses : apprendre
à utiliser Windows et connaître
450 mots d'anglais ! L'Inde est aussi un pays
où l'on parle anglais. D'ici à
2010, l'Inde aura le plus grand nombre de locuteurs
de l'anglais dans le monde. Je suis même
persuadé que l'anglais parlé par
les Indiens, le " Hindish ", deviendra
vers la fin du XXIème une langue universelle
comme l'anglais aujourd'hui, car ce sera la
plus parlée dans le monde. Enfin, il
ne faut pas oublier que l'Inde est la plus grande
démocratie du monde. Nous avons pu mettre
en place une économie ouverte basée
sur la négociation comme dans les démocraties
occidentales. Nous avançons plus lentement
que la Chine, mais notre envolée est
plus sûre, plus enracinée dans
notre histoire. L'Inde ne sera jamais un Tigre
comme les autres pays asiatiques. Elle avance
plus doucement mais d'un pas plus sûre,
à la manière d'un éléphant.
Je pense que l'Inde pourrait vivre une transition
plus stable, plus paisible et mieux négociée
vers l'avenir que la Chine. Nous avons le sens
de l'Histoire et de fortes traditions. La réussite
de l'Inde n'est qu'à ses débuts,
elle va se poursuivre et nous irons progressivement
vers une fusion entre la modernité et
la tradition. Le XXème siècle
a été un siècle de violences
en Europe, avec deux guerres mondiales, des
modèles politiques dictatoriaux (fascisme,
nazisme) et le massacre de millions d'innocents
(Holocauste). L'inde a échappé
à cette furie des Hommes. Nous sommes
aussi des combattants de la non violence, rappelez
vous le message et l'héritage du mahatma
Gandhi. L'Inde a une surprenante histoire de
paix au XXIème siècle, contrairement
à la Chine. »
L'émergence
d'une classe moyenne indienne, avide de consommation,
est-elle un facteur d'accélération
de la machine économique indienne ?
Gurcharan
Das
- «De 1980 à 2005, 200
millions d'Indiens sont sortis de la pauvreté.
C'est moins qu'en Chine (325 millions de Chinois)
mais c'est signifiant. Le seuil de pauvreté
dans notre pays est passé de 1 dollar
à 2 dollars par jour. Nous avons assisté
à l'émergence d'une classe moyenne
représentant aujourd'hui une population
de 280 millions d'individus. C'est incontestablement
un facteur d'accélération économique.
De nouvelles valeurs et comportements ont fait
irruption dans la société indienne
avec l'apparition de cette middle class. Ce
sont des valeurs plus individualistes fondées
sur la réussite personnelle, la maîtrise
de son destin sans compter sur l'Etat.»
Selon
vous, la bureaucratie indienne est un vrai obstacle
au développement économique de
l'Inde
Gurcharan
Das
-
«Nous
avons besoin de l'Etat, mais la question à
se poser aujourd'hui est de savoir comment rendre
cet Etat performant. Les écoles et les
hôpitaux publics sont, par exemple, un
véritable échec de la bureaucratie
indienne. Tout ce que l'Etat touche, il le fait
mal. Dans les secteurs où il est indispensable
comme l'éducation primaire, la santé
ou l'eau potable - il a montré l'étendue
de ses lacunes.
Le poids de la bureaucratie indienne a longtemps
freiné l'esprit d'entreprise des Indiens.
Et l'on voit aujourd'hui que le retrait de l'Etat
réussit à l'entrepreneur indien
!»
Quels
sont les secteurs économiques où
l'Inde gagne des parts de marché ?
Gurcharan
Das
- « Chaque
pays à son secteur d'excellence dans
lequel ses entreprises partent à la conquête
du monde. Le succès de l'Inde s'effectue
notamment dans l'économie du savoir.
Nous avons basculé de la révolution
industrielle à la révolution de
l'information. L'Inde est aujourd'hui performante
dans le high tech, les logiciels. Ce secteur
de pointe connaît un véritable
boom, atteignant des taux de croissance de 30%
par an ! L'Inde est devenu en très peu
de temps une puissance high tech dont Bangalore
est le symbole. Il y a 325 entreprises informatiques
à Bangalore. La plupart d'entre elles
ont des clients américains. Les exportations
de logiciels augmentent de 60% par an depuis
cinq ans ; elles ont passé la barre des
3,7 milliards d'euros en 2000 et devraient atteindre
37 milliards d'ici à 2008. Nous avons
peut être trouvé, dans les technologies
de l'information, le moteur qui peut pousser
l'Inde à décoller et transformer
notre pays. J'attire aussi votre attention sur
le fait que la diaspora indienne dans la Silicon
Valley - 250 000 Indiens travaillent en Californie
- joue un rôle moteur dans la réussite
high tech de l'Inde. Selon un magazine américain,
" leur cerveau est dans la Silicon Valley,
leur cur est en Inde "
L'inde
est performante dans bien d'autres secteurs,
comme la fabrication de médicaments génériques
(pharmaceutique), les médias, la production
de films (" Bollywood "), l'aciérie
(Mittal a mis la main sur Arcelor, Data a racheté
l'anglais Corus), l'aluminium (Bala s'est emparé
de Novalis). L'économie indienne est
aujourd'hui en pilotage automatique et ne cesse
de créer des emplois.»
Quels
sont les atouts de l'Inde dans la bataille économique
mondiale ?
Gurcharan
Das
- « L'Inde,
avec son immense capital intellectuel - deux
millions de diplômés parlant parfaitement
anglais - et peu coûteux, est en excellente
position pour fournir des travailleurs de la
connaissance à l'économie mondialisée
et pour bénéficier de la révolution
Internet. La croissance de la population indienne
est un atout. Le spirituel, un réconfort
dans la folie et le vide de la vie contemporaine,
cet art de vivre indien offre une alternative
séduisante à la société
libérale postindustrielle qui a résolu
ses problèmes matériels. »
L'Inde
a des atouts, mais aussi des faiblesses (castes,
pauvreté, discrimination
). N'y-a-t-il
pas une Inde à plusieurs vitesses ?
Gurcharan
Das
- « C'est
vrai, il y a une Inde à plusieurs vitesses.
La moitié de la population vit avec moins
de 1 dollar par jour, 300 millions d'enfants
souffrent de malnutrition et il y a encore 40%
d'analphabétisme. Le progrès économique
ne sera pas uniforme sur l'ensemble du sous-continent
- le Gujarat par exemple a une vingtaine d'années
d'avance sur le Bihar
Cependant, l'Inde
est entrain de vivre des mutations fondamentales
sous l'effet de la mondialisation. Les traditions
indiennes ne sont pas un frein au développement
économique, mais une force. Je pense
par exemple que l'économie moderne privilégie
les compétences à l'appartenance
à une caste. Quant à la prospérité
économique, elle va bouleverser la société
indienne et sortira de la misère des
millions d'individus. Dans le futur, ce sont
200 millions de pauvres qui vont sortir de la
pauvreté. L'explosion démographique
est une force pour notre économie, elle
va nourrir la dynamique économique indienne.
Le poids de la bureaucratie est le principal
obstacle à notre développement
économique. Il faut davantage s'interroger
sur l'amélioration de la gouvernance.
»
Que
pensez-vous de notre pays aujourd'hui sur le
plan économique. La France est-elle une
économie dynamique prête à
affronter la mondialisation ?
Gurcharan
Das
- «La
France excelle plus aujourd'hui dans le rayonnement
de sa culture. Elle devrait, à mon avis,
être plus active et investir davantage
sur les marchés extérieurs. Savez-vous
que votre pays n'est qu'en neuvième position
en Inde sur le plan des investissements ? Vos
entreprises devraient investir beaucoup plus
en Inde dont l'économie est en plein
essor. Vous avez un marché potentiellement
explosif pour vos produits et vous n'investissez
pas ! Selon moi, vous devriez réduire
sensiblement votre propension à l'étatisme.
Il y a trop de dirigisme en France, je pense
que les Français devraient réduire
le rôle de l'Etat dans l'économie.
Il me semble que c'est de la folie de travailler
seulement 35 heures par semaine à l'heure
de la mondialisation. En tout cas, vu d'Inde,
les 35 heures sont perçues comme une
pure aberration. De plus, pour les jeunes générations
françaises qui arrivent sur le marché
du travail, ça n'incite pas forcément
à l'effort au travail. Vous devriez restaurer
un peu l'amour du travail ! »