Vincent
Prado. -
«Au
départ, il s'agit d'un projet assez vaste
sur le wahhabisme [doctrine rigoriste de l'Islam
née en Arabie Saoudite qui s'est ensuite
propagée en Asie centrale]. Avec Dimitri
Beck, le journaliste qui a enquêté
avec moi, nous avons eu l'idée de traiter
du wahhabisme dans le Caucase (Daghestan, Tchétchènie)
et en Asie centrale. Ces régions sont considérées
comme un foyer de ce courant radical, notamment
au Tadjikistan, en Ouzbékistan, dans une
partie du Kirghizstan, mais aussi en Arabie Saoudite,
seul Etat officiellement wahhabite avec le Qatar.
Nous avons choisi la vallée de Ferghana
pour commencer cette enquête. C'est une
région très particulière,
du fait du découpage aux frontières
opéré par Staline dans le but de
diviser les populations locales. Il y a eu des
divisions ethniques importantes dans la région.
En fin de compte, les parties kirghiz et tadjik
de la Vallée sont peuplées majoritairement
d'Ouzbeks. Cette politique a déstabilisé
les relations entre les habitants des pays limitrophes.
A Och, au Kirghizstan, il y a eu des affrontements
ethniques. La partie tadjik de Ferghana est la
plus stable car elle est assez isolée.
C'est la seule région qui n'a pas été
touchée par la guerre civile du Tadjikistan.
»
Sur le terrain, dans la Vallée de Ferghana,
avez-vous réellement constatez un mouvement
wahhabite ?
V.
Prado. - «Il y a un courant wahhabite
dans la partie du Tadjikistan : le Hizb ut-Tahrir.
C'est un mouvement clandestin, un peu comme une
toile d'araignée invisible, une multitude
de petits groupes dont le but est de diffuser
la pensée wahhabite par des cassettes vidéo,
des tracts. Ils ne font pas de meeting officiel.
Ils n'ont pas d'armes, pas de combattants. C'est
uniquement un mouvement de propagande. Il y a
aussi le désormais célèbre
Mouvement Islamiste d'Ouzbékistan (MIO)
de Juma Namangani. [Après les attentats
du 11 septembre aux Etats-Unis, ce mouvement a
été inscrit sur la liste américaine
des organisations liées à Ben Laden
]. Ce chef rebelle aurait participé aux
combats en Afghanistan contre les troupes de l'Alliance
du Nord. Son armée, de 2 000 à 6
000 hommes, est composée de combattants
qui viennent aussi bien d'Asie centrale que de
pays comme l'Arabie Saoudite, la Tchétchénie,
le Daghestan et d'autres pays hébergeant
des fondamentalistes islamiques.. Son objectif
est de renverser Islam Karimov, le président
ouzbek. Juma Namangani est avant tout un stratège
politique plus qu'un chef religieux. Mais, aujourd'hui,
il n'a pratiquement plus d'influence dans la partie
ouzbek de la Vallée de Ferghana. Il aurait
surtout une influence au Tadjikistan et en Afghanistan.»
Comment
sont financés ces mouvements islamistes
?
V.
Prado. -
«Comme la plupart
des groupes rebelles en Asie centrale, ces mouvements
se financent par le trafic de drogue. Ce qui est
certain, c'est qu'il y a des échanges d'intérêts
dans la région pour faire passer la drogue
aux frontières. Par exemple, au Tadjikistan,
les relations entre groupes armés et membres
du gouvernement ont été très
étroites au lendemain de l'indépendance
dans les années 90. D'anciens chefs de
guerre sont même devenus ministres, sur
la base d'un règlement d'intérêts
au sein du gouvernement pour mettre fin à
la guerre civile. Il y a un véritable partage
du trafic de drogue entre les chefs de guerre.
Dans la vallée de Ferghana, dans la partie
Kirghize, Och est la principale ville pour faire
sortir la drogue venant d'Afghanistan via le Tadjikistan.
Ses frontières sont complètement
poreuses. L'autre gros point de sortie de la drogue
en Asie centrale est la ville de " Piandj
", située à la frontière
afghane et tadjik, contrôlée par
l'armée russe. La vallée de Ferghana
est une zone de transit de la drogue. Le but du
jeu, c'est d'amener la drogue d'Afghanistan en
Ouzbékistan, pour ensuite l'exporter vers
la Russie qui se chargera de la dispatcher sur
l'Europe. »
En
quelque sorte, à défaut de trouver
un mouvement rebelle wahhabite dans la vallée
de Ferghana, vous avez découvert des seigneurs
de la drogue.
V.
Prado. -
«La
vallée de Ferghana est surtout devenue
une zone de transit de la drogue, à défaut
d'être un véritable foyer d'agitation
wahhabite. C'est un business presque ouvert :
la population connaît les tarifs, sait comment
ça se passe. Il y a énormément
de check points dans la région. Sur place,
le trafic de drogue est quelque chose de gigantesque.
C'est extrêmement facile de faire circuler
de la drogue dans ces pays. Même s'il y
a de nombreux check points qui sont tenus soit
par les services secrets, soit par l'armée
tadjik, soit par l'armée russe ou soit
par la police locale, le passage de la drogue
se fait en échange d'argent. C'est une
pratique quasi institutionnalisée et rentrée
dans les murs. Les passeurs donnent de l'argent,
de l'essence
Tout est quasiment officiel.
Les passeurs acheminent la drogue en Russie. Arrivés
en Russie, ils échangent la marchandise
contre des voitures de luxe, des 4x4 à
plusieurs milliers de dollars. Ils les ramènent
ensuite dans leur pays. Ils écoulent les
kilos de drogue sur place en Russie aux trafiquants
qui les payent cash en dollars. Avec ces dollars,
ils achètent des bagnoles neuves, entre
300 et 400 000 francs. L'argent est blanchi à
ce moment-là et rentre ainsi dans le circuit
économique.»
La
vallée de Ferghana est considérée
par les experts comme un foyer d'agitation. Est-ce
que c'est toujours le cas aujourd'hui ?
V.
Prado. -
«Ce n'est plus le cas aujourd'hui. C'était
très vrai au début des années
90, au lendemain de l'indépendance. A cette
époque, la situation était instable
et des mouvements islamistes ont fait irruption
pour profiter de la situation de misère
sociale. Je pense notamment au mouvement de Juma
Namangani, le Mouvement islamiste ouzbek (MOI).
Ce mouvement s'est servi du wahhabisme pour revendiquer
une lutte contre la corruption et améliorer
les conditions de vie dans la région. La
population de la vallée de Ferghana est
très pauvre. Il faut savoir que près
de 70% de la population dans la vallée
de Ferghana vit en dessous du seuil de pauvreté
selon la Banque mondiale. Dans la partie ouzbek
de la vallée, j'ai rencontré des
personnes qui n'avaient pas mangé de viande
depuis deux ans. C'était très facile
pour ces mouvements islamistes de prospérer
dans la région.»
A
partir de quand le Mouvement islamiste ouzbek
(MIO) a-t-il commencé à perdre son
influence dans la région ?
V.
Prado. -
«Le MIO a perdu le soutien de
la population locale à partir du moment
où les mosquées clandestines ont
été interdites et ont été
fermées dans la partie ouzbek par le gouvernement
du président autoritaire Karimov. C'est
dans la région ouzbek que les mouvements
islamistes ont été les plus forts,
proche de la ville de Namangan. Les mosquées
clandestines ont été fermées,
les imams emprisonnés. Les autorités
ouzbeks ont éradiqué tous les mouvements
islamistes non officiels. Aujourd'hui, il faut
l'autorisation du gouvernement de Karimov pour
ouvrir une mosquée. C'est vrai aussi dans
la partie tadjik de la vallée. L'islam
de la vallée de Ferghana aujourd'hui est
un islam contrôlé par les gouvernements,
un islam modéré très loin
du wahhabisme. Avec l'arrivée de ces imams
officiels, l'opinion publique a complètement
changé aujourd'hui dans la vallée
de Ferghana. La propagande des gouvernements a
bien fonctionné. La population locale a
pris conscience de la dérive wahhabite
dans la période agitée des premières
années de l'indépendance. Aujourd'hui,
il est clair que les pro-wahhabites sont extrêmement
faibles dans la vallée de Ferghana. Il
y a sûrement des bases arrières dans
la région mais sans influence véritable.
La situation a donc complètement changé.»
Propos
recueillis par Julien Nessi
Portrait : Virginie Vican
Photos : Vincent Prado
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Pour
en savoir plus
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Le
reportage de Vincent Prado et Dimitri Beck
est disponible en intégralité
auprès de l'Agence Zone-F, agence
photographique éditoriale basée
à Paris (Tél.: 01-49-70-73-17).
Les deux journalistes ont aussi enquêté
sur les conditions de la femme dans la vallée
de Ferghana et la route du Pamir (M-41) au
Tadjikistan et au Kirghizistan ainsi que sur
les enjeux pétroliers dans la région.
Pour contacter Vincent Prado : vprado@free.fr
Site Internet : http://vincent.prado.free.fr
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