Pierre
Verluise : « L'histoire montre que l'Europe
communautaire surmonte généralement
ses crises »
Juin
2006 - Propos recueillis par Julien Nessi
Spécialiste
des questions européennes et fondateur
du site d'information Diploweb,
Pierre Verluise (1) publie "Une nouvelle
Europe. Comprendre la révolution géopolitique"
(Edition Karthala, 2006), un ouvrage collectif
qui fait le point sur l'Europe en gestation.
A l'occasion de cette parution, il répond
en exclusivité aux questions de Cyberscopie.
Cyberscopie
- L'Europe est aujourd'hui à la croisée
des chemins. Dans votre nouvel ouvrage, vous
utilisez les termes de nouvelle donne et de
révolution géopolitique pour appréhender
ces transformations. Pouvez-vous préciser
?
Pierre
Verluise - « L'objectif de
ce livre est de donner des clefs pour comprendre
le passage d'une Europe divisée par la
Guerre froide à une Europe " réunifiée
". Cette révolution géopolitique
ne s'est pas faite toute seule, par miracle.
Elle résulte des stratégies de
plusieurs acteurs. Cet ouvrage présente,
notamment, les jeux des Etats-Unis, du Vatican,
de l'Allemagne, des pays d'Europe centrale et
orientale, de la Russie
»
Quels
sont les nouveaux défis qui attendent
l'Europe de demain ?
Pierre
Verluise
- «
L'Europe doit répondre à une multitude
de défis, en voici trois. Le
premier défi est celui de l'interconnaissance.
Les anciens pays membres connaissent assez peu
l'histoire des nouveaux Etats membres, et réciproquement.
Comment construire une Politique étrangère
commune sans connaître les représentations
des nouveaux partenaires ? C'est pourquoi ce
livre donne notamment la parole à des
auteurs d'Europe balte et centrale , par exemple
au sujet de l'héritage du soviétisme
ou de l'Ukraine. Le deuxième défi
est institutionnel. Il importe d'abord de comprendre
les nouvelles règles du jeu, à
la suite du traité de Nice. Le livre
présente pour cela la nouvelle répartition
des pouvoirs au Conseil. Il faut ensuite prendre
conscience des conséquences du blocage
institutionnel, suite au 29 mai 2005. La contribution
de Jean Quatremer est éclairante à
ce propos. Le troisième défi est
géopolitique. Comment concevoir à
25 les relations avec les Etats-Unis comme avec
la Russie ? Les nouveaux Etats membres sont
généralement euro-atlantistes,
ce qui marginalise l'approche traditionnelle
de Paris. L'Allemagne a récemment signé
avec la Russie un accord énergétique
sans même en informer les Pays Baltes
et la Pologne, contournés à la
fois géographiquement et politiquement.
Ce n'est pas très adroit. Plus généralement,
comment l'Europe communautaire peut-elle ne
pas faire les frais des jeux de Washington et
de Moscou ? Une seule certitude : divisée,
l'UE est sûre de perdre sur tous les tableaux.
»
Dans
votre ouvrage, deux chapitres intéressants
reviennent sur la corruption en Europe. L'UE
élargie à 25 est plus exposée
aux risques de corruption et de blanchiment
qu'elle ne l'était à 15 ?
Pierre
Verluise
- «
Un chapitre, signé de Daniel Lebègue
fait une présentation générale
de la corruption en Europe. Le président
de Tranparence-International (France) démontre
que l'élargissement se traduit par l'intégration
de pays qui ont des progrès à
faire dans la lutte contre la corruption. Or,
une fois qu'un pays est devenu membre, l'UE
manque de moyens de pression. Daniel Lebègue
propose des solutions. Un autre chapitre,
signé par moi-même, répond
à la question : pourquoi la corruption
a-t-elle mis en difficulté l'adhésion
de la Roumanie à l'Union européenne
? En croisant les sources, je mets en avant
qu'en dépit de progrès formels
il reste beaucoup à faire. La décision
récente de l'UE de ne pas décider
la date d'entrée de la Roumanie - et
de la Bulgarie - dans l'Union européenne
montre que ce sujet est non négligeable.
Cette affaire concerne, en fait tous les Européens,
parce que c'est la nature du contrat démocratique
qui se trouve en jeu. »
Avec
l'élargissement à 25, les frontières
de l'Europe ont bougé. Quelles sont les
nouvelles frontières de l'Europe ?
Pierre
Verluise
- «
La Roumanie, la Bulgarie et la Croatie pourront
un jour entrer dans l'Union européenne
si la Commission, les gouvernements de l'UE
et les parlements nationaux en décident
ainsi. Pour la Turquie, les Balkans occidentaux,
l'Ukraine, la Moldavie ou la Russie, c'est une
autre histoire. Non seulement pour des raisons
géopolitiques mais encore pour des raisons
institutionnelles. En effet, la Constitution
française a été modifiée
le 25 février 2005 et, depuis, son article
88-5 impose l'organisation d'un référendum
pour toute autre adhésion à l'UE.
Sauf à changer la Constitution française,
la France dispose donc de deux droits de veto
pour les élargissements futurs : l'un
dans les mains du gouvernement, l'autre dans
les urnes. Pour une lecture géopolitique
de Turquie et de la Russie, je vous invite à
lire l'étude passionnante du Recteur
G.-F. Dumont. Sa contribution est très
éclairante pour qui s'interroge au sujet
des nouvelles frontières de l'Europe.
»
Quel
est l'avenir de l'UE après les échecs
français et hollandais au
référendum sur la Constitution
?
Pierre
Verluise
- «L'avenir
de l'UE dépend d'abord des Européens.
L'histoire montre que l'Europe communautaire
surmonte généralement ses crises.
Il faut pour cela lever un certain nombre de
verrous, notamment en France et aux Pays-Bas.
Reste à savoir comment la France pourra
préserver son influence dans le processus
communautaire. L'avenir de l'UE dépend
aussi des acteurs extérieurs. Les Etats-Unis
sont plus que jamais une puissance européenne
et utilisent le lobbying pour influencer son
évolution. La Russie, qui a fait une
très bonne affaire commerciale via l'intégration
à l'espace communautaire des pays d'Europe
centrale et orientale, est aussi active. Les
services russes, notamment le FSB, sont très
actifs en ce moment dans les Pays Baltes. Enfin,
les circonstances, liée à une
actualité par définition peu prévisible,
peuvent offrir des opportunités. Reste
à être capable de les identifier
et de mener à bien un projet cohérent.
»
(1)
Pierre Verluise est Directeur du séminaire
"Géopolitique de l'Europe et de
ses frontières" au Collège
interarmées de défense (Ecole
de guerre, Paris) et chargé du cours
de Géopolitique à l'Institut Catholique
de Paris. Il a publié de nombreux articles
et plusieurs livres dont
« Géopolitique de lEurope.
LUnion européenne élargie
a-t-elle les moyens de la puissance ? »
(Ellipses, 2005)
Propos
recueillis par Julien Nessi