Serge
Michel - «Les raisons sont multiples
! En premier lieu, il nous a paru que le pétrole
se retrouvait au cur de considérations
stratégiques internationales, après
une éclipse où l'on nous avait promis
une nouvelle économie sans matières
premières. Nous voulions donc trouver une
manière de raconter le monde via le pétrole
- et c'est là une seconde raison pour notre
voyage - parce que le sujet souffre de ce grand
malentendu : il est bien traité dans les
pages économiques pour le cours du baril
ou dans les pages financières lors des
grandes fusions de compagnies. L'actualité
pétrolière est ainsi considérée
dans ces pages comme un sujet sérieux,
voire presque ennuyeux. Cependant, l'or noir est
une saga inimaginable, peuplée de personnages
fabuleux comme les pionniers John D. Rockefeller
[l'entrepreneur américain et bâtisseur
de l'empire de la Standard Oil], Calouste Gulbenkian
[Arménien, c'est lui qui a découvert
le pétrole irakien mais il n'y mettra jamais
les pieds], les frères Nobel [Ils vont
notamment faire de Bakou la capitale mondiale
du brut à la fin du XIXème siècle]
et bien d'autres. Nous voulions donc nous lancer
sur la route afin d'écrire un récit
vivant pour incarner les lieux, les gens et les
enjeux, un " travel writing strategique ",
comme nous l'avons intitulé, où
le boss de BP (la compagnie britannique British
Petroleum), pour la Caspienne, surnommé
vice-roi d'Azerbaïdjan, aurait sa place au
même titre que la danseuse du ventre qui
divertit les troupes de BP tous les soirs à
Bakou. Enfin, il ne nous échappait pas
que la guerre en préparation en Irak (nous
avons démarré le voyage en février
2003) avait des relents d'hydrocarbures
même si nous n'avons jamais été
convaincus que c'était une guerre pour
le pétrole seulement. »
Vous décrivez un univers impitoyable dans
vos différents reportages. Qu'est-ce qui
vous a le plus marqué dans cette planète
pétrole ?
Serge
Michel - «Le plus frappant,
je crois, c'est que la planète pétrole
tient dans un mouchoir. De Houston à Bakou
en passant par Luanda ou la Sibérie, on
retrouve les mêmes gens, les mêmes
compagnies, la même langue de bois sur papier
glacé, la même corruption, les mêmes
jeeps Hummer, etc. Le pétrole est une sorte
de raccourci de la mondialisation. L'ingénieur
que l'on croise sur une plate-forme en Caspienne
vient de terminer une mission dans le Golfe de
Guinée. L'expatrié croisé
à Malabo (Guinée équatoriale)
va se défouler en vacances à Dubaï.
Et les populations touchées par la production
sont aussi globalisées, puisque leurs souffrances
sont les mêmes, qu'il s'agisse des indigènes
de Sibérie ou des nationalistes cabindais
en Angola. »
A
votre avis, le contrôle du pétrole
est-il au cur d'un grand jeu mené
par les Etats-Unis depuis le 11 septembre ?
Serge
Michel - «Oui, il y a un grand
jeu. La politique étrangère américaine
semblait s'organiser contre cet axe du mal défini
par Bush en janvier 2002 regroupant l'Iran, l'Irak
et la Corée du Nord. Mais il y avait un
autre axe, plus large, plus peuplé, celui
du brut. C'est-à-dire l'ensemble des pays
susceptibles de contribuer à ce qu'il y
ait assez de pétrole sur terre même
si l'Arabie devait flancher. L'Irak se trouvait
dans les deux axes à la fois, ce qui explique
sans doute ce qu'il lui est arrivé. Ce
grand jeu n'a pas commencé le 11 septembre
2001. Jimmy Carter le premier a parlé de
se battre pour le pétrole au moment de
la révolution iranienne. Et c'est Bill
Clinton qui a présidé à la
ruée sur le pseudo miracle pétrolier
de Bakou. Mais le grand jeu s'est accéléré
ce jour-la (11/9) pour deux raisons : la Maison-Blanche
a enfin compris qu'elle ne pouvait plus faire
confiance à l'Arabie saoudite, laquelle
a fourni le gros des troupes kamikazes du World
Trade Center et du Pentagone. Il fallait donc
d'urgence mettre en oeuvre cette diversification
dont parlait déjà les administrations
précédentes. L'autre raison, c'est
que l'équipe en place à ce moment
autour de Bush avait des liens très forts
avec le Texas et le pétrole. »
Quels
sont les nouveaux fronts de la guerre de l'Or
noir ? Quels sont les principaux enjeux de la
maîtrise du pétrole et de son acheminement
?
Serge
Michel - « Les nouveaux fronts
s'alignent le long de cet axe du brut qui trace
grosso modo une diagonale de la Sibérie
au Golfe de Guinée, en passant par l'Asie
centrale, la Caspienne et le Golfe persique. Les
enjeux ne sont pas forcément, pour les
Etats-Unis, de
" mettre la main " sur le pétrole.
Ce qui leur importe, c'est qu'il coule en suffisance
afin de maintenir des prix bas et ne pas affecter
l'économie américaine. Ainsi, c'est
la compagnie italienne ENI qui dirige le consortium
de Kashagan, au Kazakhstan, le plus gros champ
découvert depuis 30 ans, alors que les
Américains sont chez eux au Kazakhstan.
De même, en Angola, les compagnies américaines
sont souvent associées à la française
Total pour forer certains gisements. Entre compagnies,
ce n'est pas vraiment la guerre, nous avons plutôt
eu l'impression d'avoir affaire à une corporation
très solidaire. Pour ce qui est des routes
d'acheminement, les Etats-Unis se montrent plus
prudents. Ils ont fait un tel lobby pour le pipeline
Bakou-Ceyhan, afin d'éviter l'Iran et la
Russie ! »
Dans
votre reportage, vous montrez bien à quel
point l'exploitation du pétrole peut être
une source de malédiction et de conflit
pour les populations vivant aux alentours des
raffineries ou le long des pipelines. Vous décrivez
également un univers impitoyable fait de
coups tordus, de corruption et de grandes manuvres
entre puissants de ce monde où la loi du
plus fort semble être la règle. Pensez-vous
que cette situation va empirer dans les années
à venir ? Quelles seront les conséquences
sur le long terme de cette bataille pour le contrôle
de l'or noir sur la planète ?
Serge
Michel - «Les
conséquences à long terme vont dépendre
d'un nouveau rapport de force entre l'opinion
publique et les compagnies. Si ces dernières
peuvent continuer d'agir a leur guise, il est
vrai que la protection de l'environnement ou la
lutte contre la corruption ne font pas partie
de leurs priorités. En revanche, quand
des projets comme le pipeline Bakou-Cehan, que
nous avons suivi de bout en bout, ou le pipeline
Tchad-Cameroun, qui ne faisait pas partie de notre
table des matières, sont financés
par la Banque mondiale - et donc l'argent des
contribuables, alors les compagnies deviennent
très vulnérables et doivent se parer
de toutes les vertus. Elles ont désormais
en face d'elle un réseau d'ONG extrêmement
bien organisé, qui ont fait du pétrole
une de leurs priorités. Christian Aid,
Catholic Relief et même en France le Secours
catholique ont développé une expertise
redoutable en matière d'effets secondaires
de l'industrie pétrolière. Leurs
rapports, désormais, se lisent comme des
polars. »
Qui
sont les seigneurs de la planète pétrole
?
Serge
Michel - «Le premier cercle
de ceux que nous avons appelés les rois
du brut est constitué par les présidents
des grosses compagnies, les présidents
des " républiques pétrolières
" d'Afrique ou d'Orient, et l'entourage du
président Bush. Ils ne fonctionnent pas
toujours la main dans la main, comme le montre
en ce moment la lutte féroce que se livrent
a Moscou le président poutine et le roi
du pétrole russe Mikhaïl Khodorkovski.
Dans un second cercle, on trouve, à égalité
de pouvoir, les conseillers de l'ombre comme le
cabinet d'avocats Baker & Boots, les ministres
corrompus et les trafiquants de haut vol qui font
des marges extraordinaires sur le pétrole.
»
Un
nouvel ordre pétrolier mondial est en train
d'émerger dans lequel les Etats-Unis renforcent
leur position (Caspienne, Golfe persique, Russie...).
Pensez-vous que Washington va continuer sa guerre
pour le pétrole ?
Serge
Michel - «Il n'y a aucune raison
que les Etats-Unis diminuent leur soif de pétrole.
Au contraire. Ces vingt dernières années,
la consommation moyenne des voitures européennes
a baissé de moitié grâce a
de meilleures technologies et matériaux.
Aux Etats-Unis, elle a augmenté en raison
de leur passion pour les voitures de plus en plus
grosses, les SUV, et d'un gaspillage inouï
dans le domaine industriel. En Allemagne, il faut
50 litres de pétrole pour produire 1 000
dollars de PNB. Aux Etats-Unis, il faut 100 litres
pour le même résultat. Le seul moyen
de renverser la vapeur serait que les Etats-Unis
taxent le pétrole aussi fortement qu'en
Europe. Les meilleurs économistes américains
le réclament mais ce serait aujourd'hui
un suicide politique pour n'importe quelle administration
américaine. »
(1)
Un monde de brut. Sur les routes de l'Or noir,
Serge Enderlin, Serge Michel, Paolo Woods, Editions
du Seuil, 2003
Propos
recueillis par Julien Nessi
Copyright
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