Thorniké
Gordadzé - «Le maintien
de l'intégrité territoriale, le
développement économique et social
et enfin les relations avec les grands partenaires
géostratégiques de la région,
à savoir les Etats-Unis et la Russie, constituent
aujourd'hui les principaux défis du nouveau
gouvernement. Le défi économique
est très important. Avant l'éclatement
de l'Union soviétique, la Géorgie
était l'une des Républiques où
le niveau de vie était le plus élevé
aux côtés des Pays baltes et certaines
régions de la Russie occidentale. Les guerres
civiles et les conflits séparatistes consécutifs
à l'effondrement de l'empire soviétique
ont entraîné la Géorgie dans
le peloton de queue des républiques post-soviétiques.
Si l'on prend les revenus par habitant, la Géorgie
doit être aujourd'hui dans les trois ou
quatre derniers pays de l'ex-Union soviétique.
Le PIB a chuté de manière très
spectaculaire : le PIB de 1993 représentait
17% de celui de 1989. Au lendemain de la disparition
de l'URSS, il y a donc eu une décomposition
totale du tissu économique. Depuis 1995-1996,
la croissance est redevenue positive. A partir
de 1998, la crise financière russe a marqué
la Géorgie. La corruption et la criminalisation
de l'économie sont également entrées
en jeu à partir de la fin des années
90 entravant sérieusement le développement
de l'économie. En matière économique,
la Géorgie est ainsi devenue un pays en
proie à des groupes d'intérêts
politico-mafieux qui empêchaient tout investissement
étranger. Les seules entreprises étrangères
qui sont parvenues à s'implanter dans le
pays, notamment dans la distribution d'électricité
ou la production de vin ou d'eau minérale,
ont du quitter le pays au bout de deux ou trois
ans en raison de la pression de ces groupes criminels.
Il y eu aussi des enlèvements d'hommes
d'affaires a plusieurs reprises. Autant de facteurs
qui ont terni l'image de la Géorgie à
l'étranger. La lutte contre l'emprise des
milieux politiques, administratifs et criminels
sur l'économie géorgienne constitue
donc un défi majeur pour la nouvelle équipe
au pouvoir. Aucun projet de développement
du pays n'est envisageable, y compris la formation
des forces militaires, l'efficacité de
la police et du système de santé,
sans une éradication de la corruption.
Il ne faut pas non plus trop noircir le tableau.
Les élites intellectuelles sont relativement
importantes même si une grande majorité
est exilée à l'étranger.
C'est un pays qui ne part pas de rien. Le taux
d'analphabétisme est en dessous de 1%,
la main d'uvre est bien formée. Il
y a une capacité de développement
du tourisme, des services et même de la
haute technologie. Le pays a donc de nombreux
atouts, mais ceux-ci ne seront réellement
exploités qu'après la démantèlement
des réseaux criminels et politiques. »
Justement, où en est la lutte contre la
corruption, cheval de bataille du nouveau gouvernement
géorgien et slogan des révolutionnaires
?
Thorniké
Gordadzé -
«
Le nouveau gouvernement a commencé à
faire le ménage au lendemain de la prise
du pouvoir, même si parfois ses méthodes
ont pu paraître assez brutales. En l'espace
de quelques semaines, il y a eu des arrestations
en chaîne de responsables politiques impliqués
dans la corruption de l'ancien régime.
Les ministres de l'Energie, des Transports, le
directeur des chemins de fer ou encore le président
de la Fédération géorgienne
de Football ont ainsi figuré sur la "
black list " de l'équipe Saakachvili.
Des arrestations ont également eu lieu
dans de nombreuses régions du pays. Cependant,
les hautes sphères du pouvoir politique
n'ont pas encore été touchés,
comme les ministères de l'Intérieur,
les Douanes ou l'Armée. Les autorités
ne peuvent pas s'attaquer aux personnes qui sont
en place depuis le début des années
90. »
Des
élections législatives doivent se
tenir le 28 mars prochain pour élire un
nouveau Parlement. Quels sont les enjeux de ce
scrutin et quel rôle le Parlement aura-t-il
exactement dans la nouvelle Constitution géorgienne
?
Thorniké
Gordadzé -
«
Les élections du 28 mars devraient normalement
consacrer les acteurs démocrates de la
Révolution des roses. Les partis qui ont
participé au renversement de Chevardnadze
devraient logiquement obtenir la majorité.
Si l'opposition reste en dehors du Parlement,
ce ne serait pas très bon pour la légitimité
du nouveau pouvoir sur le long terme. Les deux
partis qui ont participé à la révolution,
le parti des démocrates unifiés
de Zurab Zhvania (l'actuel premier ministre) et
Nino Burdjanadz (la présidente du Parlement)
et le mouvement national de Mikhail Saakachvili,
ont fusionné. Cette fusion ne s'est pas
déroulée sans heurts et un certain
nombre de personnalités de ces deux partis
ont démissionné en raison de divergence.
Le mouvement national est plutôt un parti
révolutionnaire ancré dans toutes
les couches de la population et surtout dans les
régions. Ce qui n'est pas le cas du parti
des démocrates unifiés qui est plutôt
un parti urbain, composé des cadres, y
compris ceux issus de l'ancien régime.
Les membres les plus radicaux du mouvement national
ont reproché aux démocrates unifiés
d'être un peu thermidoriens, qui a des relations
avec l'ancien régime. A mon avis, Mikhail
Saakachvili a su sacrifier un certain nombre de
ses amis au moment de la fusion pour préserver
l'unité des partis révolutionnaires.
Il a su évité la scission des partis
révolutionnaires et l'éclatement
d'une guerre de chefs qui auraient nui à
l'image de la nouvelle équipe au pouvoir
au lendemain de l'élection présidentielle.
Pour l'instant, il cherche à maintenir
l'unité politique. Cependant, il n'est
pas sûr qu'elle dure tout au long de la
législature. La population a énormément
d'espoirs dans la nouvelle équipe au pouvoir.
Les espoirs sont aussi à la hauteur des
déceptions liées à la période
antérieure où la population avait
perdu toute confiance dans le personnel politique
et où le taux d'émigration était
très important. En dix ans, la Géorgie
a perdu près d'un million d'habitants nets.
La population attend des changements et croit
beaucoup aux réformes à venir. Les
thèmes majeurs de la campagne actuelle
portent sur la lutte contre la corruption ainsi
que sur le développement économique
et social. Aujourd'hui, la moyenne des retraites
du service public est de 8 dollars par mois !!
La solidarité entre les générations
amortit le choc et les Géorgiens expatriés
à l'étranger soutiennent beaucoup
leur famille restée au pays. La création
d'emplois est donc au centre de la campagne, mais
seulement après l'assainissement du pouvoir
politique. Enfin, troisième thème
de campagne : la question du règlement
des conflits en Abkhazie et en Ossétie
du Sud. Concernant le rôle du Parlement,
pas mal d'observateurs locaux ne sont pas très
contents de la réforme constitutionnelle
qui a eu lieu début février 2004.
Le système adopté est aujourd'hui
proche du système français, avec
un exécutif bicéphale où
le président dirige la politique générale,
sécuritaire et étrangère
tandis que le premier ministre est plutôt
responsable de la politique économique
et des affaires sociales. La réforme constitutionnelle
a donné naissance à la fonction
de premier ministre. Avant cette réforme,
le président était tout puissant.
Aujourd'hui, dans la constitution, le premier
ministre est responsable et propose au président
la composition du gouvernement même si un
certain nombre de ministères (Défense,
Sécurité, Intérieur) restent
une prérogative du Président. Le
rôle du Parlement a donc baissé dans
cette nouvelle configuration constitutionnelle.
C'est une source d'inquiétudes pour les
observateurs locaux. Sur le papier, ce Parlement
a des prérogatives, mais en pratique il
aura du mal à jouer le rôle de contre-pouvoir.
Il y a déjà 75 députés
qui ont déjà été élus
en novembre dernier au scrutin majoritaire à
deux tours. Les résultats n'ont pas été
invalidés car l'opposition critiquait davantage
la fraude sur les scrutins de liste. Les élections
de mars prochain auront lieu au scrutin proportionnel
et devront désigner 150 nouveaux députés
sur un total de 225 au Parlement. »
Les
régions séparatistes (Abkhazie,
Ossétie du Sud) et, dans une moindre mesure,
la région autonome d'Adjarie, constituent
une menace pour l'unité du pays. Y-a-t-il
un risque de démantèlement de la
Géorgie sous la pression des forces centrifuges
? Quelles seront les nouvelles relations entre
Tbilissi et ces différents foyers et groupes
rebelles ?
Thorniké
Gordadzé - « L'Adjarie,
une région autonome dont la population
locale est totalement hostile à l'indépendance,
présente surtout un problème de
leadership politique vis-à-vis de la capitale
Tbilissi. Cette région est restée
à l'écart du processus de démocratisation
engagé au lendemain de la chute du communisme
en raison d'un système politique local
proche du féodalisme. Cette enclave, à
l'extrémité sud-ouest de la République
de Géorgie, est gouvernée par un
véritable système clanique sans
démocratie où les élections
sont constamment truquées. Ses dirigeants
locaux gardent le contrôle total sur le
processus électoral. Avant la révolution
de novembre 2003, Aslan Abachidze, le seigneur
local, a pris la défense de Chevardnadze
par peur de perdre son leadership régional
en cas de nouveau régime. Car, malgré
ses faiblesses, le vieil apparatchik arrangeait
bien Abachidze qui obtenait toujours ce qu'il
voulait du gouvernement central. Le nouveau gouvernement
qui bénéficie auprès de la
population d'un taux de légitimité
plus élevé que l'ancien peut faire
accepter à la population des mesures plus
musclées contre le leadership d'Abachidze.
En dépit du soutien actif de la Russie
qui dispose encore d'une base militaire sur le
territoire d'Adjarie, de ses réseaux locaux
et de ses propres forces de sécurité.
Abachidze craint fortement le nouveau régime
Saakachvili. Les deux autres régions séparatistes
(Abkhazie, Ossétie du Sud) sont plus problématiques
car il y de véritables mouvements sécessionnistes
fondés sur le nationalisme ethnique abkhaze
et ossète. Contrairement à l'Adjarie,
ces deux régions ont déjà
connu des conflits qui ont amené à
une sécession de facto. La majorité
de leurs territoires n'est pas contrôlée
par le gouvernement central. Ces régions
sont très fortement marquées par
la domination russe, y compris militaire. L'actuel
gouvernement géorgien pense d'ailleurs
résoudre ces problèmes de sécession
à travers le prisme russe. Selon moi, il
faudrait que le nouveau régime réfléchisse
davantage sur les raisons de l'apparition de ces
mouvements sécessionnistes plutôt
que de miser uniquement sur les relations avec
la Russie. En ce qui concerne les risques post-révolutionnaires
de démantèlement de la Géorgie,
je ne pense pas qu'il y aura davantage de dislocation
territoriale. Cet argument a été
agité par les Russes pour faire pression
sur le nouveau gouvernement géorgien. Par
ailleurs, il ne faut pas oublier qu'il existe
aussi un mouvement nationaliste géorgien
unificateur très fort qui réunit
ces provinces dans une idéologie commune
malgré les différences ethniques,
religieuses et linguistiques. »
La
Russie dispose toujours de leviers d'action pour
déstabiliser la Géorgie en soutenant
les séparatistes d'Ossétie du Sud
et d'Abkhazie. Elle a également deux bases
militaires en territoire géorgien. Quelle
est la position actuelle de l'équipe Poutine
et comment la Russie perçoit la Géorgie
post-révolutionnaire ?
Thorniké
Gordadzé - « Pour l'instant,
la Russie est dans une position attentiste vis-à-vis
de la Géorgie. Le Kremlin était
très hostile à l'émergence
politique de Saakachvili et a soutenu jusqu'à
la fin Chevardnadze tellement il redoutait l'arrivée
au pouvoir à Tbilissi d'une nouvelle équipe
pro-occidentale et pro-américaine. Même
si Moscou considérait Chevardnadze comme
un ennemi depuis la dislocation de l'Union soviétique,
l'ancien homme fort de Tbilissi arrangeait pas
mal la Russie. Saakachvili est considéré
comme moins maniable. Le soutien populaire dont
bénéficie le jeune démocrate
limite les marges de manuvre de la Russie.
Les Russes ne vont donc pas provoqués le
nouveau régime car il est soudé
derrière sa population. La position de
Poutine est pour l'instant prudente. L'initiative
vient plutôt de la part de Saakachvili qui
s'est rendu en Russie récemment et a proposé
d'établir de nouvelles relations en partant
de zéro. Pour l'instant, rien d'officiel
n'a été décidé entre
les deux pays, excepté un projet de traité
d'amitié entre les deux pays pour alléger
la politique des visas. Saakachvili a également
évoqué le renouveau de la coopération
militaire avec la Russie surtout pour rassurer
les Russes inquiets de la présence militaire
américaine en Géorgie. »
Pour
beaucoup d'observateurs de la Géorgie,
la révolution populaire de novembre dernier
n'aurait pas pu se faire sans le soutien des Américains.
Quel a été le rôle exact des
Etats-Unis dans le renversement du régime
Chevardnadzé. Quelle est l'influence actuelle
des Etats-Unis sur le nouveau pouvoir ?
Thorniké
Gordadzé - « Le gouvernement
américain a peu participé à
la révolution dite des Roses. La Maison-Blanche
et le cabinet du secrétaire d'Etat américain
étaient plutôt favorables à
ce que Chevardnadze aille jusqu'au terme de son
mandat présidentiel avant de remettre son
pouvoir à la nouvelle génération
géorgienne. Ils n'envisageaient pas son
renversement en novembre 2003. Les Américains
ont plutôt essayé de trouver une
solution négociée entre Chevardnadze
et les révolutionnaires. Ils avaient néanmoins
donné quelques signaux à l'ancien
régime quelques mois auparavant en diminuant
l'aide financière bilatérale à
la Géorgie et en demandant à Chevardnadze
de se distancer du processus électoral
législatif. Pendant les journées
révolutionnaires, le gouvernement américain
a plutôt prôné la modération
car il avait peur d'un embrasement généralisé
de la guerre civile. Par contre, Georges Soros
a joué un rôle indéniable
dans cette révolution pacifique. Le milliardaire
américain a soutenu financièrement
les mouvements étudiants géorgiens
et le parti de Saakachvili. On peut même
dire que Soros a financé la carrière
politique de Saakachvili depuis quelques années.
L'apport de Georges Soros à cette révolution
dite des Roses a donc été décisif
sur le plan financier. L'influence de Soros continue
aujourd'hui à être grande sur le
nouveau gouvernement géorgien. Deux ministres
de l'actuel gouvernement sont des anciens collaborateurs
du financier américain au sein de sa fondation.
Par exemple, le président de la Fondation
Georges Soros en Géorgie est devenu ministre
de l'Education et l'un des collaborateurs de la
Fondation Soros à Budapest est devenu ministre
de l'Economie et de l'Industrie. Un certain nombre
de jeunes conseillers de Saakachvili ont également
été formés aux Etats-Unis
dans le cadre des échanges universitaires
mis en place et gérés par la Fondation
privée de Soros. Le gouvernement américain,
quant à lui, a doublé son aide économique
bilatérale à la Géorgie depuis
la révolution. Cette aide annuelle atteint
donc aujourd'hui 185 millions de dollars. De plus,
la Maison-Blanche est engagée dans un programme
de formation des forces spéciales de l'armée
géorgienne dans le cadre de la lutte contre
le terrorisme islamiste dans la région.
Les Etats-Unis ont également débloqué
de l'argent pour régler la facture énergétique
de la Géorgie au lendemain de la révolution
de novembre 2003. »
Située
sur les routes de l'Or noir, la Géorgie
est un maillon essentiel pour l'acheminement des
hydrocarbures de la Caspienne vers les marchés
extérieurs. Tiraillée entre les
intérêts stratégiques, énergétiques
et géopolitiques des Etats-Unis et de l'encombrant
voisin russe, la Géorgie est au centre
d'un nouveau grand jeu pétrolier et gazier.
Le nouveau président s'est engagé,
lors de sa prestation de serment le 25 janvier
2004, à se tenir à égale
distance de Moscou et Washington. Quelle est sa
réelle marge de manuvre et sa véritable
capacité d'action ?
Thorniké
Gordadzé - « Saakachvili
entend équilibrer sa diplomatie par un
jeu d'alliances et de contre-pouvoir entre les
grandes puissances américaines et russes.
C'est une constante de la diplomatie géorgienne
dans l'histoire. Sa marge de manuvre est
étroite mais il va chercher à jouer
la carte de la Géorgie du mieux que possible.
»
Quelle
est la stratégie américaine dans
la région ? Quel rôle les Etats-Unis
vont-ils jouer à l'avenir sur la Géorgie
?
Thorniké
Gordadzé - «Les Américains
sont actifs depuis longtemps dans cette région
en raison des ressources énergétiques
de la Caspienne. Ils sont également entrain
de déplacer leurs bases militaires de l'Europe
de l'Ouest vers l'Europe de l'Est et l'Asie centrale
dans le cadre de leur stratégie de lutte
contre le terrorisme. Washington envisage notamment
d'installer de nouvelles bases en Géorgie
ou en Azerbaïdjan. La Géorgie est
le véritable verrou stratégique
du Caucase car c'est le seul pays qui a un accès
à une mer ouverte et qui a une frontière
très longue avec le Caucase russe. La Géorgie
est un pays clef pour la stabilité régionale
dans le Caucase.»
Propos
recueillis par Julien Nessi
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