Zaki
Laïdi - «La mondialisation
est vécue par les individus, les citoyens,
les acteurs politiques et sociaux comme une perturbation
de l'ordre social en raison des transformations,
des remises en cause et de l'incertitude qu'elle
suscite. C'est ce que j'appelle tout simplement
la grande perturbation.»
Première caractéristique de cette
grande perturbation : la souveraineté des
Etats se transforme. Selon vous, nous entrons
dans l'ère de " la souveraineté
opérationnelle ". De quoi s'agit-il
exactement ?
Zaki
Laïdi -
«
La souveraineté a perdu son caractère
absolu. La souveraineté opérationnelle
consiste à dire que la souveraineté
des Etats n'existe que par rapport aux objectifs
que ceux-ci cherchent à s'assigner. Il
y a moins une souveraineté absolue, mais
une souveraineté qui s'applique à
des domaines particuliers, c'est-à-dire
la capacité à agir pour le compte
d'une collectivité politique. Ce qui signifie
aussi que les Etats, pour renforcer leur pouvoir
et leur autorité, sont paradoxalement de
plus en plus amenés à partager leur
souveraineté avec d'autres entités.
C'est un peu le schéma de l'Europe : pour
renforcer le pouvoir des Etats, chaque Etat doit
le partager avec d'autres, mutualiser ses forces
avec d'autres pour récupérer collectivement
cette souveraineté. »
Deuxième
caractéristique : la montée en puissance
de la société civile internationale.
Quel est, selon vous, le rôle aujourd'hui
de la société civile internationale
?
Zaki
Laïdi -
«
Elle a trois fonctions essentielles. La première,
c'est une fonction d'alerte des pouvoirs publics
sur l'existence d'un certain nombre de problèmes
et d'enjeux. La deuxième, c'est une fonction
de dévoilement des préférences
collectives. Par exemple, lorsqu'une ONG met en
évidence les problèmes d'environnement,
elle sensibilise les Etats et les oblige à
prendre en compte le respect de l'environnement.
La troisième fonction, c'est la capacité
d'influence. Selon moi, cette influence reste
relativement limitée et très variable
en fonction des domaines d'intervention : forte
dans l'environnement, nul dans le domaine de la
sécurité. »
Selon
vous, l'altermondialisme est un radicalisme sans
perspectives, prisonnier de la logique idéologique
et incapable de faire des contre-propositions.
Pour quelles raisons ?
Zaki
Laïdi - « Il faut éviter
de définir l'altermondialisme en des termes
trop généraux parce qu'il renvoie
à une pluralité d'acteurs, à
une diversité de stratégies et d'intérêts,
y compris au sein d'un même mouvement. Par
exemple, au sein d'Attac, il y a plusieurs lignes
politiques. A l'évidence, la capacité
de la mouvance altermondialiste à proposer
des solutions alternatives reste extrêmement
limitée. Pour revenir à Attac, cette
organisation s'en tient au totem de la taxe Tobin,
tout en sachant que celle-ci a peu de chances
d'être mise en place, mais c'est précisément
parce qu'elle a peu de chances d'être mise
en place que Attac surenchérit sur cette
taxe. Cette taxe Tobin offre au mouvement une
perspective d'action illimitée. Attac parle
aussi de " protectionnisme coopératif
" sans avoir jamais explicité le contenu
de ce terme. La critique n'est pas erronée,
loin de là, mais sa capacité à
proposer des alternatives et un débouché
politique restent extrêmement faibles. Le
discours finit par être très incantatoire,
extrêmement répétitif et au
fond, extraordinairement idéologique à
destination d'un public orphelin d'idéologies
cohérentes et de prêts à penser
politiques. Attac mord dans des franges de la
population qui ont un niveau culturel relativement
élevé et qui sont au fond les héritiers
d'une pensée très classique, soit
souverainiste-étatiste, soit socialisé
par le programme communiste des années
70. Les principaux dirigeants d'Attac sont d'ailleurs
issus très clairement du mouvement communiste.
Si on parle de l'altermondialisme français,
il faut le décomposer car lui-même
n'est pas homogène. Une institution comme
Attac n'est pas du tout homogène. Il y
a des souverainistes anti-européens et
nationalistes, inspirés par le chévenemento-communisme.
Il y a aussi des libertaires et des révolutionnaires
trotskystes qui ont une autre perspective. »
Quelles
sont les limites de la mouvance altermondialiste
? Y-a-t-il un risque d'essoufflement sur le long
terme de ces mouvements ?
Zaki
Laïdi - « Il y a effectivement
un risque d'essoufflement sur le long terme dans
la mesure où ces mouvements sont dans l'incapacité
de fournir une interprétation rassurante
ou satisfaisante pour ses groupes et ses militants.
L'altermondialisme français renvoie non
pas à une condition sociale mais à
une condition existentielle. Au fond, c'est assez
paradoxale de voir que ce sont les groupes sociaux
les moins exposés à la mondialisation
qui sont les plus virulents dans l'altermondialisme.
Les groupes les plus exposés à la
compétition mondiale dans la société
française sont les plus sous-représentés
au sein d'un mouvement comme Attac, par exemple.
»
Pourquoi
la mondialisation est-elle une source d'inquiétude,
un facteur anxiogène, comme vous le soulignez
dans votre essai ?
Zaki
Laïdi - «La mondialisation
crée des gagnants et des perdants. Se pose
la question de la prise en charge des perdants
dans ce jeu social. C'est une première
source d'anxiété, surtout pour les
plus vulnérables. Seconde source d'angoisse
: les coûts de la mondialisation sont très
clairement et immédiatement identifiables
tandis que ses gains apparaissent beaucoup plus
diffus dans l'espace et dans le temps. Troisième
raison : les règles de fonctionnement du
système de l'échange mondial ne
correspondent pas du tout à l'idée
intuitive que les individus et les citoyens s'en
font. Les opinions restent dominées par
le paradigme mercantiliste : elles considèrent
que dans l'idéal, il faudrait exporter
plus et importer moins. Or, économiquement,
ce principe est contraire aux règles de
fonctionnement du commerce mondial. La quatrième
raison vient aussi du fait qu'il y a un arbitrage
entre le court terme et le long terme. Les effets
négatifs à court terme sont compensés
par les effets positifs à long terme. Mais,
bien évidemment, on voit plus les effets
à court terme. Par exemple, les délocalisations
paraissent comme extrêmement négatives
et comme une source d'appauvrissement alors qu'en
réalité c'est une source d'enrichissement.
L'erreur des altermondialistes est de considérer
les délocalisations comme un mal. En réalité,
c'est un processus inexorable. Il est parfaitement
normal que des activités à faible
valeur ajoutée se déplacent vers
les pays en voie de développement. L'ajustement
et la transition peuvent être plus ou moins
longues et difficiles et c'est là que réside
le cur du problème. C'est une logique
inéluctable. Refuser ce raisonnement, c'est
refuser aux populations du Tiers-monde le droit
de se développer. La clef de cet ajustement
et de cette transition, c'est le relèvement
des qualifications. C'est le seul moyen pour les
pays riches de renforcer leurs atouts. C'est d'être
sur des créneaux à forte valeur
ajoutée. Cet objectif ne règle pas
le problème de travailleurs non qualifiés
que l'on ne peut pas requalifier facilement. Les
désordres et les perturbations découlent
de ce fait. »
Quelle
place peuvent avoir les perdants de la mondialisation
dans notre société ?
Zaki
Laïdi - « Il y a une course
de vitesse qui s'exerce entre l'entrée
de ces nouveaux venus dans le jeu social mondial
et l'adaptation des travailleurs peu qualifiés
à cette nouvelle donne. Il n'y a pas de
situation social figée. Nous sommes dans
une période de déséquilibre
plus forte parce qu'il y a des remises en cause
et de nouveaux rapports de force. »
Quelle
est l'évolution du rapport de l'Etat avec
le marché ?
Zaki
Laïdi - «L'Etat et le marché
sont dans une relation conflictuelle et complémentaire.
Il n'y a pas de mondialisation sans marché.
La mondialisation se fait à la fois avec
et contre l'Etat. Contre l'Etat car le marché
cherche à se défaire de la régulation
et des contraintes d'ordre publique. Avec l'Etat
car le marché a besoin de lui pour faire
valoir ses points de vue lors des négociations
commerciales. Le marché a aussi besoin
de l'Etat car il n'y a pas de développement
possible mondialisé sans des infrastructures
dont les Etats sont des garants essentiels. L'Etat
continue a exercer des fonctions régaliennes
(la sécurité) sans lesquelles les
échanges ne sont pas possibles à
l'échelle mondiale. L'idée selon
laquelle la mondialisation se ferait uniquement
contre les Etats ne correspond pas à la
réalité des choses. Il faut donc
penser le processus d'une manière dialectique.
»
Propos
recueillis par Julien Nessi
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