Arnaud
Blin - «On
assiste à une véritable révolution
conservatrice aux Etats-Unis en matière
de politique étrangère. Ce tournant
de la politique étrangère américaine
ne date pas seulement du 11 septembre, mais il
remonte aux années Reagan. Depuis le début
des années 80, il y a eu une montée
en puissance des néo-conservateurs. Ils
ont mené une guerre des idées pour
occuper le vide stratégique au lendemain
de la guerre froide (1989-1991). Faute d'adversaires,
ils ont remporté cette guerre des idées.
Ces néo-conservateurs ont aujourd'hui un
poids considérable dans la vie politique
américaine au point de bouleverser la politique
étrangère américaine. C'est
une droite réactionnaire qui s'est donnée
pour objectif d'imposer l'hégémonie
américaine dans le monde. Selon moi, on
retrouve dans les idées néo-conservatrices
des concepts et des notions marxistes-léninistes.
Par exemple, dans la théorie marxiste-léniniste,
nous trouvons les idées de " révolution
permanente " et de " parti d'avant-garde
". Chez les néo-conservateurs, l'idée
de " guerre permanente " est très
présente. Ils prônent l'usage de
la force pure pour mener cette " guerre permanente
". Les néo-conservateurs se considèrent
aussi comme une élite éclairée
guidant les masses, qui connaît la vérité
et qui peut bafouer certains principes au nom
de l'intérêt supérieur de
l'Amérique. Ils n'hésitent pas à
jouer avec la vérité pour manipuler
l'opinion américaine comme dans le cas
irakien avec l'argument fallacieux des armes de
destruction massive ou les liens supposés
entre Saddam Hussein et Al-Qaïda. On retrouve
la rhétorique léniniste dans l'une
des expressions véhiculées par George
W. Bush : "Ceux qui ne sont pas avec nous
sont contre nous".»
Dans votre ouvrage, vous expliquez que les Etats-Unis
traversent une crise de la démocratie sans
précédent
Arnaud
Blin -
«Malgré
sa puissance apparente, la démocratie américaine
est en crise profonde. La crise est d'abord sociale.
Le système d'éducation régresse
en raison des coupes budgétaires, la fracture
sociale s'aggrave et les classes moyennes, pivot
de la stabilité d'une démocratie,
stagnent. 40 millions d'Américains n'ont
plus aujourd'hui de couverture médicale.
Le déclin américain se fait ressentir
également sur le plan de l'immigration.
Depuis toujours, l'immigration est un moteur essentiel
pour les Etats-Unis. Or, les nouvelles lois plus
restrictives sur l'immigration freinent l'arrivée
de " cerveaux " étrangers sur
le sol américain. Les Etats-Unis n'accueillent
plus les meilleurs scientifiques du monde. Du
coup, l'Amérique connaît une baisse
du nombre de prix Nobel sur le plan scientifique
(inférieur à 50 %), le nombre d'articles
publiés dans les revues scientifiques diminue
au profit des chercheurs asiatique et européen.
Le nombre de doctorat scientifique attribué
aux Etats-Unis est en baisse de 10%. Ces tendances
sont très nouvelles et sont le symbole
d'un certain déclin américain. La
crise est aussi politique : il y a une paralysie
des institutions (antagonisme entre Congrès
et Maison Blanche sous Clinton), le fiasco lors
de l'élection de George W. Bush en 2000,
et une évolution aujourd'hui vers l'autoritarisme
politique.»
Quels
sont les grands desseins des néo-conservateurs
?
Arnaud
Blin -
«
Les
néo-conservateurs ont pour ambition d'imposer
l'hégémonie américaine au
reste du monde. Ils commencent par le Moyen-Orient
avec leur projet de " Grand Moyen-Orient
" dévoilé par le président
Bush cette année. L'intervention en Irak
s'inscrit dans la volonté de remodeler
le Moyen-Orient. Les néo-conservateurs
parlent de démocratisation de la région.
En fait, ce projet a plutôt pour objectif
de satisfaire les intérêts pétroliers
et géostratégiques de l'Amérique.
Après l'Irak, certains préconisent
de s'attaquer à l'Iran qui figure sur "
l'axe du mal ". Les néo-conservateurs
ont également dans leur carton le projet
de remodeler l'Asie sur le plus long terme pour
contenir la montée en puissance de la Chine.
Bref, leurs desseins passent par plusieurs étapes.
De nombreux néo-conservateurs travaillent
sur la prospective, dans des cabinets secrets
au Pentagone, imaginant les scénarios belliqueux
de demain.»
La
lutte contre le terrorisme a-t-elle été
exploitée par les néo-conservateurs
?
Arnaud
Blin -
«Les
néo-conservateurs parlent de quatrième
guerre mondiale pour évoquer la guerre
contre le terrorisme. Ils envisagent la guerre
contre le terrorisme comme une guerre contre un
nouveau totalitarisme, l'islamisme radical. En
adoptant cette approche idéologique, ils
nous replacent dans un schéma manichéen
et simpliste où l'ennemi islamiste radical
est un nouveau totalitarisme, comme le furent
en leur temps le nazisme et le communisme. Cette
vision leur permet de justifier l'idée
de guerre permanente et d'accroître les
budgets militaires. »
Quelle
est la vision démocrate de la politique
étrangère ?
Arnaud
Blin -
«La
vision démocrate est une vision néo-wilsonienne.
Elle s'appuie sur les institutions internationales,
prône une action multilatérale pour
résoudre les conflits et insiste sur la
notion de sécurité collective. L'approche
néo-wilsonienne privilégie le système
de sécurité collective sur celui
de l'équilibre des puissances. Cependant,
les néo-conservateurs sont parvenus à
influencer le débat politique et oblige
les démocrates à suivre la rhétorique
néo-conservatrice sur la guerre contre
la terreur. John Kerry est contraint de rassurer
les électeurs américains sur la
question de la sécurité des frontières
et de la lutte contre le terrorisme. Les Démocrates
ont été pris au piège par
le discours rhétorique des néo-conservateurs.
»
En
cas présidence démocrate, peut-on
s'attendre à un changement de politique
étrangère ?
Arnaud
Blin -
«Sur
l'Irak, le candidat démocrate entend donner
plus de poids au Département d'Etat sur
le Pentagone pour la reconstruction du pays. En
cas de victoire, il s'est engagé à
un retrait progressif des forces américaines.
Cependant, au vu de la dégradation de la
situation, on peut se poser la question de l'ampleur
de sa marge de manuvre. Sur l'Afghanistan,
il n'y aura pas de réel changement. John
Kerry entend maintenir la présence américaine.
Sur l'environnement, il fera sûrement plus
d'efforts que Bush. A mon avis, un changement
d'équipe à la Maison-Blanche n'aura
pas de réelle incidence sur la situation
actuelle en Irak ou en Afghanistan. Il n'y aura
pas de virage à 180 degrés, mais
plutôt un retour progressif à la
raison. »
Propos
recueillis par Julien Nessi
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