Martine
Droulers - «Le Brésil
compte cinq grandes régions et chacune
d'elle renvoie à des questions de développement
ou d'insertion dans la mondialisation. En commençant
par le nord, on peut citer l'Amazonie. L'insertion
de cette zone devrait se faire par le commerce
du bois. Bien qu'actuellement 80% du bois amazonien
soit consommé au Brésil même,
le stock de bois tropical asiatique est en train
de disparaître et il est probable que dans
les années à venir le bois brésilien
soit recherché au niveau international.
L'intégration se réalise aussi grâce
à l'élevage et aux voies de communication,
l'enjeu étant notamment la navigabilité
du fleuve amazone pour évacuer les produits
du centre du Brésil. La deuxième
région, le centre ouest du pays, celle
de Brasilia, connaît un fort dynamisme pour
l'agri business et essentiellement la culture
du soja (le Mato Grosso est devenu le premier
producteur du Brésil). La troisième
région le Nordeste est renvoyé à
des questions de sous-développement par
ses très bas indices socio-économiques,
les plus bas du pays (analphabétisme et
de mortalité infantile élevés).
La quatrième région, le Sudeste,
autour de Rio-Sao Paulo-Belo Horizonte, la plus
riche du pays possède les activités
les plus variées, une industrie extrêmement
développée et représente
60% du PIB brésilien. Enfin la région
du sud se distingue par sa place géographique
: les trois états qui la composent sont
insérés dans la dynamique du Mercosur
avec l'Argentine, l'Uruguay et le Paraguay pour
développer les communications et les relations
régionales.»
Pourquoi l'Amazonie est-elle la région
la plus mal insérée dans l'ensemble
brésilien ?
Martine
Droulers -
«Traditionnellement,
il s'agit d'une région mal desservie pas
les moyens de transports et les voies de communication.
Mais depuis les grands plans d'intégration
économique des années 70 cela a
tendance à s'estomper. Le dernier grand
projet comporte de véritables innovations
technologiques, il s'agit du Sivam, système
de surveillance radar qui permettra de contrôler
toute l'Amazonie. Grâce à des images
satellites examinées en permanence, un
dispositif humain important (près de 5000
militaires en permanence) un contrôle de
la région sera désormais assuré
: surveillance des frontières, du narcotrafic,
des incendies de forêt. En principe, les
résultats de ce système, mis en
place depuis un an à Manaus, devront être
communiqués à la communauté
civile.»
Quelles
sont les grandes orientations du gouvernement
Lula en terme d'aménagement du territoire
?
Martine
Droulers -
«
Le gouvernement poursuit le programme existant
" Avança Brasil " (Avance Brésil),
programme de grands investissements sur une quarantaine
de projets publics et privés : usines hydroélectriques,
infrastructures routières, énergétiques,
modernisation portuaire. Il concerne autant l'intégration
de l'Amazonie au reste du pays qu'une meilleure
communication avec le Mercosur et bien entendu
le reste du monde. Parmi les routes, certaines
sont critiquées, surtout celles qui s'avancent
en Amazonie, par les défenseurs de l'écologie,
car pour eux, de nouvelles routes risquent d'accélérer
le mouvement de déforestation. La construction
de barrages a également été
critiquée et freinée pour causes
de dégâts dans la forêt. Il
y deux ans, une grande panne d'électricité
a accéléré le reprise des
investissements. Aujourd'hui le programme est
reparti, probablement avec plus de précautions
qu'il y a 20 ans. Sur 50 projets hydroélectriques
prévus, seuls 3 ont été réalisés
dont 1 a inondé une énorme zone
pour une production électrique mineure.
Il y a un véritable bras de fer entre la
société civile et la grande compagnie
électrique brésilienne. »
Quelle
est la politique adoptée en matière
de transports ferroviaires ?
Martine
Droulers - «Bien qu'il n'y a
pas de véritable réseau ferroviaire
au Brésil quelques projets de construction
de chemins de fer existent. Mais au Brésil
les voies de chemin de fer n'ont jamais été
pensées en terme de réseau. Les
voies construites étaient destinées
à véhiculer des produits : comme
celle qui transporte les minerais de fer du Nord
de l'Amazonie vers le littoral atlantique et celle
du Minas Gerais, spécialisée dans
l'évacuation du minerai. Une nouvelle voie
se construit actuellement pour véhiculer
le soja. Mais elles ne desservent que des "
tronçons " et autour des grandes villes,
la tendance est à l'utilisation de ces
voies pour les transports périurbains.
La ligne entre Rio et São Paulo, pourtant
une liaison importante, a été arrêtée
il y a 6 ans !»
Les
projets de développement réduisent-ils
les clivages
régionaux ?
Martine
Droulers - «La richesse se concentre
et par conséquent le pôle qui attire
le plus les investissements se trouve toujours
être São Paulo, malgré une
certaine déconcentration industrielle.
A 400 ou 500 km, des zones industrielles, accueillant
notamment le secteur automobile, se sont développées.
Une légère diversification s'est
effectuée mais les grandes tendances demeurent
les mêmes : sauf exception, comme le cas
de Ford à Salvador de Bahia, les investissements
s'effectuent dans les zones plus développées.
Heureusement Bahia a un pôle de développement
important grâce à sa pétrochimie.
Ce pôle moderne d'activité n'a cependant
pas entraîné le développement
de toute la région nordeste. Ce qui a énormément
changé la donne au Brésil au niveau
national mais aussi régional, c'est la
réduction de la dépendance pétrolière.
Le pays est devenu autosuffisant à 80%
alors qu'au début des années 80,
il importait 75% de son pétrole. Le programme
alternatif d'alcool-carburant fabriqué
à partir de la canne à sucre a permis
de parfaire cette autonomie énergétique
: environ 50% des voitures au Brésil fonctionnent
au bio-carburant !»
En
matière de lutte contre la pauvreté,
y-a-t-il de grandes disparités régionales
?
Martine
Droulers - «Le programme "
Faim zéro " constitue un des volets
du plan de lutte contre la pauvreté. Il
vise l'éradication de la faim dans les
régions où elle sévit encore.
De nombreuses analyses statistiques ont permis
de déterminer les communes aux indices
les plus bas grâce notamment aux revenus
des chefs de famille. A 70%, ces communes sont
situées dans le Nordeste, le reste concerne
les périphéries des grandes villes.
Ces programmes s'attaquent donc aux problèmes
où ils se trouvent, c'est-à-dire
aux régions concernées. Mais malheureusement
" Faim Zéro ", très critiqué,
a été extrêmement mal géré
et n'a pas obtenu les effets escomptés.
Deux programmes mis en place par Fernando Henrique
Cardoso ont donné de bons résultats.
Le premier, un programme d'éducation, a
doté des municipalités éloignées
d'écoles et les enfants s'y rendent, ce
qui n'était pas le cas il y a 20 ans. Un
gros effort a aussi été réalisé
dans le système de santé. Sa décentralisation
a permis la création de postes dans de
nombreux points du pays ainsi que la formation
de leaders communautaires dispensant des soins
et des formations à l'hygiène. Résultat
: la mortalité infantile a énormément
baissé. Par l'éducation et la santé,
on lutte efficacement contre la pauvreté.»
Où
en est aujourd'hui la réforme agraire ?
Martine
Droulers - « Près de 700
000 familles réclament la terre. Parmi
elles se trouvent des fils de paysans qui n'ont
pas eu la terre et les urbains qui veulent retourner
à la campagne. Mais les sans terre n'acceptent
pas comme il y a 20 ans de se retrouver au fond
de la forêt vierge. Les gens veulent aller
tout près des routes afin de pouvoir vendre
leurs produits. La déforestation de l'Amazonie
risque de s'arrêter un peu car le mouvement
démographique ne va plus pousser vers l'intérieur
des terres. Deux raisons à cela : la démographie
n'est plus aussi galopante qu'elle n'était
dans les années 70 et les familles refusent
de s'installer dans des régions reculées.
Mais le gouvernement réforme régulièrement
l'Institut National de Colonisation de la Réforme
Agraire, chargé de faire appliquer cette
réforme au niveau fédéral,
en y incluant d'avantage de juristes. Normalement
300 personnes devraient être recrutées
prochainement. On arrive aujourd'hui à
mieux contrôler qui occupe le sol, à
mieux donner les titres de propriété.
De gros problèmes de manques de cadastres
financiers sont comblés actuellement grâce
aux images satellites, au GPS. Des progrès
ont été réalisés :
pendant le gouvernement de Cardoso, 350 000 installations
de familles se sont déroulées. Mais
la réforme agraire est affaire autant juridique
qu'économique et sociale. »
Quelle
est la logique des migrations au Brésil
?
Martine
Droulers - «Elle se produit vers
les fronts de travail, situés aux abords
des grandes villes. Du côté de l'Amazonie,
les migrations se tassent, dans le sud aussi car
le marché du travail urbain s'est un peu
saturé avec la crise. Les nordestins, traditionnels
ouvriers de la construction dans le sud, se retrouvent
sans une de leur source de travail. On constate
un tassement des migrations internes. Par contre,
au Paraguay, 350 000 agriculteurs brésiliens
se sont installés pour produire du soja.
Aux Etats-Unis, les Brésiliens sont environ
600 000 mais il s'agit pour la plupart de travailleurs
qualifiés. »
Quelles
sont les principales questions que soulève
le Mercosur dans le domaine de l'intégration
régionale ? Le Brésil joue t-il
toujours son rôle de leader ?
Martine
Droulers - «Le Mercosur permet
le renforcement des économies régionales.
Le Brésil et l'Argentine essaient de mettre
en complémentarité leurs spécialités.
Face aux Américains et à l'ALCA,
le Brésil veut pouvoir présenter
une réalité d'intégration
avec les pays du cône sud ainsi que le Chili
et la Bolivie. Et c'est déjà le
cas. Le Mercosur a réussi une union douanière
sur plusieurs produits, une complémentarité
en matière d'industrie automobile. Des
différends existent encore mais les progrès
sont réels. On note aussi un changement
d'attitude : là où l'on ne voyait
que de l'hostilité et de l'indifférence
on trouve aujourd'hui des lieux de dialogue, des
comités de frontières, des villes
jumelles. Cela créera forcément
une dynamique régionale plus forte qui
se ressent déjà au niveau culturel
à travers une augmentation des échanges
étudiants, des échanges entre universités
pour la recherche, des collaborations entre théâtres
etc. Incontestablement, le Brésil joue
un rôle moteur en Amérique du Sud,
il demeure la première économie
avec un potentiel démographique important.»
Propos
recueillis par Stéphanie Chemla
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