Luis
Miotti :«Je suis très pessimiste
sur l’avenir de l’Argentine»
Mars
2002 - Propos recueillis par Dimitri Beck
L’Argentine
est aujourd’hui au bord du naufrage. Sa dette publique
est évaluée à 150 milliards de
dollars et sa situation sociale la range au côté
des pays du tiers-monde : 14 millions de démunis
(sur une population de 37 millions), dont 5 millions
au-dessous du seuil de pauvreté. Faillite de
l’Etat, paupérisation de la population, classe
politique moribonde et discréditée,
l’Argentine vit désormais dans un climat de
rage. Etat des lieux avec Luis Miotti, maître
de conférence à l'université
Paris XIII, chercheur à CDC-Ixis.
Cyberscopie -
Comment l’Argentine, bon élève du FMI
[Fonds Monétaire International] dans les années
90, a-t-elle pu passer du " miracle argentin "
à l’état de faillite ?
Luis Miotti
– " Si l’on observe le très long
terme, l’Argentine n’a pas cessé de se dégrader
depuis 50-60 ans. Elle a toujours été
un sujet de discussion. Comment un pays qui a tout
pour réussir peut-il rester sous-développé
? Du point de vue des ressources naturelles, c’est
un pays riche, autosuffisant en tout : aliments,
matières premières, énergie,
avec une faible population et un bon niveau de formation.
Mais l’Argentine n’est jamais parvenue à trouver
les institutions nécessaires pour assurer son
développement et se mettre sur pieds d’une
manière stable. Le pays a toujours connu des
cycles dont chacun d’eux s’est terminé par
une crise majeure. Et, celle que nous vivons actuellement
est une crise multidimensionnelle. Elle est liée
à son histoire, aux pouvoirs politiques, à
des problèmes économiques, financiers
et monétaires, internes mais aussi externes
au pays. "
Quels
sont les principales causes de la crise actuelle ?
L. M. –
" En 1991, le gouvernement sous Menem a
fait le choix stratégique de s’endetter sur
le marché des euro-obligations [NDLR :
Valeur mobilière à longue échéance
émise par une personne morale en dehors du
pays d'origine et libellée en devises convertibles].
Il n’y a pas de mal à s’endetter. La question
est de savoir comment. Le problème du marché
choisi par l’Argentine est sa très grande volatilité.
Chaque crise au cours des années 90 a entraîné
des dévaluations compétitives et a augmenté
de façon importante les taux d’intérêts
des obligations. Ce qui a accru en permanence les
coûts de la dette argentine. Les chocs externes
de dévaluation ont d’autant plus déstabilisé
l’économie argentine qu’elle était coincée
par un marché de change rigide, le currency
board [parité fixe de un pour un entre
le dollar et le peso, introduite en avril 1991]. "
Quel
était le but du currency board ?
L. M. –
" Il fallait stopper l’hyper-inflation des
années 80 et donner confiance aux acteurs économiques
internes et externes du pays. Domingo Cavallo, le
ministre de l’économie de l’époque,
a donc fait le choix d’ancrer le peso sur le dollar
avec la mise en place du currency board. Ce qui a
permis de stabiliser très rapidement l’économie
de l’Argentine. Le pays est passé de 4 000%
d’hyper-inflation à zéro en trois ans
environ. En parallèle, Domingo Cavallo a lancé
un large programme de privatisations. "
En
quoi les privatisations étaient-elles nécessaires
en 1991 ?
L. M. –
" Pendant les 10 années précédentes,
après la crise de 1982, le taux de croissance
argentin était en moyenne de zéro. L’Etat
argentin n’avait pas fait les investissements nécessaires
pour mettre les infrastructures publiques à
niveau, même pour assurer un minimum de services
publics. Le transport aérien, le gaz, le téléphone,
l’eau, l’électricité… Tous les réseaux
étaient en faillite totale. Pour obtenir une
ligne téléphonique, il fallait attendre
sept ans en moyenne à cette époque.
Donc pour faire repartir le pays en 1991, le gouvernement
sous Menem n’avait pas d’autre solution que de privatiser.
Mais ça ne va pas dire que l’on devait tout
accepter. Dans la plupart des cas, les privatisations
ont été mal faites et réalisées
à la va-vite. Entre 1991 et 1993, l’Etat a
privatisé et libéralisé à
tour de bras et a perdu le contrôle de l’économie
en général. Il y avait beaucoup de copinage,
de corruption et de clientélisme. Les amis
bien placés achetaient des services qu’ils
ne savaient même pas gérer, mais c’était
l’occasion, pour eux, de réaliser une bonne
opération en les achetant deux sous et en les
revendant dix fois plus cher à une société
internationale étrangère, dont c’était
le métier. Grâce aux différentes
rentrées d’argent, le pays a pu faire la fête. "
Quel
mécanisme économique a contribué
à la croissance argentine des années
90 ?
L. M. –
" Depuis 1991, le taux de chômage
est très élevé, de l’ordre de
12-13% -je ne parle pas d’aujourd'hui où il
est autour de 19-20%- et les salaires sont restés
stables. La croissance argentine n’a pas entraîné
de croissance réelle des salaires, ni de l’emploi
parce qu’elle était stimulée par les
crédits. L’Etat argentin émettait des
euro-obligations que la communauté internationale
achetait en dollars. Ces dollars rentraient dans le
pays et étaient transformés en pesos
par le biais du currency board. Les banques prêtaient
cet argent à leurs clients. Les gens consommaient,
empruntaient, dépensaient, etc. Comme le marché
international était alors très liquide,
les taux de crédits restaient faibles et les
gens n’hésitaient pas à s’endetter à
moindres coûts. Les banques proposaient des
taux encore plus attractifs lorsque les contrats étaient
souscris en dollars. Comme tout le monde avait confiance,
personne ne s’inquiétait de s’endetter en dollars.
Le système était bouclé. "
Si
au début des années 90, le pays est
sur un petit nuage, à quel moment la situation
économique commence-t-elle à s’assombrir ?
L. M. –
" En 1995, la crise mexicaine touche l’Argentine.
L’impact de l’effet " tequila "
est très fort. Environ la moitié de
son système bancaire est balayé. Mais
la crise ne dure pas longtemps grâce à
la rapidité de réaction du FMI et des
Etats-Unis. Clinton débloque 50 milliards de
dollars pour l’Argentine et se dit prêt à
soutenir son associé stratégique coûte
que coûte. Ainsi, tous les systèmes possibles
de contagion de la crise sont stoppés net.
L’Argentine repart avec 5% de croissance dès
1996 et 8% en 1997. A cette époque là
se sont tenues les premières discussions à
propos de la sortie du currency board. Mais personne
n’a pris la décision qui aurait été
impopulaire. Pourtant, c’était la dernière
possibilité d’en sortir. Les marchés
financiers étaient alors encore assez liquides
et le pays aurait certainement pu compter sur une
aide extérieure. "
Quel
autre événement propulse le pays dans
une spirale de crise ?
L. M. –
" La crise asiatique en 1997, suivie par
la crise russe en 1998. Tous les marchés mondiaux
se méfient alors des marchés émergents,
comme l’Argentine. Les taux de crédits augmentent
de façon exorbitante. L’endettement de l’Argentine
coûte de plus en plus cher. Pourtant, le ministre
de l’économie de l’époque décide
de ne rien faire, se sentant à l’abri des retombées
économiques. C’était une grave erreur.
De la crise russe, on passe à la crise brésilienne
en 1999. Tout s’enchaîne. Le brésil dévalue
sa monnaie de 40-50% et la naissance de l’euro fait
s’apprécier le dollar de 20%. Quant on sait
que 30% des exportations argentines vont vers le Brésil,
20 à 25% vers l’Europe et 10% vers les Etats-Unis,
c’est près des 2/3 de ses exportations qui
perdent tout à coup de leur compétitivité.
L’Argentine se retrouve donc étranglée. "
Quels
ont été les mesures pour tenter de sauver
le pays du naufrage ?
L. M. –
" En 2000, Matinea, le ministre de l’économie,
instaure le premier choc fiscal, en augmentant les
impôts et en baissant les salaires. Mais le
mal était déjà fait. Le modèle
économique argentin va droit au mur. En mars
2001, Cavallo revient au ministère de l’économie
et veut corriger l’ensemble du système, relancer
la consommation, les investissements, mettre en place
des plans de compétitivité… Mais le
FMI lui impose de réduire à tout prix
les dépenses publiques. Ce qui conduit à
la " Loi du déficit zéro "
[NDLR : Loi adoptée en juillet
2001 qui prévoit l’équilibre absolu
entre les dépenses publiques et les rentrées
fiscales avec pour conséquence la réduction
des traitements des fonctionnaires et de certaines
pensions]. "
Le
FMI n’a-t-il pas joué le pompier pyromane ?
L. M. –
" Le FMI, mais aussi la banque fédérale
américaine, ont une forte responsabilité
dans l’évolution à court et moyen terme
de la crise argentine. Ils ont encouragé dans
les années 90 une libéralisation totale
et rapide de l’économie et une privatisation
tous azimuts, sans contrôle, ni graduation.
Ils n’ont pas non plus imposé l’amélioration
des instruments de gestion économiques et politiques
du pays. D’un côté, ils ont admis tous
les déséquilibres budgétaires
de Menem sans rien dire et de l’autre, ils ont laissé
tomber l’Argentine au milieu d’une grave crise. Et
c’est le refus du FMI [NDLR : dont les
Etats-Unis sont le premier bailleur de fonds] d’accorder
un prêt de 1,3 milliards de dollars en décembre,
qui a déclenché la crise. "
Pourquoi les
Etats-Unis n’aident-ils pas l’Argentine ?
L. M. –
" L’Argentine n’est pas un pays stratégique
pour les Américains. Cependant, aujourd’hui,
le département d’Etat américain a peur
d’une contagion, non pas économique, mais politique
de l’ensemble de l’Amérique latine. "
Et
l’Europe dans tout ça ?
L. M. –
" L’Europe veut bien faire quelque chose,
car en flux d’investissements directs, ce sont les
Européens qui sont en tête en Argentine,
surtout l’Espagne, mais la France aussi. Ils sont
présents dans la grande distribution, l’eau,
les télécommunications... Le problème
des Européens est que d’un point de vue politique,
l’Amérique latine est à l’intérieur
de la zone d’influence des Etats-Unis. Et même
si les Argentins demandent de l’aide aux Européens,
ils doivent passer par le FMI, autant dire par le
Trésor américain. Et le Trésor
américain, comme a dit O’Neil, " ne
voit pas pourquoi les plombiers américains
paieraient pour les déboires de l’Argentine ".
Quelle
a été la réaction des multinationales
face à la dégringolade de l’Argentine ?
L. M. –
" Les rapatriements des bénéfices
des multinationales ne se sont pas fait sentir avant
1999-2000. Au début, ils ne pesaient pas lourd
dans la balance des paiements. Maintenant, ils sont
de l’ordre de 2 à 3 milliards de dollars, ce
qui est énorme pour un pays comme l’Argentine.
Ces derniers temps, on constate aussi un exode des
multinationales qui partent s’installer au Brésil
où grâce à la dévaluation
du real [monnaie brésilienne], elles peuvent
bénéficier d’une meilleure compétitivité. "
Quelles
sont les autres causes, autres que monétaires,
à l’origine de la crise argentine ?
L. M. –
" Il y a eu d’une part les privatisations
faites à la va-vite et la libéralisation
de l’économie sans contrôle. D’autre
part, l’évasion fiscale est énorme en
Argentine. Personne ne paye des impôts. Ils
représentent seulement 2 ou 3% des recettes
de l’Etat, alors qu’en France c’est 20%. Le seul impôt
que l’Etat parvient réellement à recouvrir,
c’est celui sur la consommation, c’est-à-dire
la TVA. Mais là aussi, l’évasion est
très forte. Et, à partir de 1999, l’Argentine
rentre en récession économique et les
mesures fiscales qui suivent vont toutes à
l’encontre de la relance de la consommation. "
De
son côté, l’Etat n’a t-il pas mené
un train de vie au-dessus de ses moyens ?
L. M. –
" On le constate surtout en 1998-99. Le
but de Menem est d’être réélu
à un troisième mandat présidentiel,
ce qui conduit à un énorme relâchement
budgétaire. Bien sur, l’Argentine est un Etat
fédéral. Chaque Etat a sa constitution,
son propre gouvernement élu, ses propres chambres,
ses budgets. Mais, les provinces ne se sont jamais
ajustées sur le gouvernement fédéral.
Et l’indiscipline fiscale a été également
très forte dans les provinces. Il y a des fiefs
régionaux avec des grands chefs, du clientélisme,
etc. Et là aussi, lors des élections
locales, il y a un manque de contrôle budgétaire. "
La
corruption a-t-elle contribué à la crise
argentine ?
L. M. –
" Un journaliste a défini le pays
comme une " kleptocratie ". Ce
n’est pas une corruption " normale "
des rouages d’une administration bureaucratique. C’est
plutôt une corruption institutionnalisée
qui part de la tête du gouvernement, même
de la présidence. Mais ce n’est pas elle qui
déclenche une crise. Elle est juste l’un de
ses éléments, que l’on peut minimiser
du point de vue économique, mais que l’on ne
peut minimiser du point de vue politique. Ce type
de comportement a fait perdre toute crédibilité
à la classe politique. Dans un état
de crise, la population, lorsqu’elle est au courant
des pratiques des politiques, va se rebeller contre
eux. C’est pour cela que l’une des grandes revendications
sociales, aujourd’hui, est la lutte contre la corruption. "
Quelle
est la portée des manifestations de la classe
moyenne contre le pouvoir argentin ?
L. M. –
" Certains analystes sont très optimistes.
Effectivement, de nouvelles formes d’expressions des
citoyens ont vu récemment le jour autour de
revendications sociales et économiques. Elles
sont extrêmement critiques à l’égard
du gouvernement argentin. Mais il n’est pas suffisant
que chaque mesure passe par le jugement public. Aujourd’hui,
la classe moyenne argentine, qui représente
environ 50% de la population, manifeste parce que
l’on touche à son épargne, à
son compte en banque et qu’elle ne peut pas partir
en vacances au Brésil. Toutes ces formes d’expression
nouvelles sont importantes et intéressantes
mais dans la mesure où elles n’apportent pas
de propositions concrètes, elles s’ajoutent
au chaos et à l’anarchie. "
D’aucuns
pensent que de ces nouvelles formes d’expression pourraient
émerger les leaders de demain ?
L. M. –
" Pas avant 5 ou 10 ans. C’est-à-dire
le temps nécessaire pour canaliser ces nouvelles
formes d’expression afin qu’elles s’institutionnalisent
et qu’elles prennent la forme de structures politiques
qui bénéficient d’un certain pouvoir
et d’une certaine légitimité. Cela prend
énormément de temps, même si aujourd’hui
il y a un besoin urgent de renouveau, vu que l’actuelle
classe politique est presque morte. La situation reste
très ouverte. "
Personne
n’est-il à même aujourd’hui de représenter
la classe moyenne argentine révoltée ?
L. M. –
" Le citoyen n’a pas en tête celui
qui peut le représenter, c’est pour cela qu’il
descend lui-même dans la rue. Comment créer
un candidat qui représente tous ces gens qui
manifestent dans la rue ? Leurs intérêts
sont divergents. Ils sont convergents dans le sens
où leur épargne est touchée et
qu’ils veulent lutter contre la corruption politique.
Mais ont-ils réellement derrière la
tête un modèle politique, économique
et social commun de l’Argentine de demain ?
C’est ça le problème. "
Quelles
sont les conséquences de la crise argentine ?
L. M. –
" D’abord, nous n’avons pas fini de les
voir. Déjà, depuis quatre ans, il y
a un appauvrissement de la population. Du point de
vue économique, c’est toute l’économie
argentine qui est dollarisée. Ces dernières
années, chaque choc rendait toujours plus méfiants
les gens à l’égard du peso. La plupart
des contrats étaient donc signés en
dollars. Le total des dettes du secteur privé
vis-à-vis des banques s’élève
environ à 75 milliards de dollars dont les
trois-quarts sont contractés en dollars. Mais,
le gouvernement argentin est obligé de revenir
à un mécanisme de pesification de l’économie,
c’est-à-dire de revenir à des contrats
en pesos pour éviter des transferts patrimoniaux
qui engendreraient la faillite des ménages,
des firmes et de tout le système bancaire.
Mais avec la dévaluation officielle du peso
de 40%, les dettes contactées en dollars augmentent
aussi tout à coup de 40%. D’un point de vue
comptable, toutes les banques sont en faillite dans
le pays. Même si, les ménages pensent
que leur argent se trouve dans les banques. "
C’est
la raison pour laquelle le gouvernement a instauré
le corralito ? [décret du 1er
décembre 2001 qui limite les retraits bancaires
et bloque l’épargne des Argentins jusqu’en
2003 voire 2005]
L. M. –
" Le gouvernement était obligé
de refuser les retraits d’argent liquide, tout simplement
parce que les banques sont des coquilles vides, sans
argent. Et, il y a un risque d’hyper-inflation car
tout dépôt qui sort va servir à
acheter des dollars. La population thésaurise
le dollar et se débarrasse au plus vite du
peso. La vitesse de circulation du peso augmente et
le dollar s’apprécie par rapport au peso. Les
prix sont alors indexés sur le dollar puisqu’il
devient la référence et la devise de
confiance. C’est comme cela que l’on atteint l’hyper-inflation
en l’espace de 3-4 jours. C’est la raison pour laquelle
actuellement le gouvernement évite à
tout prix d’ouvrir les banques et qu’il ne prévoit
pas de restituer les dépôts avant 2003,
malgré les déclarations de Duhalde.
Vous pouvez faire toutes les opérations que
vous voulez, mais sans sortir d’argent. "
Le
corralito a donc été le détonateur de
la crise argentine ?
L. M. –
" Tout de suite, on a assisté aux
émeutes de la faim. Elles concernent les pauvres,
tous ceux qui sont intégrés au sein
de l’économie parallèle que l’on estime
de 30 à 40% de la valeur ajoutée argentine.
Les gens qui travaillent au marché noir sont
payés cash. Mais comme les banques sont
fermées, les patrons ne règlent plus
leurs employés. Sans argent, cette catégorie
de travailleurs bascule dans la pauvreté. Ce
sont eux qui ont été les premiers touchés
par la mesure du corralito. Tandis que les
cacerolazos [les concerts de casseroles], représente
la classe moyenne et concerne l’épargne des
ménages. Le mouvement de la classe moyenne
a relayé celui des émeutes de la faim,
ce qui a provoqué l’explosion générale
du pays. "
En
Europe, certains reprochent à Duhalde ses
accents populistes pour répondre à
l’état de crise du pays ?
L. M. –
" Il faut nuancer tout ce que l’on peut
entendre un peu partout à ce propos. La classe
politique est malmenée aujourd’hui dans le
pays. Les personnalités politiques ne se baladent
pas dans la rue parce qu’elles risquent d’être
tabassées. Mais comment récupérer
de la crédibilité auprès de la
population et sa confiance. D’abord, avec un discours
que les gens veulent entendre. On ne peut pas dire
aux gens : " on va continuer à
dévaluer le peso et à baisser les salaires,
etc. ". Le discours populiste est nécessaire.
Même si cela ne plait pas trop aux Européens. "
L’Argentine
a donc besoin d’un Peron du XXIe siècle ?
L. M. –
" Sinon la classe politique n’a aucune chance
de récupérer le pouvoir politique. Surtout
que le président actuel, Eduardo Duhalde, n’est
pas un président élu [NDLR :
Duhalde a été nommé président
par intérim le 2 janvier 2002, suite à
la démission de quatre prédécesseurs
en 15 jours]. Il a perdu les élections en 1999.
C’est-à-dire qu’il est président en
ayant perdu des élections. Sa légitimité
est très faible. S’il ne tient pas un discours
populiste, il ne restera pas une semaine au pouvoir.
D’un point de vue économique, le pays risque
l’hyper-inflation et du côté politique,
l’hyper-bordel. Autrement dit, le chaos et l’anarchie. "
Ne
craint-on pas l’intervention des chars dans la rue ?
L. M. –
" Non, l’armée n’en est plus capable.
A moins d’une guerre civile. Par contre, comme la
politique a horreur du vide, si l’anarchie explose,
il y a un risque de voir arriver au pouvoir un " vrai "
populiste. Puisqu’en essayant de bien faire les choses,
ça n’a pas marché, un homme s’imposera
et nationalisera toute l’économie. C’est ce
que craint le département d’Etat américain,
mais ce que le Trésor américain et le
FMI ne voient pas. C’est la raison pour laquelle il
y a des discussions entre ces institutions. "
Quelle
est l’issue de secours pour sortir de la crise argentine ?
L. M. –
" L’Argentine ne peut pas se sortir du pétrin
toute seule. Elle a besoin d’aide. Et le seul pays
qui puisse lui apporter cette aide, qui soit crédible,
ce sont les Etats-Unis. C’est le Trésor américain.
C’est Bush. Mais avec la doctrine républicaine
actuelle, c’est mal parti, car l’Argentine ne représente
pas un pays stratégique pour les Etats-Unis. "
Comment
voyez-vous l’avenir du pays ?
L. M. –
" Je suis très pessimiste. Sans aide
extérieure, aucun agent économique en
Argentine, internes ou externes, n’aura confiance
en la monnaie argentine. Dans ce cas, la pésification
ne sert à rien. Même si le pays reçoit
l’aide américaine, l’économie repartira
lentement et ne sera pas dynamique. L’Argentine n’est
pas un pays stratégique. Elle est loin de tout
et de tout le monde. Pendant longtemps, les gens n’auront
pas confiance en les banques. Pourquoi déposer
de l’argent dans un endroit où il risque d’être
bloqué s’il y a une autre crise ? Les activités
économiques s’effectueront beaucoup au comptant.
Sans aide, l’économie sera primitive au cours
des 5 à 10 prochaines années et elle
enregistrera des taux de croissance très négligeables.
Avec le corralito, le gouvernement empêche
les transactions monétaires et paralyse toute
l’économie du pays jusqu’en 2003. Personne
ne consomme. Personne n’investit. On prévoit
un taux de croissance pour ce trimestre [le premier
de 2002] de moins 10%. Mais si l’aide économique
est nécessaire, elle n’est pas suffisante.
Cela suppose également une stabilité
politique. Et les réseaux politiques actuels
sont cassés et ne sont pas saints. "
Propos
recueillis par Dimitri Beck