Thérèse
Delpech - «Ils
sont de plusieurs nature. Tout d'abord, alors
que l'on espérait assister à un
recul de la dissémination des programmes
nucléaires dans le monde après la
fin de la guerre froide, c'est une dynamique opposée
que l'on voit à l'uvre depuis le
milieu des années 1990. Ensuite, le fait
que le nucléaire se propage dans des régions
où la tension est permanente, comme le
Moyen Orient, l'Asie du sud (Inde-Pakistan) et
l'Extrême Orient donne au phénomène
un caractère plus inquiétant. En
effet, pendant la guerre froide, la division qui
séparait les deux camps et qui était
matérialisée par le "rideau
de fer" avait des aspects politiquement inacceptables,
mais dans le domaine nucléaire, elle contribuait
sûrement à diminuer les risques en
établissant un partage du monde qui n'était
pas vraiment contesté. Enfin, l'apparition
d'une nouvelle génération de terroristes,
qui s'intéressent aux armes non conventionnelles,
et l'existence de réseaux privés
de prolifération clandestine sont deux
défis de taille au XXIème siècle
!»
Peut-on parler de nouveau déséquilibre
de la terreur nucléaire ?
Thérèse
Delpech -
«A
l'automne 2001, juste après les attentats
contre les Etats-Unis, j'ai écrit un article
intitulé "Le Déséquilibre
de la Terreur", par opposition à l'équilibre
de la terreur dont on a tant parlé pendant
la guerre froide. C'était une façon
de décrire ce que l'on appelle aussi "la
guerre asymétrique" et qui ne se rapporte
pas essentiellement au nucléaire, mais
plutôt à des méthodes inédites,
comme celle qui consiste à utiliser des
avions de ligne comme des missiles de croisière
contre le World Trade Center. Pour ce qui est
spécifiquement du nucléaire, la
paix n'a été possible que parce
que la dissuasion fonctionnait. Si elle est fragilisée,
comme ceci semble être le cas aujourd'hui,
il peut en effet y avoir un risque croissant d'emploi
et donc de terreur nucléaire. »
Comment
lutter plus efficacement contre la prolifération
? Le Traité de non-prolifération
nucléaire (TNP), le principal instrument
juridique, est-il suffisant pour endiguer les
risques de prolifération nucléaire
?
Thérèse
Delpech - « Une lutte efficace
contre la prolifération suppose en tout
premier lieu une union des principaux acteurs
(les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité)
pour y parvenir. Or, comme certains d'entre eux
sont engagés de façon active dans
des opérations de dissémination,
nous faisons face à un premier obstacle.
Il faut aussi que les proliférateurs soient
assurés qu'ils seront détectés
(renseignement, interception des transports illicites...),
et qu'ils paieront un prix. Si tel n'est pas le
cas, on ne voit pas pourquoi la prolifération
s'arrêterait en si bon chemin. On a fait
des progrès dans la détection (encore
que les deux expériences iranienne et surtout
libyenne en montrent les limites), mais pour ce
qui est du prix, les choses sont loin d'être
claires. Regardez le cas iranien : la violation
du TNP est flagrante. Pourtant, alors que le traité
prévoit dans ce cas une transmission au
Conseil de Sécurité, on fait tout
pour l'éviter, dans la crainte que le Conseil
se montre impuissant. »
Les
"révélations" au début
de l'année d'Abdul Qadeer Khan, le père
de la bombe pakistanaise, sont venues confirmer
le rôle trouble du Pakistan dans la prolifération
nucléaire. Allié des Etats-Unis
dans la lutte contre le terrorisme, le Pakistan
est-il toujours l'Etat le plus proliférateur
au monde ?
Thérèse
Delpech - «Il y a en réalité
des années que le Pakistan est tenu pour
très dangereux dans le domaine nucléaire.
Nombreux étaient même ceux qui se
demandaient comment le Pakistan payait la Corée
du nord qui lui avait fourni des éléments
essentiels de son programme balistique dans les
années 1990. On avait aussi trouvé
en 1995 dans une propriété du gendre
de Saddam Hussein, Hussein Kamel, une offre pakistanaise
provenant directement du même AQ Khan et
portant à la fois sur des centrifugeuses
et un plan d'arme, très exactement ce qui
a été offert à la Libye.
L'idée selon laquelle la prolifération
pakistanaise ne reposait que sur des individus
n'est prise au sérieux par personne. L'armée
et les services de renseignement étaient
tous deux très vraisemblablement impliqués,
auquel cas c'est d'une prolifération d'Etat
qu'il s'agit. Pourquoi les Etats-Unis sont-ils
donc si compréhensifs avec le Pakistan
? La réponse est simple : il s'agit là
d'un acteur clef dans la lutte contre le terrorisme.
Mais c'est une politique qui comporte des risques
évidents. »
La
Corée du Nord, en se retirant unilatéralement
du TNP en janvier 2003 et en poursuivant son programme
d'armement nucléaire, constitue-t-elle
une menace sérieuse pour la communauté
internationale ? Quelles peuvent être les
conséquences à long terme de son
retrait de la TNP ?
Thérèse
Delpech - « Le premier problème
que pose ce retrait est son caractère illégal.
On ne peut en effet se retirer à bon droit
d'un traité que l'on a préalablement
violé. Or, dans le cas de la Corée
du nord, c'est en Octobre 2002, quelques mois
donc avant le retrait du TNP, que la preuve a
été faite par Washington, à
Pyongyang même, d'une violation du traité
avec l'acquisition par la Corée du Nord
des éléments d'un programme d'enrichissement
de l'uranium. En second lieu, ce retrait se produit
dans une région particulièrement
dangereuse, où sont impliquées trois
puissances nucléaires (Etats-Unis, Chine
et Russie), et où le Japon manifeste une
nervosité croissante à l'égard
des risques que Pyongyang fait peser sur sa propre
sécurité. Si la communauté
internationale n'est pas capable d'arrêter
ce programme, on ne peut exclure l'acquisition
de l'arme nucléaire par le Japon. Enfin,
et c'est le dernier point important, depuis le
retrait du TNP par la Corée du nord, quelle
a été la réponse du Conseil
de Sécurité ? Nulle. Pas même
une déclaration de la présidence.
N'est-ce pas inquiétant ? »
Dans
un rapport récent de l'AIEA (février
2004), l'Iran est pointée du doigt pour
avoir omis de signaler des plans et des éléments
d'une centrifugeuse sophistiquée malgré
la signature d'un protocole additionnel de renforcement
des inspections onusiennes en décembre
2003. Il semble donc que Téhéran
poursuit son programme clandestin d'armement et
viole les accords signés. A-t-on toutes
les pièces du puzzle iranien ?
Thérèse
Delpech - «Probablement pas,
puisque chaque conseil des Gouverneurs de l'AIEA
apporte la preuve de nouveaux éléments
préalablement inconnus parce que non déclarés
par Téhéran. En fait, il y a vraisemblablement
encore des sites clandestins en Iran. Il y a peut-être
aussi un plan d'arme semblable à celui
que l'on a trouvé en Libye. L'Europe est
directement responsable de l'issue de cette crise
puisqu'elle a signé avec Téhéran
l'accord du 21 Octobre. Encore faut-il naturellement
qu'il soit mis en oeuvre et mis en uvre
intégralement. Est-ce aujourd'hui le cas
? La réponse est non. »
Le
cas de la Libye est-il définitivement réglé
(abandon de l'arme nucléaire et signature
le 10 mars dernier à l'AIEA d'un protocole
additionnel à l'accord de garantie du TNP)
?
Thérèse
Delpech - « On ne peut jamais
dire qu'un cas de prolifération est définitivement
réglé, d'une part parce que les
déclarations ne sont pas toujours complètes
(dans le cas libyen, la coopération de
Tripoli semble bonne), d'autre part parce que
l'Etat peut changer d'avis à un moment
donné. C'est pourquoi tout désarmement
doit être suivi d'un contrôle continu
conduit au niveau international et portant à
la fois sur les infrastructures, les scientifiques
et les importations. »
Existe-t-il
un véritable marché noir de l'atome
échappant à tout contrôle
? Quels sont les pays ou les villes par où
transitent les matériaux nucléaires
?
Thérèse
Delpech - «L'existence
d'un marché noir dans le domaine nucléaire
est dans le domaine public avec l'affaire libyenne.
Ce réseau est en voie de démantèlement
mais il faut s'assurer qu'on en connaît
bien toutes les composantes et qu'il n'aura pas
les moyens de se reconstituer. La plaque tournante
de ce marché était Dubaï, qui
sert depuis des années au Pakistan pour
importer des éléments de son programme
nucléaire de façon clandestine,
et qui a aussi joué un rôle d'exportation
de technologie depuis une dizaine d'années.
»
Quels
sont les risques de voir des groupes terroristes
bien organisés mette au point des armes
nucléaires clandestines ?
Thérèse
Delpech - « Le
risque porte surtout sur des armes radiologiques,
comprenant des explosifs conventionnels et des
matières radioactives. »
L'ex-URSS
constitue-t-elle toujours une zone de prolifération
potentielle ?
Thérèse
Delpech - «
Hélas, oui. Tout ce que l'on peut espérer,
c'est que Moscou n'est pas trop directement impliqué
dans certaines de ses composantes et qu'il fait
tout ce qui est en son pouvoir pour limiter cette
prolifération. Le fait-il aujourd'hui?
A mon sens, non. »
Propos
recueillis par Julien Nessi
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