Richard
Banégas - «Les mercenaires
d'aujourd'hui ne sont plus les mêmes qu'hier.
A mon sens, il faudrait parler aujourd'hui de
néomercenariat dans la mesure où
ces entreprises privées de sécurité
n'ont plus grand chose à voir avec les
barbouzes des années 70. Il y a plusieurs
causes à l'émergence de ces néomercenaires.
Tout d'abord, la fin de la guerre froide a sensiblement
modifié la nature des conflits. Les guerres
post-guerre froide sont de plus en plus civiles.
Or, les armées nationales et les dispositifs
de coopération traditionnelle ne sont pas
adaptés à ces nouveaux types de
conflits. Ensuite, la structure des armées
dans la plupart des pays industrialisés
comme dans les pays du Sud a été
réformée, refondue et professionnalisée.
De nombreux militaires se sont retrouvés
sur le marché et ont dû louer leurs
services. D'autre part, la réticence des
grandes puissances à intervenir dans les
conflits dits de basse intensité explique
l'émergence des sociétés
de mercenariat. Les responsables politiques ont
encore en tête l'échec retentissant
de l'intervention américaine en Somalie
au début des années 90. Enfin, la
faillite des Etats dans les pays du Sud à
assurer leur propre sécurité est
également à l'origine de l'affirmation
des mercenaires modernes. Il convient aussi de
ne pas oublier que ce phénomène
de néomercenariat s'inscrit dans un cadre
plus général de privatisation qui
s'est étendue à tous les secteurs
de l'action publique (santé, éducation,
infrastructures) mais aussi à certaines
fonctions régaliennes des Etats. Dans les
pays en voie de développement, le monopole
de la violence physique légitime (le maintien
de l'ordre) est soumis à cette dynamique
pressante de la privatisation. Cette privatisation
se manifeste sous différentes formes, des
mercenaires traditionnels dans les pays en guerre
à la multiplication des sociétés
privées de sécurité dans
les pays en paix. Au Cameroun, par exemple, le
secteur de la sécurité privée
est devenu le premier secteur d'emploi privé
avec des centaines de compagnies. Il y aussi un
autre phénomène, c'est celui de
" la privatisation de la sécurité
du pauvre ". Dans certains quartiers et dans
certains villages en Afrique, des milices et des
groupes d'autodéfense peuvent se constituer
pour assurer leur propre sécurité
car la police est inefficace et n'a plus les moyens
de faire respecter la loi. Le néomercenariat
n'est donc pas un phénomène isolé
mais s'inscrit dans un cadre plus général
de privatisation de la sécurité.
»
Quelle définition donneriez-vous du néomercenariat
? Et quelles sont ses caractéristiques
?
Richard
Banégas - «Les
néomercenaires sont en fait des sociétés
de sécurité privées et très
professionnelles. Ils n'ont plus grand chose à
voir avec leurs prédécesseurs. Ces
entreprises sont devenues de grandes multinationales
qui ont diversifié leurs activités
au-delà de l'activité guerrière.
Elles interviennent dans le domaine de la sécurité
sous la forme de prestations : gardiennage, services
de "bodyguard", télésurveillance,
intelligence économique ou encore formation
de militaires. Ces activités sont sans
commune mesure avec celles des mercenaires des
années 70. Ces entreprises se sont également
diversifiées dans d'autres secteurs : les
investissements (placements financiers), les infrastructures
(la rénovation des bâtiments détruits
pendant la guerre, la reconstruction
), la
santé (infrastructures médicales).
Par exemple, " Sandline Internationale "
se dit de plus en plus intéressée
par l'activité humanitaire pour améliorer
son image, mais aussi pour établir des
relations privilégiées avec les
institutions internationales. Cette diversification
peut aussi s'exercer dans le domaine de l'exploitation
économique des ressources primaires d'un
pays (ressources minières, diamantifères,
pétrolières). Ajoutons que pour
certaines sociétés néomercenaires,
les concessions minières peuvent être
le principal mode de rétribution pour une
intervention. C'est le cas, par exemple, de la
holding " Executives Outcome " qui possède
2 ou 3 compagnies d'exploitation minières
et gazières dans certains pays africains
comme en Sierra Leone. Les contrats d'exploitation
sont souvent signés pour 20 ou 30 ans.
En Angola, certaines sociétés ont
obtenu des concessions aussi vastes que la Belgique.
Ces sociétés se donnent désormais
les moyens d'acquérir des ressources sur
le long terme. Elles sont là pour durer,
contrairement aux anciens mercenaires. Cette économie
de prédation et de guerre se déploie
dans le contexte de la globalisation qui offre
à ces compagnies des ressources plus grandes.
Les élites au pouvoir dans certains Etats
africains peuvent également jouer sur la
concurrence entre ces compagnies privées
de sécurité. En Angola, le gouvernement
a attendu la fin d'un premier contrat avec "
Executives Outcomes " pour ensuite signer
avec MPRI, la grande compagnie américaine
proche du Pentagone. Ces rivalités entre
sociétés de néomercenariat
sont inquiétantes car elles pourraient,
sur le long terme, nourrir les conflits armés
et la violence politique. »
Quelles
sont les sociétés qui dominent le
marché du néomercenariat aujourd'hui
?
Richard
Banégas - « Les sociétés
qui dominent le marché aujourd'hui sont
les sociétés sud-africaine (Executives
Outcomes...), anglo-saxonne (MPRI, DSL...) et
israélienne (Landal). Les Français
sont bien loin derrière. C'est en tout
cas un secteur en plein boom. »
Existe-t-il
d'autres formes de mercenariat à côté
de ces sociétés privées de
sécurité ?
Richard
Banégas - «
L'ancien mercenariat tel qu'on l'a connu n'a pas
complètement disparu. Les anciens réseaux
Bob Denard sont encore actifs. Ils essaient de
se reconvertir comme on a pu le voir récemment
aux Comores. Il existe aussi des bandes de "
desperados " qui louent leurs services aux
plus offrants. Ce que l'on voit aujourd'hui autour
des conflits ivoirien, libérien ou sierra-leonais,
ce sont des activités de mercenaires. Ces
mercenaires ne sont pas structurés sur
un mode d'entreprise. C'est une forme de mercenariat
plus informel, lié davantage à des
réseaux transnationaux criminalisés
et à des rébellions transnationales
criminalisées qu'à des grandes entreprises.
Les chasseurs traditionnels Dozo et les Kamajors
sierra-leonais, par exemple, se comportent comme
des mercenaires dans le conflit ivoirien.»
Quelles
sont les conséquences de l'intervention
des mercenaires dans les conflits ?
Richard
Banégas - «
Les responsables politiques en Occident font un
pari dangereux en sous-traitant la gestion de
l'insécurité à des compagnies
privées. Cette tendance est aujourd'hui
fortement à l'uvre. On est entrain
de passer de la privatisation de la guerre à
la privatisation du " peace keeping ",
voire de la coopération militaire. Les
Etats-Unis ont appliqué cette logique pour
la reconstruction en Afghanistan et sont en train
de la renouveler en Irak. »
Dans
quelle mesure cette stratégie de la sous-traitance
des fonctions régaliennes est-elle efficace
? Quels sont les risques de cette logique de la
privatisation de la sécurité et
de la violence politique ? La privatisation de
la violence politique ne constitue-t-elle pas
un danger sur le long terme pour la stabilité
?
Richard
Banégas - « A court terme,
cette stratégie peut paraître efficace.
Les compagnies privées sont plus souples
que les gros appareils militaires classiques,
peuvent s'adapter plus facilement au terrain et
offrent des services clefs en main. Elles ont
plus de latitude politique et ne sont pas tenues
par des dispositifs d'alliance. Il semblerait
que leur dispositif opérationnel soit beaucoup
plus en phase avec les conflictualités
post-guerre froide et l'économie des guerres
civiles. Cependant, sur le long terme, ces atouts
doivent être relativisés. Sur le
terrain, cette intervention ajoute à la
violence et accroît le potentiel de violence
des groupes en conflit. Les groupes armés
formés par ces nouveaux mercenaires peuvent
s'autonomiser et acquièrent des compétences
et du matériel militaires qu'ils n'avaient
pas au départ. Prenons l'exemple des Kamajors
en Sierra-Leone. Au départ, les Kamajors
sont des chasseurs néo-traditionnels armés
de lances, de flèches et de simples fusils.
Quand les mercenaires d'Executives Outcome sont
arrivés, ils se sont appuyés sur
les Kamajors. Ils les ont recrutés, formés,
armés, organisés en véritables
milices dépendantes de l'armée nationale
sierra-leonaise. Il y a donc eu une institutionnalisation
et une professionnalisation d'un groupe traditionnel
provoquées par l'arrivée de mercenaires
professionnels. L'intervention des néomercenaires
peut ainsi accroître le potentiel de violence.
D'autre part, cette intervention peut renforcer
la tendance des belligérants à régler
des problèmes par la voie des armes. La
présence de mercenaires met au second plan
les solutions politiques au profit des armes.
Elle peut également nourrir des ressentiments
nationalistes dans le pays. Enfin, ces néomercenaires
n'ont pas vocation à rester dans le pays.
Une fois que le contrat est terminé, ils
s'en vont. On peut donc légitimement douter
de leur responsabilité politique. Par ailleurs,
ces sociétés échappent à
tout contrôle. Une convention des Nations
Unies existe, mais elle est restée lettre
morte. Les Etats n'ont donc aucune prise sur ces
compagnies privées. Cette marchandisation
de la sécurité est une tendance
inquiétante pour l'avenir. »
Propos
recueillis par Julien Nessi
Copyright
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