Jacques
Baud - «Le sujet est évidemment
complexe et les Nations Unies sy achoppent
depuis maintenant plusieurs décennies.
Stricto sensu, le terrorisme est une technique,
une méthode. Cependant, nous ne pouvons
nous arrêter à cette définition,
car juger la méthode ce que font
en général les observateurs occidentaux
cest juger daprès les
effets. Lorsque nous observons létat
des débats autour du terrorisme, nous nous
apercevons quen général, dans
les pays du Tiers Monde, le terrorisme est considéré
dans sa finalité, cest-à-dire
un des moyens daction du faible face au
fort. On se sent légitimé à
utiliser des méthodes brutales par le simple
fait que dautres moyens manquent, par défaut
de puissance. Du côté occidental,
qui subit généralement le terrorisme,
la tendance est à percevoir les effets
sur les civils.
Si
nous approfondissons la définition du terrorisme
et de sa finalité, nous constatons quil
ne peut y avoir un seul terrorisme, car ses motivations
sont très différentes. Il existe
des terrorismes à vocation criminelle,
tel quen Amérique latine où
les actions menées par les barons de la
drogue ne cherchent pas à promouvoir un
combat politique mais à défendre
des sphères dinfluence ou des domaines
dactivité. En revanche, dautres
formes de terrorismes ont pour objectif divers
combats dont la légitimité intrinsèque
est souvent beaucoup plus grande.
Deux
aspects doivent donc être intégrés
dans la définition du terrorisme: dune
part, leffet, car il est difficilement acceptable
que lon puisse délibérément
sattaquer à des civils; dautre
part, la finalité, car tous les terrorismes
ne sont pas illégitimes, du moins dans
leurs motivations. La clé est dans un équilibre
entre ces notions finalitaires et capacitaires.
Je pense que dans lappréciation stratégique
du terrorisme, nous sommes obligés de tenir
compte de la finalité, car cest sur
cette dernière que nous pouvons agir activement
par diverses stratégies allant du
développement à lanalyse de
notre présence dans le Tiers Monde
et non pas sur les effets, contre lesquels nous
ne pouvons que prendre des mesures passives, parfois
préventives.»
Les terroristes eux-mêmes ne sont pas insensibles
à la question de limage. Walter Laqueur
a par exemple fait remarquer quau début
du XXème siècle, les terrorismes
russes revendiquaient cette étiquette,
alors quaujourdhui personne ne se
définit plus comme tel. De nombreux mouvements
de guérilla, par exemple, se montrent très
soucieux, lorsquils commettent un attentat
frappant des civils, de sexcuser pour les
conséquences de cet acte. Quelle distinction
faites-vous entre les notions de terrorisme et
de
guérilla ?
Jacques
Baud -
«Je
rappelle que le terrorisme est une méthode.
La guérilla est une forme de guerre qui
utilise essentiellement le harcèlement
pour parvenir à ses fins. Le terrorisme,
comme méthode de combat, est ainsi fréquemment
utilisé par les forces de guérilla.
En sefforçant de circonscrire plus
subtilement les différentes formes de terrorisme,
nous nous apercevons que les terrorismes sintègrent
dans différentes stratégies plus
générales. Certains terrorismes
ont un but en eux-mêmes, comme ce fut le
cas de la Bande à Baader, dAction
Directe ou de la Symbionese Liberation Army, en
dépit dune maigre justification politique.
Dautres formes de terrorisme participent
dune stratégie plus globale de génération
de mouvements populaires. Le terrorisme possède
alors un effet de catalyseur; il nest que
le point de départ de laction. Cela
a été le cas en Indochine, ou dans
la fameuse doctrine du foco de Che Guevara, où
les actions terroristes avaient pour but la mobilisation,
la création de petits succès sur
lesquels les masses pouvaient daccrocher.
A certains égards on retrouve le même
phénomène avec «Al-Qaida».
La
notion de succès dans le terrorisme est
déterminante, car cest elle qui doit
servir de catalyseur à laction ultérieure.
Cela explique aussi pourquoi le terroriste est
peu imaginatif dans les techniques quil
utilise; il est en quelque sorte condamné
au succès. Le terrorisme na pas besoin
de beaucoup de morts, en revanche il ne peut se
permettre un échec. Il est dailleurs
symptomatique dobserver que 60% des attentats
de lETA ou de lIRA sont annoncés
à lavance à la police. Cest
déjà un succès, car cela
prouve que lon a réussi à
mettre en place une bombe efficace, sans avoir
besoin dun mort. Même si la police
la désamorce, cest une victoire du
terroriste qui à la fois démontre
sa capacité dagir et donne linformation
à la police et non pas des autorités,
qui apparaissent alors complètement dépendantes
de la volonté du terroriste.
Cest
une des raisons pour lesquelles jai personnellement
tendance à mettre en doute lusage
de technologies très novatrices de la part
de terroristes, telle que les technologies nucléaires
ou informatiques. Tout ce que nous entendons à
présent sur lhypothèse dattentats
de très grande dimension ne sest
jamais vérifié.
Dune
manière générale, le terroriste
est plutôt conservateur, il mise sur des
techniques sûres et des résultats
garantis. Le faible dans sa lutte contre le fort
montre sa force avant tout à travers le
message de la détermination et non pas
par le biais de leffet.
Dans
mon livre sur la guerre asymétrique, je
tire un parallèle, certes ténu,
avec la stratégie nucléaire française
pendant la guerre froide. La France na jamais
eu les moyens de rivaliser numériquement
avec lUnion soviétique, mais développa
la capacité de lui infliger des dommages
significatifs pour le dissuader à laction.
Cest ce que lon a appelé la
« dissusion du faible au fort ». Le
terrorisme fonctionne de la même manière
mais dans une dynamique plus offensive.»
Dans
le climat de la guerre froide, nombre dactions
terroristes étaient liées à
lun des deux blocs, avec une instrumentation
et un soutien apporté une série
de mouvements par les services du bloc de lEst.
Peut-on dire que la moindre part du soutien étatique
est lune des caractéristiques marquantes
du terrorisme de laprès-guerre froide
?
Jacques
Baud - «
Il faut dabord réaliser que pendant
la guerre froide, léquilibre des
forces est extrêmement politisé.
Tous les conflits survenant dans le Tiers Monde
étaient liés à cet équilibre
Est-Ouest. Les Soviétiques tentaient de
créer un différentiel de forces,
à la fois sociales, économiques,
politiques et militaires favorables à la
promotion de la lutte des classes. Le combat palestinien
illustre cette situation: à lépoque,
les mouvements palestiniens étaient tous
dobédience socialiste, mouvements
qui aujourdhui subsistent encore mais de
manière très virtuelle. Cette notion
politique a été mise à profit
par lURSS dans sa stratégie de la
corrélation des forces.
Avec
la disparition de laide soviétique
à certains mouvements et de la politisation
liée à la guerre froide, nous assistons
à lémergence de nouveaux modèles,
telle que la Révolution iranienne. Le personnage
de Khomeyni marque lavènement de
nouvelles valeurs, non plus seulement politiques,
mais religieuses et identitaires. Le terrorisme
sest accroché à dautres
types de combats que simplement la lutte politique.
Certains
pays durent retrouver leur équilibre par
eux-mêmes, abandonnés par lUnion
soviétique. Dans beaucoup de pays dAfrique,
léquilibre politique était
de nature ethnique. La question des frontières
nourrira sans doute encore longtemps des conflits.
Contrairement à lOccident dont les
frontières ont évolué et
trouvé leur ajustement avec la chute du
mur de Berlin, lAfrique a des frontières
fixées une fois pour toute et les peuples
prisonniers de ces dernières nont
plus aujourdhui la possibilité de
les déplacer.
On
ne peut passer sous silence les effets de la puissance
économique occidentale, condamnée
à la croissance et à lexpansion
pour survivre et maintenir des emplois. Or, cette
croissance tend à bousculer dautres
cultures et à ainsi provoquer des réactions
identitaires brutales. Le discours des partisans
dAl-Qaida tourne en grande partie autour
de ce phénomène. Dailleurs,
il est bon de rappeler que le terme «djihad»
a avant tout une connotation défensive
dans lIslam.»
Après
le 11 septembre et plus récemment suite
aux attentats en Turquie, le thème des
déficiences des services de renseignements
incapables de prévenir les actes terroristes
revient dans les commentaires. Dans quelle mesure
ces reproches vous semblent-ils ou non justifiés?
Jacques
Baud - «Dans
le cas du 11 septembre, nous sommes en présence
dun événement où toute
linformation était disponible, mais
où lanalyse, lévaluation
et surtout le pronostic étaient impossibles
au moment de lattentat. Il faut garder à
lesprit quau moment de la genèse
dun acte terroriste, la quantité
dindices que nous pouvons collecter va augmenter
au fur et à mesure que nous nous rapprochons
de lévénement. Mais les indices
doivent être rassemblés et analysés
dans un bruit environnant extrêmement contradictoire
et ce travail dexploitation des pièces
de puzzle ne peut être complété
dans le temps quaprès lévénement.
Cest dans notre incapacité à
analyser les événements et les indices
en temps réel de manière à
prévenir lacte terroriste quil
faut généralement trouver les déficiences
du renseignement relatif au 11 septembre. Il existe
des déficiences structurelles dans lanalyse
du terrorisme.
On
a souvent parlé de linsuffisance
du renseignement humain par rapport au renseignement
technique. Autrefois, dans un état-major
soviétique comptant probablement quelque
100.000 personnes, nous pouvions facilement placer
une taupe ou soudoyer lun dentre eux.
Aujourdhui, il faut simaginer que
soudoyer un membre ou placer un espion dans lenvironnement
de Ben Laden, entouré de fidèles,
de gens quil connaît depuis des années
ou même avec lesquels il entretient des
liens de parenté est très difficile.
Ce cercle de décision est tellement étroit,
quil est pratiquement exclu davoir
un regard extérieur.
Par
conséquent, dans le cadre de la lutte contre
le terrorisme, le renseignement humain apporte
relativement peu dinformations par rapport
au renseignement technique. Partant de lidée
que, pour transmettre des ordres, lutilisation
de téléphones cellulaires ou dInternet
est nécessaire, on peut s'efforcer de surveiller
ces communications pour pénétrer
les processus de décision.
Dailleurs
il est révélateur de constater que
loffensive américaine en Irak était
presque exclusivement basée sur le renseignement
humain et les Américains saperçoivent
à présent que ce renseignement était
entaché de nombreux biais. Dabord
par le fait quun informateur possède
également son propre agenda et poursuit
ses intérêts propres. Le renseignement
américain, avant loffensive contre
lIrak, avait comme informateurs dex-déserteurs
voulant se venger de lancien régime
ou des opposants politiques cherchant à
favoriser une intervention dans ce pays. Les informations
avec biais sont les plus dangereuses.
Après
la guerre froide, les services orientés
principalement sur le renseignement technique
ont choisi cette option pour pénétrer
les systèmes de décision très
complexes et très réduits des cartels
de la drogue ou des mouvements terroristes. Le
calcul nest pas mauvais. Cependant, lorsque
nous écoutons des conversations téléphoniques,
nous en dénombrons des milliers, voir des
millions. On estime que la NSA (National Security
Agency) reçoit toutes les douze heures
léquivalent de la bibliothèque
du Congrès en informations! Si une partie
de ces informations peuvent être traitées
de manière électronique, la majeure
partie de linformation significative doit
être analysée par des hommes et donc
requiert du temps pour être synthétisée.»
Le
rêve dun service de renseignement
serait dinfiltrer lentourage dune
cellule terroriste ou de soudoyer un terroriste.
Cela pose dautres problèmes, que
laffaire Stateknife en Irlande du Nord au
cours de lété 2003 illustre
bien. Linfiltré peut être retourné
ou amené à mener des actions criminelles
quil ne peut pas dénoncer car il
en a besoin pour sa couverture. Aujourdhui,
beaucoup de services occidentaux sont-ils prêts
à payer ce prix-là ?
Jacques
Baud - «Dans
le domaine du terrorisme, cela est moins fréquent.
Dans la lutte contre la drogue, cest un
sujet courant. En Suisse, le débat a été
ouvert, car certaines polices cantonales avaient
placé des gens au sein de réseaux
de trafiquants qui avaient été amenés
à vendre de la drogue et finalement cette
pratique a été abolie. Les Américains
répondent dune manière plus
souple à ce dilemme. A leurs yeux, la finalité
demeure bien la chasse contre la drogue et ces
pratiques font partie du jeu. Si nous finançons
des terroristes dans un réseau pour recueillir
des informations, indirectement, nous sommes responsables
dun certain nombre de vies humaines. Face
à ce genre de cas, le pragmatisme anglo-saxon
est sans doute plus approprié. Les Anglais
ont utilisé ce genre de tactiques assez
froides avec succès.
Il
faut voir quelle est la finalité de lopération.
Est-ce moralement défendable si la finalité
est bien de préserver des vies humaines
en démantelant un réseau? La conscience
de chacun doit y répondre, y compris celle
de lagent envoyé. La situation est
complexe.
Certainement
que dans certains cas linfiltration serait
nécessaire, mais elle est souvent virtuellement
impossible car elle requiert un temps énorme.
Il faut donc nous concentrer sur ce que lon
peut et sait faire. Je pense que dans beaucoup
de cas, nous pouvons efficacement lutter contre
le terrorisme par dautres mesures, telle
que linfiltration électronique. Surtout,
la lutte contre le terrorisme devrait avant tout
se concentrer sur les aspects stratégiques,
au niveau de la prévention. Nous avons
dit que le terrorisme est finalement une manière
de communiquer; il est possible de court-circuiter
ce message.»
Quels
sont les principaux obstacles à une action
efficace des services de renseignement contre
le terrorisme ? On a vu dans le cas par exemple
dAum Shinrikyo au Japon, les services de
renseignement et de police nont pas vu venir
le danger, car ils navaient pas ce mouvement
dans leur ligne de mire, dans la zone couverte
par leurs "radars" si l'on peut
dire , il ne correspondait pas aux types
de menaces terroristes auxquelles nous étions
habitués. Cest un cas exemplaire
dun groupe sur lequel il aurait été
possible de recueillir des informations. Aujourdhui,
les principaux obstacles sont-ils le manque dimagination,
de coordination, ou labondance extrême
des données ?
Jacques
Baud - «Un
peu tout à la fois. La première
chose à souligner est que nous avons traditionnellement
tendance à voir la lutte contre le terrorisme
comme étant un phénomène
intérieur. Dans pratiquement tous les pays
du monde démocratique, il existe des services
tournés vers lintérieur du
pays. Cest le cas de la DST en France, en
grande partie du FBI aux Etats-Unis, etc. Les
menaces extérieures sont dévolues
à dautres services de renseignement,
tels quen France la DGSE, la CIA en Amérique
du Nord, etc. Entre ces différentes entités
se sont créés au fil des années
des rivalités, pour ne pas dire des antagonismes,
qui ont pour effet davoir des cloisons plus
ou moins imperméables entre elles qui freinent
la fluidité de linformation.
Or,
nous comprenons aujourdhui que le terrorisme
est un phénomène global, transfrontalier
et international et que par conséquent,
ces appareils nationaux avec un strict cloisonnement
sont un handicap. Ce fut vraisemblablement un
des handicaps majeurs pour lappréciation
des événements du 11 septembre auquel
sajoutent des problèmes institutionnels.
La
deuxième chose est queffectivement
nous n'avons pas recherché à avoir
une image cohérente de la menace. On parle
du terrorisme, sans vraiment essayer de comprendre
la pensée des acteurs et des mouvements.
Même Al-Qaïda qui, à
mon avis, nexiste pas est une organisation
virtuelle. Elle a existé en son temps,
comme base logistique et de recrutement pour la
résistance afghane. Les gens qui commettent
des attentats en Tunisie, en Espagne, etc., et
que nous rattachons à Al-Qaïda, sont
en fait des «anciens» dAl-Qaïda,
qui ont « essaimé » dans leur
pays et ne sont pas liés fonctionnellement
à une structure qui sappellerait
Al-Qaïda. Nous constatons quà
chaque attentat, la logistique et les responsables
sont différents. Al-Qaïda est un réseau
de gens qui se connaissent et partagent leurs
connaissances, mais qui demeure est inexistant
en tant quorganisation.
Les
déclarations et même certains
rapports officiels des services de renseignements
sur Al-Qaïda nous montrent que, finalement,
nous ne connaissons pas ces organisations et que
nous ne nous sommes pas vraiment posé la
question de savoir comment elles fonctionnent.
Lorsque lon évoquait Al-Qaïda
après le 11 septembre, les journaux publiaient
des organigrammes qui projetaient des structures
très occidentales, avec une échelle
de commandement, des responsabilités, etc.
Dans les faits, cela ne fonctionne pas ainsi comme
nous lavons vu.
Bien
souvent, dans lappréciation du terrorisme,
nous projetons nos propres acquis culturels. Cela
va très loin. Il est intéressant
de voir que les Allemands ont pour point de référence
dans leur réflexion sur le terrorisme,
la Rote Armee Fraktion, les Anglais, lIrlande
du Nord, les Espagnols, lETA et ainsi de
suite. Or, la Bande à Baader et Action
directe ont été battues non pas
par les services de contre-espionnage ou de lutte
contre le terrorisme, mais par les formations
de police dévolues à la lutte contre
le grand banditisme. En Angleterre a choisi une
solution civilo-militaire à la question
irlandaise et en Espagne, on a même tenté
demployer des formations de terroristes
anti-terroristes.
Ces
perceptions du terrorisme, et donc de la lutte
contre celui-ci, sont tellement diverses quil
est difficile davoir une harmonie stratégique.
Les réseaux terroristes aujourdhui
ont une idéologie, une manière daborder
les problèmes spécifiques à
chaque réseau, mais ces réseaux
ont des extensions transnationales. Pour lutter
contre eux, nous avons une mosaïque de gens
qui sattachent à des perceptions
et des solutions différentes. Par conséquent,
en raison de ce seul aspect culturel de la lutte
antiterroriste et de limagerie inhérente
à chaque pays, nous navons pas la
cohérence nécessaire pour faire
face à la menace.
Il
est dailleurs symptomatique de constater
que lorsque les Américains ont lancé
leurs opérations en Afghanistan, les premières
participations des pays européens
notamment des Allemands se firent sous
la forme dunités dintervention
antiterroristes, davantage entraînées
à lutter contre des forcenés dans
les villes européennes. Ces unités
étaient complètement décalées
par rapport à la lutte contre la guérilla
en Afghanistan, qui ne requiert pas les mêmes
qualités. Ces unités antiterroristes
sont capables dun engagement ponctuel de
très courte durée et très
ciblé. Lactivité à
laquelle nous faisons face en Afghanistan est
un problème de longue haleine, qui doit
passer par la fidélisation des populations,
la création de prospérité
locale, etc. Le combat est très différent.
Dailleurs ces unités durent être
retirées rapidement du théâtre
dopération. »
Depuis
le 11 septembre, nous avons vu se déployer
des efforts de coordination entre les divers services
de renseignement occidentaux. Peut-on dire que
les développements de ces dernières
années ont conduit dans la pratique à
une meilleure coordination entre ces services
ou avez-vous limpression que ces améliorations
sont surtout cosmétiques?
Jacques
Baud - «
Ces améliorations sont surtout cosmétiques.
Il faut bien comprendre que le terrorisme est
la combinaison dactions tactiques pour atteindre
un objectif stratégique. Cela signifie
que lon travaille de manière presque
indistincte entre deux niveaux: un niveau tactique,
individuel, et un niveau stratégique.
Une
bonne partie de la lutte contre le terrorisme
aujourdhui est concentrée sur la
dimension tactique, cest-à-dire leffort
didentification des acteurs et de planification
des actions. Le problème est que ces informations
ne sont acquises que de manière extrêmement
confidentielle, par le biais dindicateurs
ou de moyens de captage de linformation
si pointus que leur diffusion aux autres services
est exclue. Par conséquent, linformation
tactique se partage très difficilement,
par refus de dévoilement de ses sources
ou de ses moyens. La plupart des services de renseignement
conservent et protègent jalousement toutes
leurs sources et ne veulent surtout pas dévoiler
leurs batteries. Une confiance extrême
est donc nécessaire. Observez le partenariat
euro-atlantique: parmi les pays concernés,
siègent des nations telle que lAzerbaïdjan
qui ninspirent pas à tort
ou à raison une très grande
confiance aux pays occidentaux. Ces derniers vont
difficilement communiquer des informations confidentielles
aux premiers, par crainte de la corruption, du
rattachement des nouveaux services de renseignement
aux anciens, de leurs liens avec les activités
maffieuses, etc.
Nous
avons donc un ensemble de raisons qui font quil
existe encore de nombreuses barrières à
la coopération. En Europe occidentale,
la coopération entre les services est sans
doute bien meilleure quau niveau politique,
mais reste néanmoins entachée de
certaines méfiances et susceptibilités
par exemple entre la France et les Etats-Unis
et ne possède pas le degré
de confiance tel quun passage totalement
fluide de linformation puisse se faire.
Même au sein dorganisations comme
lOTAN où existe des organes de fusion
du renseignement, cette fluidité de linformation
nest pas parfaite, car les moyens de collecte
de linformation demeurant les prérogatives
nationales, une partie est gardée secrète.
Par conséquent, il existe une très
grande insuffisance au niveau tactique, tant au
niveau national quinternational.
A
mon avis, laspect stratégique est
un lieu où la communication pourrait plus
aisément se développer. Nous pourrions
avoir une image précise des terrorismes,
établir un profil de chacun de ces mouvements
et développer des stratégies daction
liées notamment à des activités
de développement économique. Cette
question a été insuffisamment abordée
par la coopération du renseignement. Il
est vrai aussi quune grande partie de cette
coopération a été initialisée
par les Etats-unis, principale cible du terrorisme
dans le monde. Il existe chez eux une grande volonté
détendre leur regard à lensemble
du globe, mais il faudrait évidemment que
les autres pays puissent également profiter
des informations recueillies par les Américains,
et cela reste problématique.»
Le
terrorisme est dune part loccasion
pour les services de renseignement de démontrer
leur utilité, mais également un
défi redoutable, car ces services se trouveront
face à des attentats quils ne pourront
pas prévenir. Comment voyez-vous les conséquences
que vont avoir dans les années à
venir pour les services de renseignement leur
crédibilité et leur statut dans
nos sociétés occidentales ce défi
de la lutte contre le terrorisme ?
Jacques
Baud - «Le
premier élément à soulever
est que nous n'arriverons jamais à prédire
avec certitude tous les attentats terroristes.
Les attentats qui ne surviennent pas ne sont pas
un échec pour le terroriste et ceux qui
aboutissent, aussi minimes soient-ils, représentent
un succès. Par définition, le terrorisme
utilise la surprise pour engendrer la crainte.
Le second élément est quil
convient de comprendre que les terrorismes sont
lémanation de conflits et de ressentiments
qui ne se résoudront pas en quelques semaines,
mais sur des années, voire des décennies.
Il
existe donc un devoir de communication entre les
services de renseignement et les dirigeants politiques
afin dadopter des stratégies politiques
qui répondent aux attentes des populations.
Les conflits aujourdhui sont globaux et
leurs manifestations également. Les frictions
entre les cultures et civilisations semblent normales
dans cette situation. Dans de nombreux cas, ladoption
de stratégies adéquates, une meilleure
compréhension des réalités
dans certains pays, devraient nous aider à
faire en sorte que les gens nourrissent dautres
intérêts que mener des actions guerrières.
Comme le disait Jan Jarveson, si les Palestiniens
avaient la possibilité de mener activité
économique suffisante et une certaine prospérité,
leur problème de fond ne serait sans doute
pas résolu, mais ils auraient sans doute
un intérêt à trouver dautres
solutions de lutte que le terrorisme.
Il
y a donc des stratégies à développer.
Le terrorisme est une affaire de communication,
mais le contre-terrorisme lest également.
La lutte contre le terrorisme sest focalisée
trop fortement sur la seule réaction (anti-terrorisme),
alors que nous devrions favoriser une stratégie
plus offensive (contre-terrorisme) en terme de
communication et daction politique.
Dans
nos pays, il est également nécessaire
dabaisser le niveau dattente et dexigence
des populations, qui pensent que tout danger est
prévisible. Ce haut niveau dattente
décrédibilise les services de renseignement,
alors quils travaillent énormément
et avec des succès qui évidemment
napparaissent pas.»
Propos
recueillis par Jean-François Mayer
Source : www.terrorisme.net
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