Anne
Nivat - «Mon
livre n'est pas une nouvelle analyse géopolitique
sur l'Afghanistan et l'Irak, mais une immersion
parmi la population, au plus près de leur
quotidien. C'est un foisonnement de vies, une
série de portraits d'Afghans, d'Afghanes,
d'Irakiens et d'Irakiennes, après les interventions
militaires américaines. J'ai interrogé
des centaines de gens qui vivent sur place, aiment
leur terre et continuent à y vivre malgré
le chaos actuel. Je suis allée à
leur rencontre dans le but de donner à
voir à mes lecteurs français tout
ce qu'ils ne lisent pas dans les journaux sur
ce qui se passe en Irak et en Afghanistan. Mon
récit permet de saisir la densité
humaine au-delà d'une actualité
complètement formatée. J'ai appliqué
la même méthode en Irak ou en Afghanistan
que j'ai eu en Tchétchénie, en faisant
confiance aux habitants, en vivant avec eux et
en partageant leurs repas. Ce qui m'intéresse,
c'est ce que les gens me disent. Je n'ai pas été
en Afghanistan ou en Irak pour rencontrer des
officiels de la coalition. J'ai joué le
rôle d'une intermédiaire entre eux
et nous. Mon défi, c'est de m'adapter à
eux le plus vite possible.»
Qu'est-ce qui vous a le plus marqué lors
de ce périple en terre afghane et irakienne
?
Anne
Nivat - «Tout d'abord, l'accueil
chaleureux des habitants. L'hospitalité
est sacrée dans ces pays. J'ai partagé
la vie quotidienne et l'intimité de
nombreuses familles qui m'ont accueilli avec
gentillesse. Ensuite, mon récit est
une illustration des erreurs monstrueuses
commises par les Américains en Afghanistan
et répétées en Irak.
Ce sont deux pays complètement différents
mais c'est la même guerre ave les mêmes
erreurs, notamment la croyance stupide que
la démocratie est exportable, qu'elle
est imposable et que les autochtones peuvent
être contents de leur arrivée
alors qu'ils ont en face d'eux des gens qu'ils
ne connaissent pas. Enfin, ce qui m'a le plus
marqué, c'est cette perte brutale des
repères dans les sociétés
afghanes et irakiennes. Les populations sont
en quête d'identité. Cette situation
est comparable à la société
post-soviétique, au lendemain de la
chute de l'URSS, toujours en quête de
repères. »
Quelles
sont les réalités du terrain ? Que
vous ont dit toutes ces personnes rencontrées
au grès de vos déplacements ?
Anne
Nivat -
«
Ce qu'elles disent, c'est leur mal être
des conséquences de cette invasion américaine.
Même si dans les deux cas, cette invasion
a mis fin à deux régimes politiques
terrifiants, les talibans d'un côté,
le régime de Saddam Hussein de l'autre.
L'euphorie de la fin de ces régimes a vite
été remplacée par une incompréhension.
Cette incompréhension devient au fil du
temps une espèce de rage envers l'occupant,
c'est-à-dire l'Américain. Les Américains
sont perçus par la population locale comme
ne faisant aucun effort pour s'adapter à
leur environnement. Ils ne s'intéressent
ni à leur coutumes, ni à leur religion.
Il y a un véritable fossé culturel
entre les habitants et les Américains.
Les Afghans et les Irakiens sont loin d'approuver
la présence américaine. Ce que j'explique
dans ce livre, c'est le manque de respect des
nouveaux arrivants envers les populations autochtones.
Les Américains ont une attitude outrageusement
provocante vis-à-vis de la population.
Ils n'ont pas l'attitude de libérateur,
le sourire au lèvre et décontracté
après leur victoire militaire. Les GI's
sont extrêmement stressés, le pouce
sans cesse sur la gâchette de leur pistolet
mitrailleur M16, constamment pointé sur
la population civile. Il y a un climat de peur
permanent. »
Avez-vous
constaté un retour des talibans en Afghanistan
?
Anne
Nivat -
«Les
talibans n'ont jamais vraiment quitté l'Afghanistan.
Ils sont toujours là, j'en ai rencontré
énormément, des anciens fonctionnaires
aux jeunes étudiants. La façon dont
la guerre a été menée en
Afghanistan, ultra-rapide, a très vite
été détournée vers
la guerre en Irak. Les forces américaines
ont été immédiatement appelées
à aller faire cette autre guerre en préparation.
En fait, la bataille contre l'ennemi en Afghanistan
n'a pas été menée à
son terme. C'est pour cette raison que Ben Laden
et ses sbires courent toujours et se cachent dans
les zones tribales, entre le Pakistan et l'Afghanistan.
La solidarité des autochtones et le double
jeu du Pakistan expliquent le fait que les Américains
n'arrivent pas à mettre la main sur Ben
Laden.»
Quel
est le statut de la femme en Afghanistan et en
Irak ? Les interventions américaines ont-elles
entraîné une émancipation
des femmes ?
Anne
Nivat -
«Rien
n'a changé. Mon livre fourmille d'exemples
pour montrer à quel point la situation
n'a pas changé pour les femmes. En Afghanistan,
les jeunes femmes portent la burqa [le voile intégral
qui couvre même le visage de la femme, ne
lui laissant au niveau des yeux qu'une étroite
et peu commode meurtrière grillagée]
pour se promener en sécurité comme
à Kandahar, à Kaboul ou à
Mazar-e-sharif. De toute façon, cette burqa
existait bien avant l'arrivée des talibans
et existera toujours après leur départ
des talibans. Les femmes afghanes sont enserrés
dans un carcan de traditions millénaires
de leur famille. L'influence familiale est très
forte. Les changements sont tenues et il faut
du temps. La société afghane n'est
pas du tout prête au changement radical
qu'on voudrait bien lui prêter. Par ailleurs,
j'ai rencontré beaucoup de femmes qui m'ont
avoué ressentir une grande insécurité
dans l'Afghanistan post-taliban. Une déléguée
de la Loya Jirga m'a même confié
que la burqa était son passeport pour sortir
dehors. En Irak, c'est un peu plus moderne mais
pas tellement. Les femmes portent un grand voile
noir qui recouvre toutes les formes du corps sauf
le visage. J'ai rencontré des femmes irakiennes
qui se rajoutent même un foulard noir sur
le visage et mettent des gants noirs, notamment
près de Nadjaf et Kerbala, les deux lieux
saints de l'Islam chiite.»
Quels
sont les espoirs et les attentes de la jeunesse
?
Anne
Nivat -
«Les
jeunes afghans et les jeunes irakiens veulent
pour la plupart partir en Occident. Dans chacun
des deux pays, ils sont attirés par nos
sociétés, notamment en raison du
miroir déformant de la télévision.
Ils sont encore sous le choc des changements et
ne savent pas quelle direction prend leur pays.
Il n'y a pas de travail et encore moins de futur
pour l'instant. Il n'y a rien, c'est un désastre.
C'est la différence avec les jeunes Russes,
qui après avoir traversé les années
noires, veulent maintenant rester dans leur pays.
»
Que
pensez-vous des élections prévues
en Afghanistan et en
Irak ?
Anne
Nivat -
«Ces
élections sont complètement faites.
Je suis très critique envers ces élections.
C'est la même farce que les élections
organisées par les Russes en Tchétchénie.
Elles sont organisées pour des motifs purement
électoraux américains. Les élections
afghanes sont organisées avant les élections
américaines, le nud de la vie politique
américaine tout les quatre ans. Le transfert
du pouvoir aux Irakiens, qui a eu lieu le 28 juin
dernier, participe à la même logique
électorale. Les populations pensent la
même chose : elles perçoivent ces
opérations comme des manuvres des
gouvernements occidentaux. Elles n'en parlent
même pas tellement elles se désintéressent
des ces jeux de pouvoir médiatico-politique.
»
Que
pense la population des dirigeants actuels en
Afghanistan ou en Irak ?
Anne
Nivat -
«
Ces dirigeants parachutés par les Américains
n'ont aucune légitimité aux yeux
de la population. Ils sont perçus comme
les marionnettes des Américains. Prenez
Hamid Karzaï, par exemple : il a un passeport
américain, ses gardes du corps sont des
commandos des forces spéciales américaines
et toute sa famille réside aux Etats-Unis.
Dans ce contexte, la notion de démocratie
est délégitimée aux yeux
de la population. »
Que
faudrait-il faire pour améliorer la situation
?
Anne
Nivat -
«Je
pense qu'il faudrait davantage de dialogue et
de respect mutuel. La population ne se sent pas
respectée. Malheureusement, en Irak et
en Afghanistan, l'armée américaine
commet des erreurs monumentales. Elle porte en
elle les espoirs de la démocratie mais
elle ne tient pas compte des spécificités
locales et cherche avant tout à imposer
sa vision du monde. »
Propos
recueillis par Julien Nessi
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