Boris-Mathieu
Pétric. - «Les
partis politiques ne jouent aucun rôle dans
la manière d'organiser la politique. Ce
sont les réseaux de solidarité qui
permettent aux hommes politiques de se placer
dans des rapports de force, d'asseoir leur pouvoir
et d'avoir une influence sur la vie sociale. C'est
avant tout un positionnement par rapport à
une faction régionale qui va déterminer
le statut du leader et non pas son projet idéologique.
»
Comment se constituent les réseaux de solidarité
?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«Ils
se forment souvent lors des toy [mot mongol,
prononcer " toye "] qui désignent
les rites de passage comme la circoncision, l'anniversaire,
le mariage ou l'enterrement.»
Les
toy jouent donc un rôle clef dans
la formation des alliances et des réseaux
ouzbeks ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«Effectivement, mais cela ne suffit
pas et il importe d'intégrer les institutions
de l'Etat. D'abord les institutions de formation,
l'école, l'université, la haute
fonction publique. Il faut autant être attentif
à ce qui se passe lors des toy que suivre
les biographies des individus. Quelqu'un qui aura
un réseau développé mais
qui restera en dehors des institutions de l'Etat
aura du mal à avoir une ascension sociale
puisque tout poste est politique.»
Tout
commence par le toy et se poursuit au sein
des relations avec les institutions étatiques
?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«Je
dirai plutôt que cela se fait ensemble.
Si vous suivez un ministre ou même un haut
fonctionnaire, il fait son travail du lundi au
vendredi et le week-end il passe son temps à
des toy. C'est à la fois s'inscrire dans
un registre nationale qui est celui des institutions
de l'Etat, et dans la société locale
qui est celle des toy, des pratiques sociales
spécifiques.»
Parmi
les différents événements
de la vie ritualisée ouzbèke, le
mariage semble un enjeu particulier ?
Boris-Mathieu
Pétric. - «Le mariage
ne résulte pas du choix de deux individus
qui décident de se marier. La plupart des
mariages est le résultat d'une négociation,
de la volonté d'exprimer un contrat entre
deux familles qui décident d'unir deux
groupes familiaux. Donc, d'une part, il n'y a
pas de choix et d'autre part, il y a une réelle
stratégie. Il y a des implications économiques
et souvent politiques qui dépassent la
constitution d'une famille.»
Cela
dépasse le destin de deux individus ?
Boris-Mathieu
Pétric. - «Ce qui est
en jeu, c'est souvent le destin de deux familles,
la nécessité de s'intégrer
dans une société. Le mariage va
garantir l'accès à une intégration
sociale meilleure pour trouver un emploi, etc.
La nécessité d'accumuler des richesses
pour marier ses enfants est donc très importante.
C'est aussi un moyen pour les anciennes générations
de peser sur les jeunes. C'est aussi un rapport
entre les générations qui se joue,
les jeunes se sentant ainsi redevables de leurs
aînés. »
Et
l'amour des jeunes mariés dans tout ça
?
Boris-Mathieu
Pétric. - «L'amour n'est
pas une conception importante dans la relation
du mariage. L'individu passe au second plan parce
qu'il y a des intérêts collectifs.
Ceci dit, beaucoup de familles font cela de façon
intelligente. Des rencontres sont organisées
au préalable et les deux protagonistes
sont consultés. Ce n'est pas systématiquement
brutal. Mais bien souvent, c'est plus une histoire
d'amour qui se construit après, voire qui
ne se construit pas du tout parfois. »
Quels
rapports hiérarchiques existent-ils entre
hommes et
femmes ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«En
général, les responsabilités
politiques sont réservées aux hommes
mais cela ne veut pas dire que les femmes ne jouent
pas de rôle. Bien au contraire. On peut
le constater dans les alliances matrimoniales,
c'est ce que l'on appelle les entremetteuses.
Ce sont souvent les femmes qui organisent ces
alliances. Comme le mariage a une dimension politique,
elles jouent forcément un rôle important.
Lors de mes recherches, ce sont également
souvent les femmes qui m'ont expliquées
les stratégies de leur mari, les rapports
personnels et qui m'ont permis de comprendre comment
les rapports politiques se tissaient. »
Tout
se cristallise au sein de la mahalla, la
communauté de voisinage qui est le quartier
traditionnel centrasiatique ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«Les
relations sont beaucoup plus complexes et dépassent
l'environnement très limité du quartier.
Il faut le percevoir beaucoup plus comme le creuset
de l'identité ouzbèke mais ne s'y
réduit pas. Et le pouvoir l'utilise aussi
beaucoup pour caractériser le retour de
la tradition ouzbèke. Par exemple, 2003
est l'année de la mahalla prospère.
Le pouvoir instrumentalise ainsi les rapports
de voisinage, la surveillance collective, l'instauration
de normes de contrôle. Et notamment sur
les mariages, il y a tout un discours officiel
pour limiter les dépenses ostentatoires.»
Le
gouvernement ne perturbe-t-il pas le système
établi des toy ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«Une
loi n'est pas un problème. Cela demande
juste une attitude. Par exemple, si pour un mariage,
vous voulez inviter 2 500 personnes et que la
loi limite à 500 le nombre d'invités,
vous faites cinq soirées à la suite.
Vous respectez à la fois la loi et votre
conception du réseau de solidarité
qui consiste à inviter tout le monde. Il
y a aussi une loi sur la consommation d'alcool.
Vous ne mettez plus de bouteilles de vodka sur
les tables le matin lors d'une circoncision mais
vous placez des théières remplies
de vodka. Tout le monde voit que vous consommez
du thé mais en fait vous buvez de la vodka.
»
Dans
votre livre, on apprend que le mariage est toujours
l'occasion d'un faste incroyable
Boris-Mathieu
Pétric. - «Cela peut aller
très loin. On peut voir l'organisateur
lancer des liasses de billets sur la foule. Je
commence d'ailleurs l'introduction de mon livre
par l'exemple du ministre des Impôts qui
a été limogé par le président
ouzbek Karimov parce qu'on l'a accusé d'avoir
organisé un mariage où les mariés
seraient arrivés en hélicoptère,
où il aurait fourni des téléviseurs
à tout le monde, des voitures... »
Pourquoi
dépenser autant ?
Boris-Mathieu
Pétric. - «Cela m'a pris
beaucoup de temps pour expliquer cela et aller
au-delà des apparences. Et je suis tombé
sur ces cahiers de comptabilité de dons
où l'on enregistre tous les cadeaux que
l'on reçoit. La famille note qui a donné
et quoi. Car tout don oblige un contre don. La
personne qui reçoit les cadeaux va réinvestir
dans sa vie politique, acheter une place dans
l'administration, progresser dans la hiérarchie
politique et sociale. Donc, il se crée
ainsi lors d'un toy des liens de dépendances
à travers ce système d'échanges.
»
Dépenser
beaucoup lors d'un toy semble un investissement
?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«En
quelque sorte mais il ne faudrait pas caricaturer.
Ce système de dons couvre tous les compartiments
de la vie sociale. C'est aussi un rapport à
l'esthétique et à la générosité.
Il ne faudrait pas donner une vision trop utilitariste
de ces pratiques. C'est toute une philosophie
de la vie et une conception des rapports sociaux.
C'est le moyen de constituer un meilleur réseau
de solidarité, du lien social, du lien
politique. »
Qu'est-ce
que le faste d'un toy implique ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«Cela
veut dire que tout le monde peut participer à
la conquête du pouvoir. Nous sommes dans
un système social où il ne faut
pas accumuler des richesses. Au contraire. On
doit les investir. Mais on ne les investit pas
dans l'achat de choses à caractère
privé car cela a un statut précaire
mais on l'investit justement dans le capital social,
c'est le réseau. Le réseau de solidarité
est le capital social le plus précieux
pour une famille. »
Quels
sont les limites du réseau ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«Au
bout d'un moment, un réseau de solidarité
est tellement grand qu'une personne aura du mal
à rendre la monnaie. Sa faction va alors
se fragiliser. En fait, il ne va pas pouvoir garder
longtemps cette position de pouvoir. On assiste
alors à une circulation du pouvoir. Si
l'on observe les responsables politiques au niveau
local et régional, ils changent tous les
trois ou quatre ans. Ils sont officiellement accusés
de corruption, mais ce qui est important, c'est
cette dimension des dons et contre dons. Le pouvoir
n'est pas une position qui est due ad vitam eternam.
La conquête du pouvoir repose sur le mérite
qui est celle de savoir manipuler des richesses
au cours des toy. »
Tout
le monde a donc plus ou moins accès à
l'ascenseur social ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«Exactement.
Il y a des ascensions mais aussi des marginalisations
sociales et politiques très fortes. Les
parcours de vie ont une mobilité sociale
importante. C'est constamment un combat dans lequel
effectivement tout le monde a le fantasme de pouvoir
y participer même si, dans les faits, ils
ne sont pas tous égaux dans la possibilité
de manipuler la richesse. »
Il
n'y a pas un système de notables ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«On ne sociabilise pas entre notables.
Ce qui est frappant dans les mariages, c'est de
voir qu'un notable ouzbek sera à l'aise
dans des rapports d'inégalité sociale
et que l'on y retrouve toutes les couches de la
population. Les rapports d'inégalité
sociale et de respect sont des rapports qui conviennent
aux ouzbeks. »
Les
réseaux de solidarité sont donc
le cur du pouvoir ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«C'est
la ressource principale dans une société
où l'on élit pas ses responsables
politiques et où il n'y a pas de propriété
privée, dans le sens occidental du terme.
En Ouzbékistan, tous les appareils de production
sont entre les mains de l'Etat. N'ayant pas de
propriété privée, il faut
réinvestir toutes les richesses dans le
capital social qui est le réseau. C'est
ce qui va lui permettre de rebondir fasse aux
évolutions politiques. »
Quelle
est la qualité première d'un bon
réseau de solidarité ?
Boris-Mathieu
Pétric. - «C'est de pouvoir
faire face à tous les changements. Ce sont
des sociétés où justement
il y en a beaucoup. Les bureaucrates tournent.
Si l'on a un réseau très complexe,
il est possible d'avoir toujours des gens en place
et qui se renouvellent. C'est la manière
de gérer la précarité et
l'instabilité politique et économique
de la société.»
Cette
notion d'instabilité, n'est-elle pas un
héritage du lourd passé historique
de la région ?
Boris-Mathieu
Pétric. - «Il y a eu de
fréquentes incursions de différents
empires conquérants. C'est une dimension
conséquente dans leur rapport au temps.
A l'époque soviétique aussi, la
précarité dans un système
policier où l'on pouvait faire face à
l'arbitraire est un élément très
important dans leur manière d'appréhender
le futur. »
Avec
la fin de l'URSS a-t-on assisté à
une recomposition des groupes de solidarité
?
Boris-Mathieu
Pétric. - «Il y a eut
une forme de recomposition parce que Moscou en
tant que centre politique a disparu. Moscou jouait
un rôle d'arbitre dans la manipulation des
différentes factions régionales.
Aujourd'hui, le président ouzbek, Ismaël
Karimov, essaye de se substituer à Moscou
mais tout en étant associé à
la faction régionale à laquelle
il appartient.»
De
nouvelles personnalités ont-elles émergé
avec l'ouverture de l'espace post-soviétique
?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«On
a constaté l'apparition de figures religieuses
et d'autres économiques. Auparavant, la
figure traditionnelle religieuse était
un mollah qui avait un pouvoir très parcellaire
au niveau local et se limitait au pouvoir spirituel.
Il jouait le rôle de médiateur entre
les morts et les vivants et assurait les rites
de passages du quotidien. Il ne jouait pas réellement
un rôle politique. Aujourd'hui, de nouveaux
leaders religieux ont la prétention à
s'immiscer dans la gestion de la vie sociale et
politique. Il y a eu une pénétration
dasn la haute fonction publique ouzbèke
de hauts fonctionnaires très religieux
dont certains tenaient des discours inspirés
des Frères musulmans. »
Ce
qui a fait craindre à certains l'arrivée
de toute une mouvance dite islamiste ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«On
a beaucoup parlé du Mouvement islamique
d'Ouzbékistan, un groupe armé qui
a fait une incursion militaire spectaculaire dans
le pays [Ndlr : en particulier dans la vallée
de Ferghana pour y rétablir une République
islamique]. Mais, à mon avis, l'enjeu de
la transformation de la politique ouzbèke
est davantage à l'intérieur du pays
que cet événement assez facilement
maîtrisé qui n'a pas autant déstabilisé
le pouvoir que cela. En revanche, cette nouvelle
forme d'influence sous-jacente est plus difficile
à percevoir et sera un facteur beaucoup
plus important de transformation de la société
ouzbèke. C'est une société
qui redécouvre son rapport à l'islam
et qui a du mal à réélaborer
son rapport entre le politique et l'islam. »
Et
quant aux figures économiques ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«Dans
une société soviétique très
étatisée, la figure économique
était forcément indissociable de
la figure politique. Avec la perestroïka
en 1986 et la privatisation, on a assisté
à l'émergence d'individus qui ont
fait fortune dans les bazars ou le petit négoce.
Ils ont la caractéristique de n'avoir aucune
légitimité dans les institutions
soviétiques. De plus, ils viennent souvent
d'un milieu alternatif, souvent du sport. Des
sports qui étaient interdits à l'époque
soviétique comme le karaté ou la
boxe. Ce sont eux qui ont souvent relancé
l'économie de marché. Il fallait
forcément transgresser les lois et ce sont
eux qui ont parfois réinvesti leur richesse
dans des rapports politiques. Ils financent aujourd'hui
les clubs de football, des festivités ou
encore la construction d'une mosquée. »
Quels
étaient les avantages de ces sportifs ?
Boris-Mathieu
Pétric. - «Ils avaient
essentiellement accès aux voyages, ce qui
était difficile à l'intérieur
de l'Union soviétique et surtout à
l'extérieur. Certains ont voyagé
dans les années 80 et ont bénéficié
de réseaux pour organiser des échanges
économiques tout en s'appuyant sur les
lois du sport qui sont la solidarité, la
confiance, des règles du jeu, tout un ensemble
de normes propres au sport dans une société
où tout s'effondre et où la justice
n'est pas capable de garantir des investissements.
L'autre élément important, c'est
la force physique comme moyen de coercition par
rapport à quelqu'un qui ne rembourse pas
une dette et qui ne remplit pas ses engagements.»
Quel
est le but de ces nouvelles figures économiques
?
Boris-Mathieu
Pétric. - «A travers ces
formes de mécénats, ils essayent
d'asseoir une légitimité sociale
et souvent politique. Donc ils ont aussi la prétention
à postuler à des responsabilités
politiques. »
Quelle
place l'Etat a-t-il dans la société
civile ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«L'Etat
a un rôle important mais l'Etat c'est quoi.
C'est finalement des hommes, des fonctionnaires,
c'est un carnet. L'Etat est traversé par
des factions régionales, par des réseaux
de solidarité et des rapports clientélistes.»
Pour
les différentes factions, l'accès
au pouvoir donne-t-il accès aux richesses
?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«L'enjeu
n'est pas l'appropriation des ressources parce
que nous ne sommes pas dans une société
de type capitaliste, mais le contrôle des
ressources. Un ministre chargé du gaz s'approprie
une ressource de manière temporaire qui
est le gaz. Et pendant cette période là,
il va essayer de faire pénétrer
dans ce milieu là son réseau de
solidarité. »
C'est
un système de piston et de parrainage qui
consiste à placer ses proches ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«Ce
n'est pas forcément des gens proches c'est-à-dire
que la solidarité et la confiance sont
fondées sur l'identité spatiale,
c'est-à-dire que si l'on est de la même
région, de suite quelque chose va se passer
en plus. »
On
peut parler de clan ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«Ce
n'est pas la notion de clan. Le clan renvoie à
l'idée de hiérarchie, d'un chef
que l'on peut distinguer alors que les factions
sont beaucoup plus souples. On ne sait pas forcément
qui est le leader mais par contre, on sait qui
est qui et de quelle région il provient.»
Il
y a donc un privilège régional ?
Boris-Mathieu
Pétric. - «Si l'on provient
de la même région que tel recteur
d'université, on peut essayer à
travers son réseau de solidarité
de trouver le moyen d'intégrer son université.
Il y a des noms particuliers que les étudiants
utilisent. Il y a le tanka, le tank en français.
C'est celui qui vous déblaye la route.
Cela peut être un professeur, un doyen.
C'est celui qui va vous ouvrir la route de l'université.
C'est en fait votre protecteur. Dans la fonction
publique lorsque vous recherchez un emploi il
y a le kricha qui désigne le toit en russe,
c'est aussi celui qui vous protège qui
va vous permettre d'intégrer la fonction
publique. Il y a encore podpis qui signifie signature.
Lui va couvrir des activités illégales
temporaires. Par exemple, si vous voulez organiser
un trafic de coton, vous avez besoin d'une signature
pour sortir le coton de la région et de
l'Etat ouzbek. Il faut alors une protection politique.
»
Cela
s'apparente à de la corruption ?
Boris-Mathieu
Pétric. - «Je préfère
le terme de clientélisme parce que cela
recouvre une vision plus large et n'a pas à
un aspect normatif. La corruption a forcément
un aspect négatif dans les rapports politiques.
»
Quelle
est l'importance du pouvoir de Karimov ?
Boris-Mathieu
Pétric. - «Souvent les
politistes un peu pressés décrivent
l'Ouzbékistan comme un pays non démocratique,
autoritaire et détaillent de manière
très précise la psychologie de son
président. Mais il n'y a aucune société
qui peut fonctionner sur le délire d'une
personne, que ce soit la société
irakienne, turkmène ou ouzbèke,
même s'il y a des dictateurs et une personnalité
autoritaire. Il y a forcément des relais,
des gens qui participent à l'exercice du
pouvoir qui ont eux-mêmes une certaine légitimité.
Karimov a un pouvoir certain mais pas aussi omnipotent
qu'on le croit. »
On
compare souvent le pouvoir autoritaire de Karimov
à celui de Moscou ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«La
société ouzbèke est autoritaire
et répressive mais il y a une marge de
manuvre. Il y a des personnes qui ont une
influence dont il faut tenir compte. Dans la réalité,
on peut souvent échapper à l'aspect
répressif de l'Etat et à l'arbitraire
grâce à son réseau de solidarité.
»
Retrouve-t-on
les mêmes modes de fonctionnement dans d'autres
pays post-soviétiques d'Asie centrale ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«S'il
y a quelques divergences dans la manière
d'organiser la solidarité, les notions
d'identité spatiale et de faction régionale
se retrouvent un peu partout dans la région.
Et, autant à l'époque soviétique
qu'aujourd'hui dans les sociétés
post-soviétiques et dans l'actuelle fédération
de Russie, le réseau personnel est quelque
chose de fondamental. »
C'était
le système D au quotidien ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«A
l'époque soviétique, il y avait
la notion de blat. Elle décrivait cette
manière non officielle d'organiser les
échanges économiques. Le blat, c'était
les échanges entre les entrepreneurs qui
géraient les entreprises qui vivaient les
dysfonctionnements de l'économie administrée,
qui se débrouillaient entre eux et qui
avaient organisé tout un système
d'échanges parallèles. Le blat,
c'était aussi se débrouiller pour
trouver une voiture, des biens rares, pour accéder
à l'université. »
Le
système de réseau de solidarité
de la région ne posent-il pas un problème
avec certaines règles draconiennes des
institutions occidentales ?
Boris-Mathieu
Pétric. - «J'en parle
dans mon livre sous forme d'épilogue. Les
organisations internationales et les ONG investissent
pour réformer les institutions, les médias,
l'économie, etc. En fait, ces structures
internationales et leurs projets deviennent des
enjeux pour renforcer la légitimité
de telle faction ou telle faction qui cherche
à se les approprier. Non seulement, elles
ne modifient pas le jeu politique mais en plus
elles en sont parties prenantes. Finalement, en
arrivant avec beaucoup d'argent, on ne réforme
rien et l'on renforce les logiques qui sont déjà
en place. »
Quelle
a été votre démarche pour
travailler sur place ?
Boris-Mathieu
Pétric. - «Comme j'enseignais
à l'ancienne école du parti qui
forme les élites et que j'ai exercé
à l'ENA ouzbèke qui forme les hauts
fonctionnaires ouzbeks, j'avais ma place dans
le dispositif ouzbek ce qui m'a permis de comprendre
les rapports de force entre les différentes
factions régionales. Dans un second temps,
je suis allé dans quatre localités
différentes pour détailler le fonctionnement
au niveau local. Je me devais d'avoir une fonction
dans le sens où, pour être intégré
dans leur logique, il fallait que je m'inscrive
dans un réseau, même s'il y a toujours
le risque d'être instrumentalisé.
J'étais soit le professeur de français
d'un de mes étudiants, soit un collègue.»
Cela
vous a-t-il pris beaucoup de temps pour accéder
à l'intimité sociale ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«J'ai
passé des semaines avec quatre familles,
à fêter la naissance d'un enfant,
le mariage d'une fille, l'enterrement d'un grand-père,
ce que nous on appelle perdre du temps, c'est-à-dire
que l'on ne faisait rien en particulier mais on
discutait. »
Tout
est une question de confiance ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«La
confiance se gagne. Il y a énormément
de suspicions et de retenue. Il ne faut pas uniquement
faire ce travail dans le but d'obtenir des informations.
Tout se passe aussi avec des personnes avec lesquelles
on a une relation intime et donc il y a quelques
chose qui relève de l'amitié. C'est
pour cela que je parle d'investissement personnel.
La plupart des gens qui m'ont ouvert leur intimité
sont des gens avec lesquels j'entretiens aujourd'hui
encore des relations privilégiées.
»
Je
suppose que l'on a beaucoup de méfiance
à votre égard ?
Boris-Mathieu
Pétric. -
«Effectivement.
Lorsque je débarquais en général
dans une famille, il faut avertir le chef du quartier,
qui avertit le maire, ensuite la police et puis
finalement il y a toujours plus ou moins l'entretien
avec les autorités. L'environnement est
hostile et on est en permanence sous pression.
Les services de renseignement vous questionnent
souvent et interrogent les gens qui vous accueillent.
Je ne posais jamais directement de questions sur
les rapports politiques. On sent bien que l'on
vient gêner l'équilibre parce que
c'est tout de même une société
où l'étranger est un phénomène
nouveau donc vous venez déstabiliser un
ordre social relativement stable. Qu'est-ce qu'il
vient faire ? Pourquoi ? Qui est-il ? On est souvent
pris pour un espion. »
(1)
" Pouvoir, don et réseaux en Ouzbékistan
post-soviétique ", Boris-Mathieu Pétric,
Edition PUF - Le Monde, Collection Partage du
savoir, 2002.
Propos
recueillis par Dimitri
Beck
Copyright
© Cyberscopie
http://www.cyberscopie.com