Philippe
Bolopion - «J'ai
pu me rendre sur la base de Guantanamo Bay avec
l'autorisation de l'armée américaine,
et sous sa stricte surveillance. Cela m'a donné
une première impression des lieux, instructive
mais limitée : il m'a été
impossible de m'entretenir avec des détenus,
d'observer les interrogatoires ou de visiter les
cellules d'isolement. De la frustration provoquée
par cette opération de communication du
Pentagone est née l'idée d'un livre.
Au cours de mon enquête, j'ai rencontré
des avocats de détenus, des responsables
du Comité international de la Croix rouge,
des proches des détenus. Je me suis également
appuyé sur des enquêtes parues dans
la presse américaine, sur des documents
déclassifiés du Pentagone, et je
me suis procuré des témoignages
d'anciens prisonniers. Tous ces éléments
m'ont permis de trier le vrai du faux, pour reconstituer
je crois une vision assez juste des conditions
réelles de détention à Guantanamo
Bay.»
Pourquoi les Etats-Unis ont-ils choisi la base
cubaine de Guantanamo pour en faire un camp retranché
pour "combattants ennemis" ?
Philippe
Bolopion - «Pour des raisons
pratiques et juridiques. Pratiques, car la
base de Guantanamo est à Cuba une île
dans l'île d'où il est impossible
de s'évader. D'un côté,
l'océan s'étale à perte
de vue, avec des courants violents et des
eaux infestées de requins. De l'autre,
la base est séparée de Cuba
par une double frontière et des champs
de mines, surveillés par des gardes
américains et cubains armés
jusqu'aux dents. L'armée contrôle
entièrement cette base, sur laquelle
ne peuvent se rendre que les personnes autorisées.
Il n'y a donc pas de visites intempestives
de manifestants, des familles, des avocats
Juridiques aussi, car le Pentagone affirme
que la base, louée de force à
Cuba depuis plus de 100 ans, ne relève
pas du territoire américain. Les détenus
qui y sont emprisonnés ne peuvent donc
pas, toujours selon le Pentagone, saisir les
tribunaux américains pour contester
leur détention. La Cour suprême
américaine a toutefois contesté
cette vision des choses. »
En
quoi cette prison est-elle une zone de non droit
?
Philippe
Bolopion - «
Parce que les autorités américaines
ne reconnaissent aucun droit aux détenus
qui y sont emprisonnés. Les protections
des conventions de Genève leurs sont refusées.
Les droits élémentaires accordés
aux étrangers emprisonnés aux Etats-Unis
leurs sont refusés. Ils n'ont aucun recours
juridique. Ils n'ont, à part une poignée
de cas exceptionnels, aucun droit à des
avocats. Ils ne savent pas pourquoi ils sont détenus,
ni pour combien de temps. Ils sont entièrement
soumis au bon vouloir de l'armée américaine,
qui a seulement promis de les traiter humainement
- et n'a pas même respecté cette
promesse.»
Quelles
sont les conditions de détention ? Comment
sont traités les prisonniers de Guantanamo
?
Philippe
Bolopion -
«Les
conditions sont extrêmement dures. Les prisonniers
vivent dans des cellules minuscules, de la taille
d'un matelas deux places, dont les murs sont fait
de grillages. Ils sont donc constamment soumis
au regard des gardes. Ils y passent en moyenne
23 heures par jour. Ils ne sortent que deux ou
trois fois par semaine, pour les douches et les
récréations de 15 minutes, et pour
les interrogatoires. Ils n'ont aucune distraction
: pas de journaux, pas de télévision,
pas d'accès à des téléphones.
Tous les aspects de leur vie sont régis
par l'armée américaine, qui a mis
en place, pour les faire parler, un système
de punitions et de récompenses, souvent
dérisoires, sous la forme d'un savon ou
d'une paire de shorts. Ils ne se déplacent
que sévèrement enchaînés,
sont interrogés de manière violente
et souffrent pour beaucoup de troubles psychologiques
graves et de tendances suicidaires nées
de ces conditions de détention.»
Qu'est
ce qui vous a le plus choqué au cours de
votre enquête (la détention de mineurs,
les techniques d'interrogatoires...) ?
Philippe
Bolopion -
«La
détention d'enfants de 13 ans est il est
vrai particulièrement choquante. Ils étaient
trois à avoir moins de 15 ans lors de ma
visite, et tous ont été libérés
depuis. Les techniques d'interrogatoires sont
aussi révoltantes : les détenus
sont enchaînés pendant des heures
dans des positions douloureuses, déshabillés,
soumis à des températures glaciales,
des musiques assourdissantes. Ils sont privés
de sommeil, isolés pendant des mois, privés
de la lumière du soleil, menacés
par des chiens, humiliés par des femmes
interrogateurs
Tout cela étant explicitement
autorisé par la hiérarchie. Mais
le plus choquant pour moi est sans doute le caractère
absurde de toute l'opération. Les Etats-Unis
tirent très peu de renseignements utiles
de ces détenus, et en termes de relations
publiques, Guantanamo est une catastrophe et sans
doute une source d'inspiration pour de nouvelles
générations de terroristes. »
Un
rapport récent du Comité international
de la Croix-Rouge (CICR), la seule organisation
à bénéficier d'un accès
aux détenus, fait état de tortures
sur des prisonniers. Qu'en pensez-vous ?
Philippe
Bolopion - «C'est également
la conclusion à laquelle je parviens dans
mon livre. Il ne s'agit pas d'actes de torture
barbares, comme la France en a par exemple commis
en Algérie. C'est une torture plus froide
et plus " raffinée ". Mais pour
moi, la combinaison des conditions de détention
des détenus, des techniques d'interrogatoires
que je viens de décrire, et des pressions
psychologiques qui découlent de ces situations
crée incontestablement une douleur intense
chez les détenus - ce qui est le critère
pour déterminer des actes relevant de la
torture.»
Près
de six cents détenus croupissent dans les
geôles de Guantanamo. Comment sont-ils sélectionnés
par les Américains pour atterrir à
Guantanamo ? Et sont-ils réellement de
dangereux terroristes ?
Philippe
Bolopion - «La
plupart ont été capturés
sur le champ de bataille en Afghanistan, et envoyés
à Guantanamo parce qu'ils étaient
considérés comme un danger pour
les Etats-Unis et leurs alliés, ou comme
une source de renseignement. Car Guantanamo est
avant tout un camp d'interrogation. Mais beaucoup
des détenus, sans être des anges,
sont des seconds couteaux, des combattants de
troisième zone. Certains sont aussi innocents
(la meilleure preuve est que près de 150
détenus ont été libérés),
des paysans ou des chauffeurs de taxi qui étaient
au mauvais endroit au mauvais moment. Une petite
minorité est constituée de vrais
terroristes, mais aucun d'entre eux ne fait partie
des " grosses pointures " d'Al-Qaïda.
»
Selon
vous, près de 9 000 personnes seraient
actuellement détenues par les Américains
à travers le monde dans le cadre d'un véritable
réseau de détention secret mis en
place par Washington après les attentats
du 11 septembre. Guantanamo ne serait que la partie
émergée de cette nébuleuse
carcérale. Pourriez-vous nous en dire plus
?
Philippe
Bolopion - « Les hauts gradés
de Al-Qaïda, comme Khalid Sheik Mohammed,
le chef des opérations militaires de la
nébuleuse, ne sont pas à Guantanamo,
mais ont littéralement disparu dans un
réseau de détention ultra-secret,
composé de cellules dans des bases militaires
américaines à l'étranger,
dans des prisons de pays amis, sur des navires
de guerre
On évoque par exemple l'île
de Diego Garcia dans l'Océan Indien (où
les États-Unis louent à la Grande-Bretagne
une base militaire) ou des pays comme le Pakistan,
la Jordanie. Les prisonniers pris dans ce réseau
n'ont pas même droit à des visites
du CICR, et il ne serait pas surprenant d'apprendre
un jour qu'ils sont interrogés de manière
plus violente encore que les détenus de
Guantanamo. »
Propos
recueillis par Julien Nessi
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