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Gérard Chaliand : « En Irak, l'insurrection armée montre sa terrible efficacité face à la meilleure armée du monde »
Avril 2006 - Propos recueillis par Julien Nessi

Spécialiste reconnu des rébellions et des conflits irréguliers, Gérard Chaliand publie un nouvel essai, " Voyage dans 40 ans de guérillas " (Editions Lignes de Repères, 2006), une plongée dans un demi-siècle d'insurrections armées. Dans l'entretien qu'il a accordé à Cyberscopie, il revient sur l'évolution des rébellions, la nouvelle donne au Moyen-Orient et le nouveau " Grand Jeu " dans le Sud Caucase.

Cyberscopie - Quel bilan pouvez-vous tirer de 40 ans de guérilla ?

Gérard Chaliand - « D'une façon générale, la guérilla, lorsqu'elle a été dirigée contre les Etats colonisateurs européens, a toujours fini par triompher politiquement. Au fond, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes n'aura été que le droit des peuples colonisés par les Européens à disposer d'eux-mêmes. Les seules exceptions sont celles du Bangladesh, devenu indépendant grâce à l'intervention indienne et l'Erythrée, avec la chute du régime éthiopien jusque-là soutenu par l'U.R.S.S qui s'effondrait d'elle-même. Dans l'ensemble, un certain nombre de guérillas ont été vaincues ou ont piétiné, ce sont les guérillas qui se déroulent dans un même pays. Lorsque l'Etat est assez fort pour tenir le choc, il peut vaincre à un prix élevé. On a aussi vu des guérillas finir par arracher à la longue des concessions extrêmement importantes. Le bilan des mouvements révolutionnaires, c'est une autre paire de manches. En dehors de ceux qui étaient strictement nationalistes, qui n'ont pas promis la lune, ils ont débouché sur l'indépendance. Ceux qui avaient promis telle ou telle utopie, comme " une société égalitaire " par exemple, ont toujours déçu, à l'exception des communistes chinois et vietnamiens. Devant l'effondrement de l'Union soviétique, les partis communistes chinois et vietnamiens ont compris qu'il fallait absolument réussir à la réforme économique avant la démocratie. »

Quelle est votre analyse de la rébellion armée en Irak ?

Gérard Chaliand - « Une fois de plus, en Irak, l'insurrection armée montre sa terrible efficacité face à la meilleure armée du monde, technologiquement la plus avancée, avec entre 138 000 et 160 000 hommes, sans compter les 20 000 supplétifs des organisations de sécurité privées, véritables mercenaires d'un nouveau genre. Le cas irakien est un cas de figure unique, très intéressant. Contrairement à toutes les autres insurrections qui partent d'une équipe réduite, avec peu d'argent, peu d'armes, l'insurrection irakienne a commencé avec le noyau d'un Etat, les services spéciaux et la Garde républicaine spéciale de l'ancien régime. Ces groupes de professionnels de la guerre se sont renforcés avec les erreurs américaines. La décision de l'ancien administrateur américain Paul Bremer d'exclure les anciens membres du parti Baas de la nouvelle administration en gestation a été une erreur monumentale. Du coup, la situation en Irak est aujourd'hui plus complexe et plus difficile que jamais. Les insurgés sont des sunnites arabes et irakiens à 95%, aidés de 1 500 à 2 000 " djihadistes " islamistes de l'extérieur. Des renvoyés de l'armée, des sunnites déçus, dépossédés du pouvoir, alimentent la dynamique de la rébellion anti-américaine. Une lutte pour le pouvoir au sein de la mouvance chiite fait également rage et complique la situation. »

Y-a-t-il un risque de conflit inter-religieux en Irak, entre Sunnites et Chiites ?

Gérard Chaliand - « Pour l'instant, il y a un risque de tension grandissante entre extrémistes des deux bords. Cependant, on n'en est pas encore à la guerre civile. Les états-majors des partis politiques religieux essayent, pour l'essentiel, de retenir et d'apaiser la situation. C'est néanmoins un moment de crise où les Etats-Unis vont avoir besoin de tout leur poids pour maintenir la stabilité, le temps de donner de la chance aux très difficiles négociations en cours. L'ennui, c'est que chacun négocie en fonction de ses intérêts de groupe, pas du tout pour faire un gouvernement d'union nationale. Les Kurdes travaillent pour les Kurdes, les Chiites travaillent pour les Chiites et les Sunnites pour les Sunnites. Ce n'est pas comme ça qu'on arrive à bâtir un Etat. Le communautarisme en Irak rend sceptique sur la possibilité d'avoir une stabilité politique sur le long terme. »

Que pensez-vous de la victoire du Hamas aux élections législatives palestiniennes ?

Gérard Chaliand - « Je tiens tout d'abord à rappeler que le Hamas a été, à l'origine, encouragé par les Israéliens pour faire contrepoids à l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Le Hamas, dans une certaine mesure, est aussi l'enfant de l'intransigeance israélienne et du phénomène de colonisation. Quelque soit les condamnations que l'on puisse apporter au terrorisme à l'égard des civils, il n'en demeure pas moins que les victimes dans cette histoire sont les Palestiniens. En dehors du geste politique remarquable de Sharon de s'être retiré de Gaza - une vraie poudrière et un grand camp d'internement, compte tenu de l'exiguïté du territoire et de la densité de la population - qu'est-ce que les Palestiniens ont obtenu à travers l'OLP et leur consentement à négocier ? Rien. On peut parfaitement comprendre la perspective du Hamas sous cet angle. Quelque soit les concessions des Palestiniens, on ne voit pas de résultats en face. D'un autre côté, les Palestiniens, quoiqu'il arrive et quelque soit les concessions qu'ils feront, ne récupéreront pas intégralement ce qui a été perdu en juin 1967. Il n'y aura ni récupération intégrale des territoires perdus en 1967, ni retour des réfugiés, seulement une compensation financière. S'ils récupèrent ce qui restera de la Cisjordanie après le Mur, et le Grand Jérusalem, je vois difficilement ce qu'ils peuvent obtenir de plus. Dans l'histoire, il n'y a pas de justice, c'est toujours un compromis où le plus fort a la meilleure part. L'idée que le temps travaille pour les Palestiniens est une idée erronée. Pour l'observateur froid, le temps, depuis la création d'Israël, a travaillé pour les Israéliens. Ils sont plus forts aujourd'hui qu'ils ne l'étaient en 1948, ils ont un territoire plus vaste qu'en 1948, ils ont vaincu les Etats arabes dans la région. L'Egypte, l'Irak et la Jordanie collaborent, le Liban, excepté le Hezbollah, n'a plus d'influence et l'Iran aboie. Quoiqu'il en soit, le Hamas va devoir se redéfinir maintenant qu'il est au pouvoir. Ses dirigeants réfléchissent à un réaménagement intérieur, même si rien n'est annoncé officiellement. Le Hamas ne peut pas se faire d'illusion sur le thème qu'il va vaincre Israël, ni aujourd'hui, ni demain, ni après-demain. Le Hamas sait pertinemment que les Etats arabes ne font rien pour eux. Moralité : le mouvement est seul et n'y arrivera pas. L'adversaire est plus fort, dispose d'un allié solide. On peut trouver un moyen, à un moment, de sortir de cette impasse. »

Al-Qaïda représente-t-il encore une menace terroriste ?

Gérard Chaliand - «Al-Qaïda, c'est un phénomène médiatique hautement surfait. Les terroristes islamistes se sont mis trop d'adversaires (Les Etats musulmans, l'Inde, la Chine, la Russie, l'Occident) sur le dos pour constituer une menace réelle. Ils n'ont pas réussi à transformer le djihad terroriste en djihad de masse. Depuis le 12 septembre 2001, les terroristes islamistes ont fait moins de victimes en quatre ans et demi à l'échelle du monde qu'en une seule journée. Le 11 septembre a été le zénith du terrorisme classique. Aujourd'hui, la capacité de nuisance réelle d'Al-Qaïda est limitée. Cette nébuleuse terroriste fait plus de bruit que de mal. Par contre, la lutte contre le terrorisme absorbe des budgets considérables. »

Y'a-t-il aujourd'hui un risque grandissant de prolifération nucléaire avec la crise iranienne ?

Gérard Chaliand - « La prolifération nucléaire n'est pas nouvelle. Elle a commencé le jour où les Russes ont eu la bombe atomique, puis les Français et les Chinois. La non prolifération consiste à ralentir au maximum la prolifération. Les Iraniens veulent la bombe atomique. Dans leur perspective, vouloir la bombe, c'est partir du constat que si Saddam Hussein avait eu la bombe, il serait encore au pouvoir ; avoir la bombe, c'est cesser d'être victime du chantage de l'autre, c'est pour cette raison que les Américains ne veulent pas qu'un certain nombre d'Etats hostiles se procurent la bombe. C'est une forme de dissuasion diplomatique. »

Comment expliquer la longévité du conflit tchétchène ?

Gérard Chaliand - « Poutine a une armée qui n'est pas la hauteur des événements du point de vue de son organisation et de sa discipline. Il y trop d'exactions, de corruption dans le corps des officiers. L'armée russe ne fait pas du bon travail. Les Américains en Irak sont plus professionnels, ne pratiquent pas l'extorsion de fonds… Les Russes se comportent de la façon qu'il faut pour perdre la partie psychologique. Ce conflit va durer car les Russes ne lâcheront pas. Les Tchétchènes reçoivent aussi de l'aide des islamistes radicaux. La deuxième guerre de Tchétchénie a commencé dans la république voisine du Daghestan, ne l'oublions pas ! Bassaïev est à la tête de cette résistance acharnée. Ce sont des anciens officiers de l'armée russe, ils sont efficaces, ils connaissent la langue, la stratégie, la tactique, l'armement ; ils montent des opérations avec facilité en soudoyant des soldats russes… »

Plus généralement, quel enseignement peut-on tirer des derniers événements dans la région stratégique du Sud Caucase ?

Gérard Chaliand - « Les Américains n'ont pas cessé de prendre position dans la région. Ils pratiquent le refoulement à la périphérie, le fameux " roll back ", depuis l'effondrement de l'Union soviétique. Ils sont à l'initiative de changement de régimes bien amené (Ukraine, Géorgie) à travers les ONG et ont installé de nombreuses bases militaires en Asie centrale et dans le Caucase. Bref, c'est l'encerclement de la Russie. Il faudra surveiller la contre-offensive russe dans la région. Le Kremlin dispose encore de leviers d'action efficaces pour maintenir sa présence, comme l'utilisation de l'Abkhazie pour faire pression sur le nouveau régime géorgien. Pour l'Azerbaïdjan et l'Arménie, il y a toujours le conflit du Haut Karabagh. Bref, c'est un monde intéressant avec des parties, des coups fourrés longs et difficiles… sur fond d'enjeux pétroliers. La compétition énergétique dans le Caucase est en pleine intensité entre les grandes puissances. Poutine est très bien placé à cet égard, le gaz et le pétrole russe sont des atouts dans ses mains. L'immensité de l'espace russe, du Japon jusqu'à l'Europe occidentale, est atout supplémentaire. Poutine peut contourner l'Ukraine pour ne pas avoir à faire de concessions politiques au nouveau régime de Ioutchenko. A noter que le le Kazakhstan représente un appât extraordinaire, c'est l'Etat clef de la région qui intéresse aujourd'hui les Chinois, les Russes et les Américains. »

Propos recueillis par Julien Nessi

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