Pascal
Le Pautremat - «C'est très
difficile d'y voir clair aujourd'hui parce qu'en
ce moment les Américains sont confrontés
à des adversaires qui pratiquent avec brio
la guérilla. Ils réussissent à
rester cachés dans les zones urbaines au
milieu de la population et à frapper quand
ils le veulent. En revanche, les premières
interventions des forces spéciales étaient
de repérer les sites de lancement de missiles
comme les Scud, etc., les pôles de commandements
de l'armée irakienne et certaines unités.
Il y avait une volonté de recouper l'information
obtenue par les voies technologiques pures, comme
les satellites. L'intervention d'éléments
humains infiltrés a ainsi permis de recouper
cette information.»
Comment les forces spéciales peuvent-elles
aujourd'hui contrer la guérilla irakienne
?
Pascal
Le Pautremat - «Je
pense que leur volonté actuelle est d'essayer
d'infiltrer ces réseaux de guérilleros.
C'est la meilleure solution pour briser l'étau
qui se ressert sur les soldats américains
en Irak. Mais une infiltration est longue parce
qu'il faut trouver les hommes qui vont être
reconnus à la fois comme fiables de la
part des Occidentaux et comme étant complices
des terroristes ou des guérilleros. »
Comment
y parvenir ?
Pascal
Le Pautremat - « Il faut trouver
des types qui soient retaillés psychologiquement
auxquels il faut inventer un passé. Parce
que l'on imagine très facilement que si
ces guérilleros sont rattachés à
des réseaux de moudjahidin [combattants
de la liberté] venus de différents
pays moyen-orientaux et proche orientaux qu'ils
se connaissent directement ou indirectement. Ils
ont tous faits leurs premières armes soit
en Tchétchénie, soit en Bosnie dans
les années 90 ou même en Afghanistan
contre les Soviétiques. Donc de près
ou de loin, il y a toujours des noms dont certains
se souviennent. Les éléments infiltrés
peuvent se faire épingler en disant qu'ils
ont participé à telle ou telle bataille,
dans telle région et qu'on leur demande
avec qui ils étaient à ce moment
là, avec quel seigneur de la guerre, etc.
»
Par
rapport à la démoralisation qui
gagne les troupes régulières américaines
sur le terrain huit mois après le début
de l'intervention militaire en Irak, peut-on supposer
que des membres des forces spéciales se
posent également la question de la légitimité
de cette guerre ?
Pascal
Le Pautremat - «
Non, en fait les hommes des forces spéciales
ont toujours tendance à regarder les troupes
régulières avec ironie. Parce qu'ils
n'ont pas la même façon de traiter
et d'aborder leur métier. Et puis, ils
n'ont pas du tout les mêmes finalités
que les forces conventionnelles. En plus, c'est
vrai que le pourcentage de succès des missions
des forces spéciales est bien plus important
que celui des missions menées par les forces
dites régulières. »
Grâce
aux premiers renseignements recueillis par des
forces spéciales infiltrées en Irak
avant l'intervention militaire, n'y avait-il pas
moyen d'obtenir des informations précises
sur l'existence ou non d'éventuelles armes
de destruction massive en Irak ?
Pascal
Le Pautremat - «
Si bien sûr. Mais les hommes sont tenus
au secret. On peut imaginer que très vite
certains membres des forces spéciales aient
vite réalisé qu'il n'y avait pas
véritablement de menace. Ou alors, s'il
y avait une menace pourquoi avoir attendu autant
de temps pour sortir l'information tel un scoop
? »
On
peut effectivement se poser la question
Pascal
Le Pautremat - « Mais pour des
raisons politiques et pour légitimer une
intervention militaire, les gouvernements sont
parfois amenés à camoufler, à
modifier la réalité de la situation
pour légitimer leur action. »
En
dehors de l'Irak, y a-t-il des forces spéciales
en Afghanistan ?
Pascal
Le Pautremat - « Au niveau français,
on ne pas en parler en raison d'une clause de
discrétion qui a été signé
entre la France et les Etats-Unis. Il est également
interdit de dévoiler les unités
déployées sur place et leurs effectifs.
Mais du côté américain on
retrouve les Rangers, qui appartiennent à
l'armée de terre, mais aussi des hommes
de la Delta Force qui est très secrète
et qui a souvent un rôle de formateur des
différentes forces spéciales d'autres
pays. Il faut souligné aussi qu'il y a
une étroite collaboration avec les services
secrets américains, la CIA [Central Intelligence
Agency]. D'ailleurs on s'aperçoit que les
savoir-faire sont quasiment identiques. Maintenant
les modes d'emploi et les comptes-rendus de missions
ne suivent pas les mêmes voies hiérarchiques.
»
Quelles
sont actuellement leurs missions en Afghanistan
?
Pascal
Le Pautremat - « Ces dernières
semaines c'était essentiellement une volonté
de bloquer la pénétration de commandos
talibans depuis la frontière afghano-pakistanaise
dans l'Est du pays. Ce sont plus des opérations
de combats. Mais ils restent vigilants sur la
situation à l'intérieur du pays.
Parce qu'il y a le retour des petits pouvoirs
de seigneurs de la guerre locaux qui font leur
économie parallèle avec le trafic
de pavot. »
Et
là aussi pour infiltrer les réseaux,
c'est d'autant plus difficile pour les unités
spéciales en raison de la logique de clan
qui règne dans le pays ?
Pascal
Le Pautremat - « Si cela se fait,
les Américains auront très certainement
recours à des hommes qui sont connus par
les seigneurs de la guerre parce qu'à la
fin des années 80, certains d'entre eux
étaient à leur côté
contre les Soviétiques. Ils avaient ainsi
gagné leur lettre de noblesse et acquis
leur confiance. Si on infiltre ou que l'on essaye
d'obtenir des renseignements auprès de
ces seigneurs de la guerre, on est obligé
de recourir à ces mêmes hommes qui
avaient acquis un certain respect de la part des
musulmans afghans. C'est terrible pour ces hommes
parce que du coup ils se retrouvent pris entre
deux feux : d'un côté, la confiance
que leur offre un seigneur de la guerre et la
nécessité de servir son pays de
l'autre. C'est très complexe et très
ambiguë et certainement difficile à
vivre. »
On
peut supposer que beaucoup de ces hommes de l'ombre
sont également liés à la
CIA ?
Pascal
Le Pautremat - «
Bien sûr. C'est un petit monde. Le service
action de la CIA représente à peine
une centaine d'hommes. Et en France, le service
action de la DGSE (Direction générale
de la sûreté de l'Etat), c'est à
peine cinquante hommes. »
Dans
les médias, les forces spéciales
sont régulièrement décrites
comme des sortes de " super héros
". Mais n'ont-elles pas également
leur face cachée ?
Pascal
Le Pautremat - « Si on leur demande,
elles sont capables d'éliminer qui ont
leur demande de tuer. Elles le font sans état
d'âme. C'est peut-être le revers de
l'aspect un peu mythique des forces spéciales.
Alors de là à dire qu'elles sont
capables de tuer des femmes et des enfants, non
je ne pense pas. Parce que ce ne sont pas des
tueurs, ni des machines non plus. Même si
dans un sens les hommes sont des machines par
leur résistance, leur capacité à
analyser une situation. Ils arrivent un peu à
se déconnecter de leur sensibilité
d'être humain pour ne voir plus que l'opération
à mener. Oui, c'est vrai il faut reconnaître
qu'ils sont capables d'exécuter des missions
de basses uvres, comme des assassinats de
personnalités politiques. »
Les
lois de la guerre peuvent-elles s'appliquer dans
ces cas là ?
Pascal
Le Pautremat - « C'est là
où réside toute la difficulté.
Je serai tenté de vous dire que cela rejoint
le principe de la guerre de l'ombre. Une guerre
menée dans l'ombre ne s'expose pas au principe
de la loi et des sanctions juridiques, qu'elle
soit d'ordre pénal au niveau international
ou même au niveau national. La dimension
de guerre secrète échappe à
l'opinion publique. Et dans ce cas, elle échappera
obligatoirement aux pressions juridiques et aux
lois de la guerre. Ce qui importe finalement à
un gouvernement est de réussir à
obtenir les renseignements qu'il recherche ou
de réussir l'opération menée.
S'il y a de la casse dans le cadre des forces
spéciales comme dans celui des services
secrets, la réflexion est de dire peu importe,
du moment que l'on ai le résultat. »
Mais
dans ce cas, au nom du droit de la souveraineté
d'un Etat et de celui de non-ingérence
dans les affaires intérieures, le pays
dans lequel a été mené l'opération
clandestine pourrait bien saisir un tribunal international
pour se plaindre de " l'agresseur "
clandestin ?
Pascal
Le Pautremat - « Effectivement,
mais il y a un tel verrouillage en amont, il y
a de telles précautions qui sont prises
pour que justement il n'y ait pas ce cas de figure
là. C'est vrai que du coup on se retrouve
dans la situation où les forces spéciales
pures s'effacent devant le recours à des
soldats professionnels de type mercenaires, des
professionnelles de la guerre, qui vont être
envoyés dans un pays visé. En même
temps, en retour, le gouvernement qui les envoie
leur dit bien " si vous êtes pris,
nous nierons tous liens avec vous ". C'est
le principe de la guerre de l'ombre, de la guerre
secrète. Du coup, la frontière n'est
effectivement plus très nette entre l'emploi
de forces spéciales, des services secrets
et de mercenaires. »
D'ailleurs
on assiste depuis les années 90 à
l'émergence de nombreuses " prestataires
de services " de guerre et en mercenariat.
N'assiste t'on pas à une privatisation
de la guerre ?
Pascal
Le Pautremat - «
Tout a fait. Les gouvernements ont de plus en
plus recourt à ce genre de sociétés
pour éviter l'écueil de l'opinion
publique. Si l'on prend l'exemple américain,
l'administration de George W. Bush, avec les néo-conservateurs,
a beaucoup de difficultés à gérer
en terme de communication la crise irakienne.
Les militaires que l'on voit mourir depuis plusieurs
mois sur le sol irakien, ce sont de très
jeunes soldats américains qui ont une famille,
qui sont engagés pour quelques années,
parfois pour financer leurs études. On
n'est plus là dans la dimension du soldat
professionnel pur et dur, enrôlé
dans les troupes d'élites ou les forces
spéciales. Donc c'est bien plus facile
politiquement - il y a eu l'expérience
de la guerre du Vietnam il ne faut pas l'oublier
- et c'est moins dangereux pour un gouvernement
de recourir à des sociétés
privées où là, ces mêmes
sociétés agissent comme des sous-traitants.
Elles ont un vivier de main-d'uvre, de jeunes
diplômés de " travailleurs temporaires
". On peut faire le parallèle avec
une agence de travail temporaire. La société
a un catalogue dans lequel elle puise tel ou tel
élément pour répondre à
la demande du client, un Etat qui a besoin d'un
type de personnel pour mener un type d'opération
précis. Par exemple, des sociétés
proposent des pilotes d'hélicoptères
et même parfois le matériel qui va
avec, pour mener une opération comme dans
un pays africain pour récupérer
ensuite un marché du diamant, du coltan
[contraction des mots colombite et tantale, minerai
naturel qui entre dans le processus de fabrication
des technologies de microélectroniques
mais aussi dans les condensateurs d'ordinateurs]
ou encore pour s'ouvrir des parts de marchés
en matière d'hydrocarbures. Donc c'est
très pratique et très utile. C'est
transparent, il n'y a pas de trace et il n'y a
aucun souci au niveau tant législatif que
public. »
Il
y a bien des traces financières ?
Pascal Le Pautremat
- «
Oui indirectement par des fonds secret. C'est-à-dire
que des gouvernements ont des sociétés
dites privées mais vous vous rendez compte
que tel homme du gouvernement est dans le conseil
d'administration de telle société
privée par exemple. Et puis on débloque
des fonds qui transitent par des banques et des
services particuliers
Oui, il y a effectivement
paiement mais pour en retrouver la trace c'est
extrêmement difficile. »
L'émergence
de ces sociétés privées ne
risque t'il pas de diminuer l'intérêt
des forces spéciales voire de mettre fin
à leur existence ?
Pascal
Le Pautremat -
«
Pas pour l'instant. Peut-être dans un demi
siècle mais actuellement on en est au stade
où les forces spéciales prennent
de l'ampleur parce que les gouvernements s'aperçoivent
que ce sont des valeurs sûres, que l'investissement
en hommes et au niveau financier est à
la hauteur des résultats. Il y a un rapport
coût-efficacité qui défie
toute concurrence. Ce qui va peut-être remettre
un peu en cause la masse des troupes conventionnelles.
C'est plutôt dans cet ordre là. Parce
qu'il y a le tout technologique d'un côté,
mais l'on veut à la fois un acteur humain
ultra précis et ultra compétent,
donc les forces spéciales. Et puis, ces
forces spéciales seront toujours là
pour servir une cause légitime, le droit
régalien des gouvernements en place aux
yeux et aux vues de tout le monde. »
Donc
on n'a pas fini d'entendre parler des forces spéciales
?
Pascal
Le Pautremat - « Non. Et surtout
dans un monde où les conflits dits de faible
ou de basse intensité, souvent au sein
même d'un Etat, se multiplient. »
(1)
Forces spéciales. Nouveaux conflits,
nouveaux guerriers, Pascal Le Pautremat,
Editions Autrement, collection Frontières,
2003
Propos
recueillis par Dimitri Beck
Copyright
© Cyberscopie
http://www.cyberscopie.info
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A
propos de Pascal Le Pautremat
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Pascal
Le Pautremat, docteur en histoire contemporaine,
officier de réserve, est spécialisé
en histoire militaire. De 1999 à
2002 il a été chargé
de mission au Centre d'études d'histoire
de la Défense (CEHD). Il assure des
cours d'histoire géographie et de
formation en géopolitique et collabore
régulièrement à la
revue Raids. Il est l'un des coauteurs
du livre Forces spéciales, nouveaux
conflits, nouveaux guerriers (Edition
Autrement, coll. Frontières), sorti
en 2003.
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