John
Henley : «
Pour Tony Blair, il y a urgence à moderniser
l'Europe »
Septembre
2005 - Propos recueillis par Julien Nessi
Après
l'échec des référendums
français et hollandais sur la Constitution
européenne, l'Union européenne
traverse une crise profonde. John Henley, correspondant
du quotidien britannique The
Guardian à Paris, revient sur
les enjeux de la présidence britannique
de l'Union européenne (juillet-décembre
2005) et explique la vision de Tony Blair.
Cyberscopie
- Tony Blair est-il un Européen convaincu
?
John
Henley - « Il est sans aucun
doute le premier ministre britannique le plus
européen qu'ait connu la Grande-Bretagne
depuis Edward Heath (1). Tony Blair est vraiment
un européen convaincu. Il a toujours
soutenu la cause européenne dans son
pays depuis plus de 30 ans. Cependant, il est
dans une position très délicate
en raison de l'opposition de l'opinion britannique
à l'Europe. La grande majorité
des Anglais reste toujours réfractaire
à l'Europe. Selon les sondages, plus
de 60% de la population au Royaume-Uni rejette
toujours l'Union européenne. Dans ces
conditions, un homme politique qui se prononce
pour une Europe élargie commet un acte
de suicide politique
»
Pourquoi
les Britanniques rejettent-ils toujours l'Europe
?
John
Henley - «Plusieurs facteurs
expliquent l'euroscepticisme des Britanniques.
Tout d'abord, les Anglais ont une mentalité
insulaire. Il ne faut pas oublier que la Grande-Bretagne
repose sur une île : son histoire et sa
culture portent l'empreinte de cette insularité.
De tout temps, les menaces sur le Royaume britannique
sont toujours venus du continent européen.
Cette identité détermine encore
les mentalités des Anglais. Ensuite,
les médias britanniques attisent en permanence
ce sentiment antieuropéen. Les tabloïds
et même des quotidiens plus respectables
comme The Telegraph ou The Times
tirent à boulets rouges sur l'Europe.
Enfin, le thatchérisme, qui prône
un ultralibéralisme européen,
marque toujours les esprits. »
Quelle
stratégie Tony Blair peut-il adopter
pour convaincre ses compatriotes des bienfaits
de l'Europe ?
John
Henley - «La stratégie
de Tony Blair consiste à présenter
à ses concitoyens les avantages de l'Union
européenne pour la Grande-Bretagne. Par
exemple, il insiste sur les bénéfices
apportés par le marché commun
et l'Europe du libre-échange comme la
liberté de circulation des hommes et
des capitaux. Le développement des compagnies
aériennes low-cost et la baisse des prix
des télécommunications sont présentés
comme des avantages concrets de l'Europe. Bref,
Tony Blair souligne toujours les avantages pratiques
de l'UE et insiste sur la modernisation de l'Europe.
»
Quelle
est justement la vision européenne de
Tony Blair ? A-t-il un véritable projet
pour relancer l'Europe en crise ?
John
Henley - «Tony
Blair a formulé sa vision de l'Europe
devant les députés du Parlement
européen en juin dernier. Dans ce discours
fondateur (2), il a exprimé une vision
pragmatique de l'Europe. Pour le premier ministre
britannique, il y a urgence à moderniser
l'Europe, à l'adapter aux défis
de la mondialisation. En quelque sorte, il aimerait
appliquer à l'Europe les recettes libérales
qui ont fait les succès économiques
de la Grande-Bretagne (une croissance fondée
sur l'investissement, un marché de l'emploi
flexible et dynamique, une culture du travail,
un refus du protectionnisme et une ouverture
au monde). Il s'est fait l'apôtre d'une
politique sociale moderne, à la britannique.
Si on veut une Europe qui bouge et qui intéresse
les citoyens, l'Europe doit être pragmatique,
concrète et compréhensible. C'est
ce qu'à cherché à faire
passer comme message Tony Blair. »
Quelles
sont les priorités de la présidence
britannique de l'Union européenne ?
John
Henley - «
La
négociation du futur budget européen
est sans aucun doute le principal enjeu de la
présidence britannique. Les Etats membres
n'ont toujours pas trouver de consensus sur
les perspectives financières 2007-2013.
La réforme de la politique agricole commune
(PAC) est au centre de ce grand jeu budgétaire.
Tony Blair refuse de revenir sur le "rabais"
dont bénéficie son pays sans un
réexamen parallèle de la politique
agricole commune (PAC) que la France défend
farouchement. Il considère qu'il n'y
a aucune raison de consacrer la majorité
du budget européen à l'agriculture
alors que ce secteur ne représente que
3 ou 4% des emplois en Europe ! Les habitudes
du couple franco-allemand, dans ce secteur,
vont probablement constituer un obstacle de
taille
»
Les
attentats terroristes de Londres, en juillet
dernier, ne risquent-ils pas de faire de l'ombre
à la présidence britannique de
l'Union européenne ?
John
Henley - «
Effectivement,
les attentats de juillet ont tout bousculer
! Le gouvernement britannique a tout simplement
réorienté ses priorités
dans la lutte contre le terrorisme et a annoncé
de nombreuses mesures au cours de l'été.
Ces attentats terribles, au cur de Londres,
ont fait prendre conscience aux Anglais de la
nécessité de lutter plus efficacement
contre l'islamisme radical et ses dérives
terroristes. Du coup, la présidence britannique
passe un peu au second plan. »
Finalement,
Tony Blair va-t-il parvenir à marquer
cette présidence tournante de l'UE ?
John
Henley - «
C'est
difficile à dire. Cependant, l'effet
double des vacances d'été et des
attentats de Londres ont fait qu'il n'y a eu
pour l'instant aucune initiative importante
de la présidence britannique. De plus,
c'est bien connu que les présidences
des grands pays membres accomplissent souvent
moins de choses que celles des petits pays qui
se contentent de mesures plus modestes. Les
grands pays affichent de grandes ambitions au
début de leur présidence et font
beaucoup de bruits
L'Union européenne,
par sa nature, est aussi très difficile
à bouger
»
(1)
Edward Heath est l'ancien premier ministre conservateur.
C'est lui qui a fait entrer la Grande-Bretagne
dans le Marché commun en 1972.
(2) Tony Blair a prononcé son discours
au Parlement européen le 23 juin 2005,
à la veille de la présidence britannique
de l'Union européenne. L'intégralité
du discours est accessible sur le
site du Foreign Office
Propos
recueillis par Julien Nessi