Jean-Pierre
Chrétien - «A
l'origine, elle a été employée
par des explorateurs comme les Anglais Richard
Francis Burton (1821-90) et John Rowlands Henry
Morton Stanley (1841-1904), lancés à
la recherche des sources du Nil. Puis cette expression
a disparu au profit de celle d'Afrique "
inter-lacustre ", traduction littérale
d'une expression allemande. C'est avec le colloque
organisé à Bujumbura en septembre
1979, consacré à la " civilisation
ancienne des peuples des Grands Lacs " que
cette expression a connu un regain de faveur pour
désigner l'ensemble composé par
la Tanzanie, l'Ouganda, le Congo, le Rwanda et
le Burundi. Le terme " inter-lacustre ",
en effet, était impropre : il évoquait
une image aquatique, très éloignée
de la réalité géographique
de cette région, dominée par la
montagne. »
Qu'est-ce qui la caractérise aujourd'hui
?
Jean-Pierre
Chrétien -
«L'Afrique
des Grands Lacs désigne une entité
géographique caractérisée
par un relief accidenté, une densité
humaine élevée et une assez grande
proximité culturelle, notamment linguistique.
Ainsi, toutes les langues parlées par les
habitants de cette région appartiennent
à une sous-famille des langues bantoues,
entre autres le kirundi (au Burundi) et le kinyarwanda
(au Rwanda). C'est donc au sein de sociétés
culturellement homogènes que l'ethnie est
devenue facteur de déchirement. Autre trait
commun à ces pays : une expérience
politique commune, centrée sur des petits
royaumes centralisés. Au final, l'expression
d'Afrique des Grands Lacs n'est donc pas une simple
facilité de langage. »
Pour
l'observateur extérieur, ce qui domine
aujourd'hui, ce sont les divisions
Jean-Pierre
Chrétien -
«
L'Afrique des Grands Lacs a éclaté
après la conquête coloniale. Ainsi,
la division entre univers anglophone et francophone,
très longtemps vivace, a profondément
marqué la région. En tant que chercheur,
je l'ai constaté s'agissant des publications
scientifiques : les francophones et les anglophones
ignoraient l'état de leurs travaux respectifs.
Paradoxalement, c'est grâce à la
globalisation et à la crise que les gens
se sont redécouverts.»
Justement,
cette crise, de quelle nature est-elle ?
Jean-Pierre
Chrétien -
«Protéiforme,
elle a aussi de multiples racines. La crise est
d'abord née de l'épuisement des
pouvoirs en place, après l'époque
des dictatures et des gouvernements militaires
des années 60 et 70. Depuis la décolonisation,
la région peine à retrouver un nouvel
équilibre, sinon un modèle. La crise
s'est nourrie d'une impasse du développement
qui, certes, n'est pas propre aux Grands Lacs,
mais a très durement affecté cette
région isolée, pauvre en ressources,
rurale, peu industrialisée (sauf en Ouganda)
et sous-urbanisée. Enfin, la transition
démographique, entraînée par
le recul de la mortalité à partir
des années 40, a encore accru une densité
de population déjà très forte.
Au total, le contexte économique et démographique
de la région des Grands Lacs s'apparente,
par bien des aspects, à une voie dont on
voit mal l'issue. Cependant, la particularité
de la crise, dans cette région, réside
dans une ethnicité tout à fait singulière
(là encore, l'Ouganda constitue un cas
à part). Loin de recouvrir une identité
culturelle déterminée, l'ethnie
y correspond traditionnellement à un phénomène
social d'identité héréditaire
(éleveurs versus agriculteurs). Mais cette
conception, dévoyée, a laissé
la place à un sentiment catégoriel
" racial " qui s'est cristallisé
de manière très rapide, en quelques
décennies seulement. Dans les années
60, je crois qu'on n'employait pas encore le terme
d'ethnie. »
On
incrimine souvent, sur ce point, le pouvoir colonial.
Cela vous semble-t-il fondé ?
Jean-Pierre
Chrétien -
«L'équilibre
qui avait prévalu durant l'époque
monarchique a été rompu par l'évangélisation
et la colonisation. Le pouvoir colonial a "
racialisé " des catégories
qui étaient, à l'origine, sociales,
en distinguant les Noirs " nilo-hamites ",
d'une part, et " bantous ", d'autre
part. Jugés supérieurs, aptes à
l'évangélisation, les premiers seraient
venus du Moyen-Orient (d'Ethiopie, ou encore de
la région du Nil). Les " vrais Noirs
", au contraire, se seraient moins prêtés
à la conversion au christianisme. L'opposition
entre " les seigneurs d'Orient " et
" les nègres Banania " est un
des plus sinistres exemples de développement
de l'idéologie africaniste. A cet égard,
les pays des Grands Lacs ont joué le rôle
atroce de laboratoires vivants. A mon sens, le
grand problème est donc la réduction,
en plein 20e siècle, d'une situation socio-historique
à un simple héritage physique. Ce
phénomène a pu être accentué
par le fait que les catégories héréditaires
tutsie, hutue et ganwa (caste princière
au Burundi) s'accompagnent d'une culture presque
esthético-physique. Impossible, bien sûr,
de distinguer à coup sûr un Hutu
d'un Tutsi, mais il existe des idéal-types.
Durant la colonisation, les schémas européens,
forts de l'autorité reconnue au discours
des Blancs, ont été intériorisés
par les intéressés. En mars 1957,
neuf intellectuels hutus rédigent ce qui
sera connu comme le Manifeste des Bahutus, une
" note sur l'aspect social de la question
raciale indigène ". Ils dénoncent
" le monopole tutsi " et réclament
une plus grande liberté, l'accès
des Hutus à l'instruction, etc. Or, pour
dissiper tout doute sur l'identité ethnique
d'un Rwandais, la " note " recommande
de faire appel à un médecin. Autrement
dit, même dans ce texte à la tonalité
nettement progressiste, l'ethnie demeure une catégorie
anatomique ! Cela dit, je me méfie des
conclusions simplistes comme je me méfie
d'une histoire exclusivement immédiate.
Les Rwandais ou les Burundais auraient pu suivre
une autre voie que celle tracée par l'autorité
coloniale, rejeter la conception raciale de l'ethnie.»
Quelle
est la situation actuelle au Rwanda ?
Jean-Pierre
Chrétien -
«Le
génocide rwandais a rencontré un
succès aussi dramatique qu'évident
: il a découragé toute coexistence
entre Tutsis et Hutus, grâce à l'implication
- sans doute pensée - d'un très
grand nombre de Hutus dans les massacres (100
000 au bas mot). La réalité de l'opposition
entre Hutus et Tutsis est désormais inscrite
dans le sang. Le nombre de mariages mixtes a chuté,
alors que, en 1994, on estimait qu'un tiers au
moins des tueurs hutus avaient des parents tutsis.
A Kigali, la politique sécuritaire l'emporte
peu à peu et le pouvoir est de plus en
plus accaparé par les Tutsis. On voit resurgir
le discours sur le pouvoir d'une minorité
" venue de l'étranger ". Parallèlement,
les forces politiques hutues en exil s'efforcent
de relativiser le génocide. Les Congolais
sont devenus les plus acharnés dans l'affichage
ouvert du racisme. Et les politiciens ont tout
intérêt à surfer sur cette
vague. La région manque absolument d'homme
politique animé de l'idée d'Etat.»
Etes-vous
optimiste sur l'issue du processus de paix en
cours au Burundi voisin ?
Jean-Pierre
Chrétien -
«La
société est profondément
meurtrie par l'impunité qui règne
au Burundi, qui a atteint un niveau inimaginable.
Dans le cadre des accords de paix signés
en 2000 à Arusha, d'anciens tueurs rentrés
d'exil sont protégés par des soldats
sud-africains employés par l'ONU (qui a
remplacé l'Union africaine en juin dernier).
Comment effectuer son travail de deuil dans de
telles circonstances ? Un élément,
cependant, me semble encourageant : l'importance
toute relative de l'ethnie selon le jeu politique.
A l'heure actuelle, le Frodebu (Front pour la
démocratie au Burundi), le parti à
dominance hutue, est plus proche de l'Uprona (Union
pour le progrès national), dominé
par les Tutsis, laquelle il partageait jusqu'aux
accords avec les FDD l'exercice effectif du pouvoir
et la responsabilité de l'organisation
des futures élections, que des des mouvements
rebelles hutus, ralliés ou non au processus
de paix. Les hommes politiques des deux ethnies
se montrent souvent plus soucieux de leurs avantages
personnels que de l'amélioration de la
situation du pays. Paradoxalement, à travers
cette médiocrité politique, une
dynamique échappant à l'ethnicité
traverse le pays. Autre facteur d'espoir : la
mobilisation de la communauté internationale,
qui exerce des pressions constantes pour faire
aboutir les négociations. »
Craignez-vous
la diffusion d'une " idéologie du
génocide " à d'autres régions
d'Afrique ?
Jean-Pierre
Chrétien -
«
En Côte d'Ivoire, tout le vieil héritage
colonial sur les " vrais " et les "
faux " Noirs a brutalement fait sa réapparition
: il ne s'agit pas seulement d'une question de
partage du pouvoir, mais du refus de l'autre et,
symétriquement, de la peur de l'exclusion.
Aujourd'hui, les gens ont le sentiment de ne plus
pouvoir cohabiter. La question importante, désormais,
est celle de la prise en main de leurs destins
par les sociétés africaines. A Bukavu,
dans l'Est du Congo, lorsque les affrontements
ont repris, en juin dernier, les gens s'interrogeaient
: " Mais où est donc la Monuc (Mission
de l'organisation des nations unies en République
démocratique du Congo) " ? Le Rwanda
est désigné comme responsable de
tous les maux de la région. Cette attitude
n'est pas tenable à terme !»
Propos
recueillis par Barbara Vignaux
Copyright
© Cyberscopie
http://www.cyberscopie.info