Daniel
Compagnon - «La
disette s'aggrave de jour en jour. Il existe des
poches de famine très localisées
dans des régions rurales du sud-ouest du
Zimbabwe. Mais selon un fonctionnaire du ministère
des Affaires étrangères, qui revenait
de mission dans ce pays, la famine n'est pas généralisée.
Ce sont les effets conjugués de la sous-nutrition
et du sida qui induisent une surmortalité
de la population.
Le
pays connaît pour la deuxième année
consécutive un déficit de pluie.
La sécheresse entraîne des conséquences
évidentes en terme de production agricole,
mais n'est pas, contrairement aux dires de Robert
Mugabe, la seule cause du problème alimentaire.
Le régime n'explique pas que des pays voisins
comme le Botswana, l'Afrique du Sud, le Mozambique,
le Malawi, la Zambie ou le Lesotho subissent le
même manque d'eau mais pas une situation
aussi dramatique qu'au Zimbabwe. La combinaison
de la sécheresse et de l'occupation illégale
des fermes commerciales explique le déficit
alimentaire. Le résultat net de la prétendue
réforme agraire accélérée,
lancée en 2000, a été de
ruiner complètement le secteur agricole.
L'agriculture constituait le pilier de l'économie
zimbabwéenne.»
La réforme agraire prônée
par Robert Mugabe n'a pas de sens pour vous ?
Daniel
Compagnon -
«Il
fallait une réforme, car le Zimbabwe ne
pouvait continuer à connaître un
tel décalage entre son agriculture vivrière
et son agriculture productrice, et une répartition
aussi inégale des terres arables que celle
héritée de la colonisation. Mais
il est évident qu'une réforme agraire
doit obéir à des critères
techniques et financiers. Or la réforme
pratiquée au Zimbabwe se fonde uniquement
sur des critères politiques et idéologiques.
En confisquant les terres aux Blancs, qui étaient
des fermiers commerciaux qui connaissaient leur
métier et produisaient beaucoup et en les
remplaçant par des gens qui n'avaient aucune
expérience agricole ou une expérience
réduite, car ils ne connaissaient que l'agriculture
de subsistance pratiquée sur les terres
communales, Robert Mugabe a détruit l'agriculture
zimbabwéenne. Il est impossible de devenir
du jour au lendemain un fermier moderne très
productif. »
Quelles
sont les conséquences économiques
de l'occupation des fermes commerciales ?
Daniel
Compagnon - «L'occupation des
fermes blanches n'a pas seulement entraîné
une famine. Elle a déclenché, par
réaction en chaîne, une crise qui
s'étend dans tous les domaines de l'économie
et de la société. Les fermiers blancs
étaient les premiers employeurs du pays
et certains fournissaient des services annexes
comme des petits dispensaires de campagne ou des
écoles. 300 000 ouvriers agricoles avec
leur famille, c'est-à-dire 1 million de
personnes, vivaient sur les fermes commerciales.
L'agriculture représentait la première
source de devises du pays, avec 40% des recettes
d'exportation. 3000 entreprises environ travaillaient
en amont et en aval pour ce secteur. Les
fermiers commerciaux empruntaient chaque année
pour produire. Donc une grande partie des encours
du secteur bancaire sont liés à
l'activité agricole. Si les banques inscrivent
dans leur passif les dettes des anciens fermiers
commerciaux, elles sont menacées de faillite.»
Pensez-vous
que les conséquences de ce vous appelez
" la prétendue réforme agraire
" sont peu ou mal analysées aujourd'hui
?
Daniel
Compagnon -
«Le
plus aberrant est le refus de reconnaître
les réalités du terrain. En France
beaucoup de gens des milieux de la recherche ou
de l'université estiment que la politique
de Mugabe est juste parce qu'il prétend
donner la terre aux " pauvres paysans noirs
" (syndrome de Robin des Bois). Ils travaillent
sur les anciennes colonies françaises et
ne connaissent rien au terrain zimbabwéen.
De nombreuses personnes continuent par habitude,
par manque d'information directe et par paresse
intellectuelle, à parler des "méthodes
contestées" d'une légitime
réforme agraire. Ils ne comprennent pas
que la réforme est uniquement un instrument
politique utilisée par Mugabe pour conserver
le pouvoir. Les gens lisent la situation de ce
pays à travers des lunettes idéologiques
tiers-mondistes, ignorent des drames affreux comme
celui des anciens ouvriers agricoles et de leur
famille. Ils ont été expulsés
avec une violence pire que celle employée
contre les fermiers blancs. Les anciens employés
agricoles ont tout perdu et deviennent des réfugiés
de l'intérieur. Par ailleurs, la xénophobie
augmente et la violence s'intensifie contre ceux
qui n'étaient pas originaires du Zimbabwe.
Le gouvernement n'admet pas que ces exilés
de l'intérieur se réunissent et
créent des camps en bordure des villes.
Ils n'ont plus rien car les nouveaux occupants
issus de la bourgeoisie noire n'ont pas hésité
à brûler leurs maisons. Le gouvernement
souhaitait même empêcher le PAM (Plan
alimentaire mondial) de les nourrir. Evidemment
quand ils seront tous morts, on dira qu'il y a
eu un crime contre l'humanité. Ce sera
un peu tard. »
Est-ce
qu'il y a eu une accélération de
la réforme agraire après la réélection
le 12 mars 2002 du président Robert Mugabe
?
Daniel
Compagnon -
«Le
gouvernement a de nouveau amendé la loi
de nationalisation des terres en créant,
par l'article 8, une procédure expéditive.
Elle consiste à réduire le temps
entre la publication légale de l'expropriation
d'une ferme et le départ de l'ancien propriétaire.
Le fermier a 90 jours pour quitter sa terre en
abandonnant tous ses biens hormis ses effets personnels.
»
Trois
ans après le début du lancement
de la réforme agraire restent-ils des fermiers
commerciaux au Zimbabwe?
Daniel
Compagnon - «Sur les 4500 fermiers
blancs qui se partageaient 6000 fermes, il en
reste environ 600. Au début le gouvernement
avait édicté des critères
permettant d'expulser les fermiers et devait indemniser
les infrastructures et les améliorations
apportées aux terres. Les fermes commerciales
qui devaient être nationalisées étaient
les fermes contiguës aux terres communales
ou celles qui appartenaient à des fermiers
propriétaires de plusieurs exploitations.
Mais le gouvernement n'a respecté aucun
de ces critères, car la démarche
n'était pas sincère. Il aurait été
possible de faire une procédure accélérée
de réforme agraire de façon organisée,
planifiée et surtout sans violence. Il
faut donc revenir à une interprétation
politique du processus. »
A
qui profite la réforme agraire ?
Daniel
Compagnon - «Dès que l'élection
présidentielle est passée, on a
lâché les fauves de la classe dirigeante.
Ils se sont tous précipités, Madame
Mugabe en tête, pour choisir leurs fermes.
Un général, un gouverneur, un ministre,
ou un député du parti au pouvoir
expliquait aux propriétaires des fermes
qu'ils convoitaient, qu'ils devaient vider les
lieux dans les 12, 24 ou 48 heures et parfois
sans rien emporter du tout. Si les fermiers contestaient,
ils étaient menacés de représailles
et parfois tabassés. Quelque fois la situation
était vraiment grotesque. Une ferme avait
été nationalisée afin de
servir d'orphelinat. Mais la bâtisse était
très belle et Mme Mugabe a préféré
se l'approprier. Dans d'autres cas, les "
vétérans " et sans-terres qui
occupaient des fermes depuis 2000 ont été
expulsés manu-militari. Les membres de
la bourgeoisie d'Etat ZANU-PF estimaient que ces
fermes étaient trop bien pour eux.»
L'acquisition
des terres par l'entourage du président
zimbabwéen est-elle connue depuis longtemps
?
Daniel
Compagnon - «Il y a eu des récits
de fermiers dès août 2002. Mais un
rapport interne du gouvernement, publié
par 'Africa confidential' et issu des services
du vice-président Joseph Msika, lequel
voulait gêner certains de ses collègues
en dévoilant quelques 'abus', a confirmé
la réalité de cette situation. Il
a cloué au pilori un certain nombre de
ministres, hauts fonctionnaires et parents du
Président. Au sommet sur le développement
durable de Johannesburg, en septembre 2002, Mugabe
évoquait la " juste cause " que
représentait la réforme agraire,
au moment même, où sa famille et
les " big men " du régime s'appropriaient
des fermes.»
Les
Occidentaux et les Africains ont des points de
vue opposés sur la situation au Zimbabwe
et sur son dirigeant Robert Mugabe. Comment peut-on
expliquer les différentes positions ?
Daniel
Compagnon - «Robert Mugabe était
la coqueluche des Occidentaux jusqu'en 1996-97.
A l'époque le président américain
Clinton cherchait une nouvelle génération
de leaders africains. Elle devait incarner sa
vision d'une relance de l'Afrique sur un modèle
qui serait post-colonial, et plus proche de la
conception américaine de bonne gouvernance.
Mugabe, qui avait mis en uvre sans sourciller
et sans faiblir un plan d'ajustement structurel
entre 1991 et 1995, paraissait comme un bon élève
de la classe africaine. De plus, le Zimbabwe était
prometteur en raison justement de son agriculture
commerciale et du dynamisme de son économie.
Les années de bonnes récoltes, la
croissance du Zimbabwe pouvait être de 7%
à 8%. Les possibilités d'investissement
et de commerce intéressaient beaucoup les
Américains. Les autres Occidentaux partageaient
la même position. Les Anglais avaient de
bonnes relations avec le gouvernement Mugabe parce
qu'il était intéressant d'avoir
une "success story" dans les anciennes
colonies. Les Américains allaient même
jusqu'à dire dans les années 90
que le Zimbabwe était en voie de démocratisation.
Illusion. On avait effectivement un multipartisme
de façade, un appareil de justice qui fonctionnait
bien en apparence et une presse relativement libre
par rapport à d'autres pays africains.
Mais, en même temps, derrière cette
façade, le parti du président avait
mis en place un système de contrôle
très fort, la police politique surveillait,
infiltrait l'opposition, les syndicats, les ONG
. Elle essayait d'éviter que ne se cristallise
un pôle d'opposition.»
Comment
est apparu le Mouvement pour le changement démocratique
(MDC) ?
Daniel
Compagnon -
«En
1997-98 est apparue une coalition civique composée
d'ONG, d'Eglises et de partis de l'opposition,
la National Constitutional Assembly (NCA).
Menée par le leader syndical Morgan Tsvangirai,
cette coalition militait pour une réforme
constitutionnelle. Parallèlement à
cela, la situation économique se dégradait
en raison de décisions économiques
calamiteuses, comme celle de donner des pensions
d'un coût exorbitant aux vétérans
de la guerre de Libération. En 1998, les
émeutes de la faim ont été
violemment réprimées par l'armée
qui a tiré sur la population. Les Zimbabwéens
ont compris que Mugabe était prêt
à tout pour conserver le pouvoir. Une articulation
s'est faite entre la contestation sociale sur
fond de crise économique et une demande
beaucoup plus politique en matière de réforme
constitutionnelle. Morgan Tsvangirai a réussi
à faire la synthèse de ces deux
aspirations. Il a montré qu'il n'y avait
pas d'amélioration économique et
sociale possible, sans un changement politique
radical. Il a lancé le parti MDC en septembre
1999 et le succès a été foudroyant.
»
Comment
a réagi le président zimbabwéen
?
Daniel
Compagnon - «Robert Mugabe a
proposé sa réforme constitutionnelle.
Ce projet biaisé soumis au référendum
en février 2000 a été rejeté
- première défaite électorale
pour le parti au pouvoir depuis l'indépendance
en 1980. La population souhaitait de plus en plus
une alternance politique. L'opposition n'étant
plus de pure forme, Mugabe s'est crispé,
radicalisé, et a montré sa vraie
nature. L'occupation des terres des Blancs, cette
forme violente de manipulation de la réforme
agraire, fut la réponse directe au référendum.
Sous couvert de réforme, Mugabe a créé
une situation de violence décentralisée,
d'anarchie sur le terrain, et l'a ensuite utilisée
contre l'opposition lors des campagnes électorales.
Cette violence explique que le MDC qui avait réalisé
un très bon score aux élections
législatives de juin 2000 ait perdu toutes
les élections partielles depuis. »
Est-ce
les anciens vétérans de la guerre
d'indépendance qui orchestrent la violence
?
Daniel
Compagnon - «Au début
l'occupation des fermes et la violence contre
l'opposition étaient assurées par
des milices de pseudo-vétérans.
Pseudo car certains membres étaient trop
jeunes pour avoir fait la guerre d'indépendance.
En fait des personnes qui n'avaient aucun moyen
de subsistance se sont engagées dans ces
milices pour gagner de l'argent. Ensuite, la main
d'uvre manquant, une nouvelle milice gouvernementale,
composée de jeunes, est apparue en 2001.
Ils sont surnommés les " green bombers
" parce qu'ils sont habillés vert
olive et que cela rappelle un insecticide genre
" Bégon " qui est commercialisé
au Zimbabwe. Eux-mêmes préfèrent
parfois s'appeler les talibans. »
Comment
a été créée cette
nouvelle milice ?
Daniel
Compagnon -
«Le ministre de la Jeunesse a
institué un service national. Officiellement
les jeunes doivent faire ce service sur une base
volontaire après les études secondaires.
Certains sont venus volontairement car ils pensaient
que cela les aiderait pour après poursuivre
leurs études ou trouver un emploi. D'autres
ont été contraints de le faire,
car on leur a fait comprendre que s'ils ne s'engageaient
pas, cela signifiait qu'ils appartenaient à
l'opposition et on leur tapait dessus. Ils ont
été entraînés à
des techniques de terreur dans des camps créés
par le gouvernement. Encadrés par des gens
de l'autre milice, par des membres des forces
spéciales de l'armée ou par des
cadres de la police secrète, ils sont formés
aux techniques de torture. Cette milice a permis
de nationaliser la campagne de terreur avant l'élection
présidentielle de mars 2002. Les milices
ont terrorisé la population. Ils ont capturé
et torturé les membres du MDC, et ont violé
des femmes et des jeunes filles liées à
des familles soutenant ce parti - ou supposées
l'être.»
La
violence au Zimbabwe est-elle la cause du changement
des Occidentaux envers Robert Mugabe ?
Daniel
Compagnon -
«Les
Occidentaux avaient promis de l'argent pour faire
une réforme agraire qui respecte le droit
et soit efficace, lors d'une conférence
qui s'est tenue à Harare en septembre 1998.
Tout a basculé un an plus tard car le président
Zimbabwéen a voulu ajouter au projet une
clause indiquant que les terres des fermiers blancs
seraient nationalisées sans indemnisation.
Il a délibérément provoqué
les Anglais - peu désireux de rapatrier
les 40000 Blancs qui ont la double nationalité.
Robert Mugabe n'a pas apprécié que
les observateurs européens des élections
législatives de 2000 concluent qu'elles
n'étaient ni justes, ni libres, ni honnêtes,
ni fiables, compte tenu des irrégularités
dans les listes électorales et de la violence
ambiante. L'article 96 de la Convention de Cotonou
[qui régit les relations entre l'UE et
les pays ACP (Etats d'Afrique, des Caraïbes
et du Pacifique)] indique qu'en cas d'atteinte
aux Droits de l'homme dans un pays, il faut instaurer
un dialogue politique entre l'UE et le gouvernement
en cause. S'il ne débouche pas et que les
Quinze ne sont pas satisfaits, ils peuvent prendre
des sanctions. Ce processus a amené aux
sanctions européennes du 18 février
2002. Globalement l'Europe et les Américains
sont dans une position de condamnation. L'administration
américaine de G. W. Bush a eu des mots
très durs sur la politique de Mugabe. Le
sous-secrétaire chargé de l'Afrique
a dit clairement que le régime d'Harare
était illégitime. Les Etats-Unis
viennent d'annoncer le gel des avoirs financiers
de certaines personnalités zimbabwéennes.
»
Les
sanctions expliquent-elles la polémique
lancée par la presse britannique contre
l'invitation de Robert Mugabe au Sommet France-Afrique
qui s'est déroulé les 20 et 21 février
2003 ?
Daniel
Compagnon -
«Le
sommet France-Afrique est un épiphénomène.
Chirac n'avait pas le choix car de nombreux dirigeants
africains avaient indiqué qu'ils ne viendraient
pas si Mugabe n'était pas invité.
Comme Chirac avait déjà préparé
son message sur l'Irak, il voulait s'assurer du
soutien de l'Afrique. Le fond du débat
consiste en une opposition au sein de l'Union
européenne. Les pays d'Europe du sud considèrent
que les sanctions ne sont pas efficaces et veulent
conserver un dialogue diplomatique avec le régime
d'Harare alors que les pays du Nord (les Allemands
et Suédois au moins autant que les Anglais)
estiment que le dialogue n'a mené à
rien et qu'il ne faut pas relâcher la pression.
Le même débat s'est reproduit en
2003 avant le renouvellement des sanctions européennes
contre le Zimbabwe. »
Les
sanctions internationales sont-elles adaptées
à la crise zimbabwéenne ?
Daniel
Compagnon -
«Les
sanctions avaient un sens dans une stratégie
de pression. A partir du moment où vous
renouvelez les sanctions mais ne faites rien d'autre,
au bout d'un moment, elles n'ont plus d'effet.
Pour être efficaces les sanctions devraient
être le premier pas d'une politique plus
offensive. Elle n'a jamais suivi. Même les
Britanniques en sont restés au niveau de
la rhétorique. Mugabe a réussi à
coincer les pays occidentaux avec le problème
alimentaire, car les pays qui condamnent le régime
de Mugabe sont de facto contraints de nourrir
sa population. " Nous pouvons très
bien nous passer des 6 millions de Zimbabwéens
qui ont voté pour le MDC " a indiqué
très cyniquement sur la BBC, Dydimus Mutasa,
un lieutenant de Mugabe. »
Le
Commonwealth va t-il comme l'Union européenne
continuer à sanctionner le Zimbabwe ?
Daniel
Compagnon - «Le
Commonwealth, c'est plus compliqué parce
qu'il est composé d'anciens dominions blancs
de l'Empire colonial anglais (Australie, Nouvelle-Zélande,
Canada) et d'anciennes colonies des Caraïbes,
du sous-continent indien et d'Afrique. Mugabe
a essayé de jouer la carte anti-impérialiste,
en présentant sa réforme agraire
comme la défense du droit du colonisé.
Il a insisté sur le registre anticolonialiste.
La connotation raciste des propos de Mugabe contre
les Blancs n'est pas perçue comme choquante
dans les pays africains. Et Mugabe a bénéficié
dès avril 2000 de la solidarité
de la communauté économique d'Afrique
australe (SADC), et d'une attitude de neutralité
bienveillante de la part de Thabo Mbeki, le président
de l'Afrique du Sud. Le président zimbabwéen
a essayé de jouer la même partition
au sein du Commonwealth, en expliquant que c'était
un mauvais coup des Britanniques, et d'un certain
point de vue, il a réussi à diviser
le Commonwealth sur des bases raciales. »
Il
y a un lobby africain favorable à Mugabe
au sein du Commonwealth ?
Daniel
Compagnon -
«Lorsque
les violences préélectorales ont
eu lieu au Zimbabwe, les Britanniques voulaient
obtenir une condamnation de ce pays par le Commonwealth.
Le sommet des chefs d'Etat et du gouvernement
de cette organisation s'est tenu en Australie
en mars 2002, une semaine avant l'élection
présidentielle. Mais l'Afrique du Sud et
le Nigeria ont défendu l'idée qu'il
fallait nommer une troïka chargée
de surveiller ces élections, et ne pas
condamner le Zimbabwe d'avance. Contrairement
aux missions envoyées par l'Union africaine
(ex-OUA) et par des gouvernements d'Afrique australe
qui ont toutes conclues, avec des nuances, à
la validité de l'élection, les observateurs
du Commonwealth ont rendu un rapport sans concession
établissant que l'élection n'était
pas libre et honnête. Les présidents
d'Afrique du Sud et du Nigeria, membres de la
troïka, ne pouvaient pas faire autrement
que de sanctionner le Zimbabwe. »
Un
an après comment réagissent l'Afrique
du Sud et le Nigeria ?
Daniel
Compagnon - «Ces deux pays n'ont
jamais été favorables au fond à
la décision du 19 mars 2002 de suspendre
le Zimbabwe du Commonwealth pendant un an. Ils
s'efforcent d'obtenir la fin de cette sanction.
Ils ont appliqué " la méthode
Coué " à grande échelle,
avec des visites au Zimbabwe et des déclarations
des plus enthousiastes, expliquant qu'il n'y avait
plus de raison de sanctionner ce pays car la réforme
agraire était terminée, et que les
lois répressives contre les opposants et
la presse allaient être abandonnées.
Pour le moment aucune réforme n'est visible
sur le terrain. Les présidents africains
sont dans le cadre de la prédiction que
l'on espère auto-réalisatrice un
jour. Il suffit de lire les rapports d'Amnesty
International ou de la FIDH (Fédération
internationale des droits de l'homme) pour comprendre
que la violence s'est intensifiée contre
les opposants. Thabo Mbeki et Olusegun Obasanjo,
président de la République fédérale
du Nigeria, qui a des problèmes internes
avec ses Etats du Nord, surenchérissent
sur le NEPAD, le nouveau partenariat pour le développement
de l'Afrique. Ils essayent ainsi de se placer
en porte-parole des intérêts du continent
et ne veulent pas que le cas Mugabe réduise
leurs plans à néant. »
Pourquoi
la politique de Robert Mugabe n'est-elle pas condamnée
par l'Afrique du Sud ?
Daniel
Compagnon - «Thabo Mbeki, président
de l'Afrique du Sud, n'a pas opté pour
une position offensive car il ne voulait pas apparaître,
au sein de la SADC, comme la grande puissance
qui allait écraser son voisin. Il a laissé
Robert Mugabe articuler sa propagande anti-impérialiste
et son discours de solidarité africaine,
mais n'a pas mesuré l'impact qu'aurait
ce discours sur la scène africaine. Ainsi,
il s'est retrouvé au sommet d'une UA pro-Mugabe,
qui, au sommet de Durban en juillet 2002, a refusé
l'élection de Marc Ravalomanana à
Madagascar mais n'a rien trouvé à
redire à celle du tyran zimbabwéen.
Thabo Mbeki a présidé une séance
au sommet de la Terre de septembre 2002 à
Johannesburg, où Mugabe expliquait tranquillement
que sa réforme agraire était du
développement durable. La salle composée
en majorité d'élites africaines
a ovationné le président Zimbabwéen.
Thabo Mbeki est incapable de gérer la situation
car il ne veut pas se trouver en porte-à-faux
avec l'opinion africaine. L'Afrique du Sud serait
pourtant la mieux placée pour exercer une
politique de pression sur le Zimbabwe. Aujourd'hui
s'il y a du courant électrique et des importations
alimentaires dans ce pays, c'est grâce à
Pretoria. »
Pensez-vous
que les populations d'autres pays qui ont vécu
l'apartheid puissent être attirées
par les méthodes zimbabwéennes de
récupération de la terre ?
Daniel
Compagnon - «Ce que Thabo Mbeki
veut éviter, c'est évidemment que
les méthodes de Mugabe fassent école
en Afrique du Sud, et qu'il soit poussé
par une aile de la gauche populiste à mettre
en uvre une expropriation des terres suivant
les mêmes pratiques. L'Afrique du Sud a
adopté une politique de dédommagement
financier beaucoup plus que de rétrocessions
des terres pour les personnes qui ont été
victimes de confiscation pendant l'apartheid.
Un certain secteur de l'opinion n'est pas d'accord
avec cette politique. D'un autre côté,
il y a une opinion liée au business et
aux secteurs modernes qui a peur que la situation
au Zimbabwe n'entraîne l'Afrique du Sud
dans le chaos régional. Pour des raisons
de calculs politiques, il est hors de question
que Thabo Mbeki se prononce contre le chef d'Etat
zimbabwéen. »
La
crise zimbabwéenne a t-elle des répercutions
sur le NEPAD ?
Daniel
Compagnon - «Les Occidentaux
disent clairement qu'il ne faut pas compter sur
un financement du NEPAD tant que la crise zimbabwéenne
n'est pas réglée. Le NEPAD va se
casser la figure sur le cas du Zimbabwe. Pas du
côté français, car la France
aime caresser l'Afrique dans le sens du poil,
en disant qu'elle sera leur avocat à Evian,
au prochain sommet du G8. Mais cela ne marchera
pas côté anglo-saxon. Pour eux la
crise du Zimbabwe est un test car le nouveau partenariat
repose sur l'idée que les Africains sont
capables de faire eux-mêmes le ménage
chez eux, notamment en matière de corruption,
droits de l'homme, et démocratie. Actuellement
ni l'UA, ni la SADC ne sont capables de régler
le problème zimbabwéen. Et cela
ne s'arrange pas puisqu'on va assister à
une confrontation entre les partisans et les détracteurs
du président zimbabwéen, en décembre,
au Nigeria, pendant le sommet du Commonwealth.
»
Le
Zimbabwe peut-il avoir aujourd'hui des ambitions
internationa-les ?
Daniel
Compagnon -
«Le
Zimbabwe ne peut plus avoir d'ambitions régionales.
Le principal souci des Zimbabwéens, après
le retrait militaire de la RDC (République
démocratique du Congo) suite à l'accord
de cessez-le-feu de Lusaka le 10 juillet 1999,
était que leurs intérêts de
business survivent au retrait des soldats. Ils
ont gardé certains militaires à
titre privé en tant que garde de sécurité
autour des mines. Mais quand l'ONU a publié
son rapport sur le pillage des ressources du Congo,
Joseph Kabila [le fils de Laurent-Désiré
Kabila, assassiné en janvier 2001] a décidé
de prendre des sanctions contre les dirigeants
congolais qui travaillaient avec les zimbabwéens.
Aujourd'hui le Zimbabwe estime que le RDC lui
doit de l'argent. Laurent-Désiré
Kabila avait effectivement promis de financer
l'opération militaire zimbabwéenne
dans son pays, mais il est évident que
cela ne se fera jamais, les Congolais estimant
que les Zimbabwéens se sont déjà
payés. Aujourd'hui la rivalité régionale
se fera entre l'Afrique du Sud et l'Angola qui
monte en puissance avec la fin de la guerre civile,
ses revenus pétroliers et un véritable
potentiel militaire. Les Zimbabwéens n'ont
plus les ressources pour s'imposer en leader régional.
Mais le pouvoir de nuisance de Mugabe a laissé
des traces durables sur les comportements actuels.
Au Malawi, le chef d'Etat Bakili Muluzi tente
de contourner la constitution pour obtenir un
troisième mandat, en Zambie le président
Levy Patrick Mwanawasa a été mal
élu, et le numéro un de Namibie
Samuel Nujoma ne veut pas non plus lâcher
le pouvoir. Mugabe obtient l'appui de ses confrères
de la région, en leur expliquant qu'ils
seront les prochains à subir les sanctions
internationales s'ils ne le soutiennent pas. Le
Zimbabwe actuellement est le fauteur de troubles,
l'abcès de fixation régional. Son
effondrement dans le chaos et la guerre civile
aurait des répercutions importantes sur
toute l'Afrique australe. »
La
crise peut-elle s'étendre chez ses voisins
?
Daniel
Compagnon -
«Elle
s'étend déjà du point de
vue économique. Le problème des
réfugiés est déjà
là. L'Afrique du Sud ne publie par les
chiffres tellement c'est effarant. Les investissements
étrangers sont en chute libre en Afrique
du Sud depuis la crise du Zimbabwe. Les investisseurs
Américains ne font pas de différence
entre ces deux pays voisins, ils raisonnent par
région géostratégique. »
Robert
Mugabe n'a pas été sérieusement
inquiété jusqu'à
présent ?
Daniel
Compagnon - «Pour l'instant,
il estime qu'il s'en est bien sorti. Son problème
est qu'à moyen terme l'économie
va s'effondrer. Seulement 300 fermes commerciales
sur les 6000 qu'a voulu nationaliser Robert Mugabe
ont fait l'objet d'un transfert de propriété
en bonne et dû forme. La plupart des nouveaux
occupants disposent uniquement d'une lettre du
ministre de l'Agriculture, c'est-à-dire
d'un papier qui n'a aucune valeur juridique. Les
banques ne sont pas prêtes à prêter
de l'argent sur cette base là. Quand les
gens vont se rendre compte qu'il faut des investissements,
de l'argent pour produire et que les banques ne
voudront pas leur prêter, cela va poser
un réel problème. Le dollar zimbabwéen
est devenu une monnaie de singe. Selon les prévisions
du FMI, l'inflation qui est à 200% aujourd'hui
devrait grimper à 500% par an d'ici la
fin 2003. S'il n'y a pas de retour de l'aide financière
publique, à moyen terme le régime
Mugabe sera totalement asphyxié. Il ne
pourra plus payer ses fonctionnaires et il risque
de perdre le contrôle des militaires. »
Un
coup d'Etat militaire est-il envisageable ?
Daniel
Compagnon - «S'il y a un coup
d'Etat des militaires un jour, il ne viendra pas
de la haute hiérarchie de l'armée
; mais à un stade ultérieur de décomposition
du pays et dans une perspective de survie, des
officiers subalternes pourraient faire le coup
parce que seules les classes dirigeantes bénéficient
de la politique de Mugabe. »
Robert
Mugabe a 79 ans, sa succession est-elle programmée
?
Daniel
Compagnon -
«Au
début de l'année il y a eu des rumeurs
indiquant que le président du Parlement,
Emmerson Mnangagwa, et le chef de l'armée
auraient pris contact avec le leader du MDC pour
préparer le départ de Mugabe. Mais
je suis un peu sceptique sur la réalisation
d'un tel projet sans l'accord du principal intéressé.
Le but est peut-être de faire voter un amendement
constitutionnel (pour lequel il faut la coopération
de l'opposition) qui préciserait qu'en
cas de démission de Mugabe, en cours de
mandat, sa succession serait assurée par
Mnangagwa. Ce serait alors une manuvre pour
ne pas ne pas perdre la main à travers
une fausse transition. Si Mugabe est contraint
de quitter le pouvoir, il aimerait être
remplacé par le président du Parlement.
Leur complicité remonte aux purges de la
ZANU pendant la guerre de libération où
Mnangagwa était chef de la sécurité
du mouvement. Ils ont tellement de secrets en
commun que Mugabe pense que Mnangagwa ne lui tirera
pas dans le dos. Le problème de Mugabe
c'est que désigner officiellement Muangawa
entraînerait une lutte entre les différentes
factions du ZANU-PF. Et là, cela peut,
à terme, déboucher sur une guerre
civile. Un scénario à la libérienne
ou à la sierra-leonaise pourrait venir
au Zimbabwe d'un affrontement entre les factions
du parti au pouvoir. »
Propos
recueillis par Agnès
Bouchaud
Copyright
© Cyberscopie
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A
propos de Daniel Compagnon
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Daniel
Compagnon est professeur à l'Institut
d'études politiques de Bordeaux et
chercheur au Centre d'études de l'Afrique
noire (CEAN).
Bibliographie
-
La prétendue réforme agraire.
A qui profite le crime ?,
Etudes, mars 2003
- Le
rôle de la société
civile dans l'émergence d'une opposition
démocratique : le cas du Zimbabwe,
Revue internationale de Politique comparée,
vol.9, n°2, 2002
- Afrique
australe. Un cauchemar appelé Zimbabwe,
in Ramses 2003, Paris, IFRI, 2002
- Le
Zimbabwe : l'alternance et le chaos,
Politique africaine, numéro 81,
mars 2001, (direction)
-
Behind the Smokescreen : The Politics
of Zimbabwe's 1995 General Elections,
en collaboration avec John Makumbe du
Département de Science politique
de l'Université du Zimbabwe, Harare,
University of Zimbabwe Publications, 2000
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