Pierre
Conesa : «Les Etats-Unis reviennent à
une lecture unilatérale du monde»
Mars
2002 - Propos recueillis par Xavier Frison et Régis
Soubrouillard
Chargé
de Mission au ministère de la défense,
Pierre Conesa analyse les conséquences stratégiques
des attentats du 11 septembre : la lecture des "conflits
de basse intensité", la politique étrangère
des Etats-Unis, le retour à une logique du
monde unipolaire, l’atmosphère de "guerre
froide" dans l’administration américaine,
la crise du monde musulman, les nouvelles formes de
guerre non conventionnelle, la mutation de la notion
d’état et l'apparition de "non-états".
Une réflexion sur la " dynamique autoalimentée
entre unipolarité, prolifération et
terrorisme ".
Cyberscopie
- Dans un article du monde diplomatique " la
géographie du monde inutile ", vous expliquiez
qu’il existe des zones grises (conflits de basse intensité)
dont le monde se désintéresse complètement.
Une des leçons du 11 septembre n’est-elle pas
que ces zones jugées peu dangereuses le sont
plus qu’on ne le pense ?
Pierre Conesa.
- " Incontestablement, ça a prouvé
que la dangerosité était beaucoup plus
grande que ce que l’on pouvait en supposer. A l’époque
- c’était l’exemple somalien -, on estimait
que ce qui pouvait justifier la vie d’un soldat américain
était largement au-dessus de la vie de quelques
millions de Somaliens. S’il n’y avait de pas de manifestation
extérieure suffisamment probante de la dangerosité,
il n’y avait pas de raison de s’en occuper. La meilleure
preuve c’est que les Américains négociaient
avec les talibans pour le passage du " pipeline
". Cela dit, je suis dans la tête de Ben
Laden, j’apprends qu’il y a des négociations
qui comprennent certainement l’expulsion de Ben Laden,
je fais un attentat aux Etats-Unis. C’est le meilleur
moyen de rompre les négociations. J’estimais
que les zones grises étaient par nature dangereuses
soit parce qu’elles étaient des zones de production
de drogues, soit parce qu’elles entretenaient une
économie criminelle. A l’époque on pensait
qu’il n’y avait pas de raison de prendre en charge
l’ensemble de la sécurité. Il y avait
un monde inutile et un monde utile. Le monde inutile
étant déterminé par Washington
et quelques puissants. Et le 11 septembre est arrivé
après… "
Le
11 septembre est donc le signe d’une mutation de la
lecture stratégique du monde. Les zones "
non stratégiques " le sont peut-être
plus que celles jugées " stratégiques
" ?
P. C. –
" C’est vrai, il y a au moins ça.
Quand on a cherché à savoir quelle était
la trajectoire de Ben Laden après avoir quitté
l’Arabie Saoudite, il y avait le Soudan, la Somalie,
l’Afghanistan. Donc pas mal de ces zones grises. De
même qu’il s’y rajoute maintenant le sud des
Philippines. Mais quand on se heurte à la question
de l’Indonésie, par exemple, un Etat constitué
par l’héritage colonial, en voie de décomposition,
13 000 îles, un ensemble d’archipels difficiles
à tenir, une suprématie des Javanais,
un islam intégriste etc.…Je ne suis pas sûr
que si l’Indonésie s’en va en morceaux demain,
ça justifiera que les Américains s’y
intéressent. Ils s’y intéresseront seulement
s’ils localisent des choses susceptibles de porter
atteinte à leurs intérêts. "
En
l’occurrence, cette partition entre monde utile et
inutile n’est elle pas dictée seulement par
des lois économiques ?
P. C. –
" Il n’y a pas qu’une simple loi économique,
il y a une question de proximité. Prenez la
Yougoslavie, ce n’est pas son intérêt
économique qui justifie une intervention. Dans
le cas de la Somalie, c’est parce que l’Afrique c’est
le bout du monde pour des Américains. 800 000
morts, cela ne justifiait pas une intervention au
Rwanda. En Somalie les USA avaient perdus une trentaine
de GI’S donc les Somaliens ils pouvaient continuer
à se tirer dessus. Ce n’est donc pas qu’une
vision économique. C’est aussi une certaine
vision de la sécurité. Il y a des zones
stratégiques et d’autres qui ne le sont pas.
C’est un mélange d’intérêts économiques,
de nœuds de communications, d’alliances importantes
ou non etc.… "
Malgré
le 11 septembre, il n’y a pas de changement de politique
des USA par rapport à ces zones grises ?
P. C. –
" Si, puisqu’ils ont une lecture plus sélective
de ce que sont les zones dont ils doivent s’occuper
ou non. Reste à savoir comment ils s’en occuperont.
Fondamentalement l’Afghanistan c’est une forme de
guerre dans laquelle la résorption des zones
grises se fait avec une alliance locale. Si il n’y
a pas l’Alliance du Nord, vous pouvez bombarder pendant
des siècles et des siècles, vous n’aurez
pas la maîtrise de l’espace politique qui vous
permet de résorber le sanctuaire. En
Somalie, ils trouveront
peut-être un allié local. La Somalie
c’est comme l’Afghanistan, c’est une zone de confins
dans laquelle il y a des structures claniques très
compliquées. Le pouvoir central, c’et toujours
le point d’équilibre de tous ces clans. Donc
il y a toujours moyen de trouver une opposition au
pouvoir central prête à s’allier avec
un pays qui donnera un peu d’argent, qui fera les
bombardements et rétablira à Mogadiscio
une autorité centrale. "
«Les
USA de retour à une vision binaire du monde»
Mais,
fondamentalement les Américains n’ont tiré
aucune leçon du 11 septembre, les ennemis désignés
sont les mêmes qu’avant (Iran, Irak, Corée
du nord), le berceau culturel d’Al-Qaida, l’Arabie
Saoudite, n’est pas citée ?
P. C. –
" Non, en effet. J’étais aux Etats-Unis
il y a peu de temps. J’ai trouvé qu’il y avait
une ambiance d’après " guerre froide".
Il y a ceux qui sont avec nous et ceux qui sont contre
nous. Dans ceux qui sont avec nous, il y a des mauvais
mais c’est pas grave, ils sont avec nous. C’est la
vieille rengaine " peu importe s’il y a des dictateurs,
tant qu’ils défendent le monde libre ".
Le Pakistan et l’Arabie Saoudite sont avec nous donc
ils sont bons. Ils reviennent à une vision
binaire d’après 1947, le monde libre et les
autres. Le discours de Bush devant le Sénat
est la proclamation d’une conception unilatérale
du monde. Il fait une jonction intéressante
mais que je trouve inquiétante entre le terrorisme
et la prolifération nucléaire. Un lien
mécanique entre les deux. Il évoque
le danger terroriste mais il n’enchaîne pas
sur la Somalie ou les Philippines, il parle des proliférateurs.
Il y a les bons proliférateurs dont on ne parle
pas (Israël, Inde, Pakistan etc.…), et les mauvais
(Irak, Iran Corée du nord). Il a une lecture
sélective du monde. Mais ni sur l’Irak, ni
sur l’Iran, ni sur la Corée du nord, il n’y
a de liens prouvés avec Al-Qaida. Il reconstruit
une police internationale du monde, avec une espèce
de justificatif de la guerre préventive. En
gros " de toutes façons ces pays seront
potentiellement dangereux, je me fais moi président
Bush le policier international des gouvernements dont
il faut se débarrasser à la surface
du globe. "
On
reste dans une logique similaire à celle de
l’époque où les talibans étaient
reçus à Washington chez le pétrolier
Unocal et au ministère des Affaires étrangères…
P. C. –
" A l’époque il n’y ’avait pas cette
affirmation binaire, ils avaient plutôt une
vision utilitaire du monde : " le monde est parsemé
de régimes inadmissibles mais l’intérêt
des USA est d’avoir des relations avec eux. Là
on a quelque chose de beaucoup plus structurant sur
le plan de la sécurité. Il y a la désignation
précise de ceux avec qui il faut éventuellement
envisager une guerre préventive. C’est beaucoup
plus intrusif comme tonalité de discours. Mais
ici, on mesure mal le choc qu’a représenté
le 11 septembre, dans l’opinion publique américaine.
Il y a une ambiance de consensus interne absolument
extraordinaire. Nous on connaît le terrorisme,
donc ça ne se traduit pas dans une vision du
monde. Pour eux, si.
Je lisais dans
une revue américaine absolument stupide une
blague : un père et son fils passent devant
le World Trade Center (WTC) vingt ans après
le 11 septembre, il y a deux grands trous. Le fils
demande à son père " qu’est ce
qui s’est passé ici ? ", le père
répond, " c’est un attentat commis par
des arabes " et le fils dit " c’est quoi
les Arabes ? ". C’était censé faire
rire, sur le thème " les Arabes ont disparu
de la carte du monde ". Au niveau comique, c'est-à-dire
ce qui est censé renvoyer culturellement à
ce qui fait rire une population, on se rend compte
du décalage que ça représente.
Les Arabes, les islamistes sont devenus une espèce
d’entité sur le thème " tous pareils
". Ça n’est qu’une blague mais quand une
blague est de cette nature, ça traduit une
certaine virulence. Donc de fait, le discours de Bush
est à usage interne, " on s’est débarrassé
des talibans, on va continuer le boulot ".
Comment
expliquez qu’aucun service de renseignement n’ait
vu venir cette nouvelle forme de terrorisme ?
P. C. –
" D’abord, c’est très difficile à
démonter, il faut détruire des cellules
qui sont à la fois, en France en Allemagne,
en Malaisie, etc. Ensuite, les Américains avaient
le sentiment de vivre dans une île, sans se
soucier des menaces qui pouvaient inquiéter
les services de police étrangers. Brutalement,
avec le 11 septembre, ils se sont trouvés complètement
démunis. Le boulot d’un service de renseignement,
c’est d’anticiper. Cette notion de police préventive,
elle n’existe pas aux Etats-Unis. Le système
a été construit sur la défense
des libertés publiques, la police est assez
paralysée. Cela dit, le coup du World Trade
Center était formidablement bien monté,
si on avait arrêté les terroristes avant,
on aurait pu seulement leur reprocher d’avoir embarqué
des cutters dans l’avion. C'est-à-dire rien.
Tout ce qui constitue des indicateurs pour un service
de police (transfert d’armement, d’explosifs) n’existait
pas. Donc, il faut voir ça avec beaucoup de
modestie, la préparation était extraordinairement
bien faite. Ils ont minimisé les risques et
maximisé les dégâts. "
Pourtant
il y avait eu une alerte au World Trade Center en
1993 ?
P. C. –
" Oui mais c’était un attentat assez
classique. Il y a eu des informations sur la préparation
d’attentats contre les USA. La réaction de
la CIA a été d’avertir ses ambassades
dans le monde. Psychologiquement, l’idée que
ça se fasse aux Etats-Unis n’était pas
dans le domaine du possible. L’aspect culturel qui
me fascine, c’est que notre télévision
est envahie de reportages sur les polices américaines,
de héros américains qui passent leur
temps à sauver le monde contre des terroristes.
Moi, je m’attendais à ce que Schwarzenegger
et Bruce Willis se présentent pour aller faire
le ménage en Afghanistan. Le décalage
entre la " culture " diffusée et
la réalité, entre l’idée qu’un
pays se donne de lui-même et la façon
dont il se comporte effectivement me fascine. C’est
quand même la police qui n’a jamais réussi
à trouver l’assassin de Kennedy ! "
La
réputation des services secrets américains
est donc largement surfaite ?
P. C. –
" Là, ils en ont fait une démonstration
grandeur nature, mais ça, j’en fais une lecture
un peu différente. Si on fait le bilan, ils
ont essayé d’assassiner Castro, ça n’a
jamais marché,
le débarquement de la " Baie des cochons
" a été un fiasco, la tentative
de libération des otages en Iran aussi, la
révolution islamique, ils n’ont rien vu venir.
Mais la manière dont la guerre secrète
est représentée dans l’imaginaire collectif
et la réalité, ça me rend aussi
sceptique. Il y a un style littéraire, le roman
d’espionnage qui a essayé de montrer que l’espionnage
était une guerre secrète, où
il se passait des tas de trucs fantastiques. Il faut
largement tempérer ce genre de visions. Je
crois que les services secrets américains ont
été piégés par leur propre
image : quand on a une telle opinion de vous, on finit
par être très exigeant. "
«Al-Qaida,
c’est un processus sectaire»
Ce
bilan vaut-il aussi pour les services secrets européens,
français et anglais entre autres, plus sensibilisés
au terrorisme ?
P. C. –
" En fait, on est en train de sortir d’une
période d’illusion. Depuis la guerre du Golfe,
à mon sens, on est parti sur des analyses,
des visions partielles de ce qu’était l’effet
de la décomposition de l’URSS. La guerre du
Golfe, c’est une coalition internationale sous mandat
de l’ONU, la Bosnie aussi avec l’OTAN comme bras armé.
Le Kosovo, c’était déjà sans
vote de l’ONU, l’Afghanistan, ce sont les Américains
seuls, sans vote de l’ONU et sans appui de l’OTAN.
C’est la première chose. Ensuite, aujourd’hui,
on se retrouve avec des groupes armés non étatiques
comme Al-Qaida avec des réseaux internationaux,
une forme de terrorisme franchisée. Les liens
entre les différentes bases d’Al-Qaida, c’est
parfois un mail donc la structure, c’est pas le parti
léniniste ! Le système est très
flou. On n’a pas d’ennemi frontal. Les éléments
de solidarité se font sur des critères
qu’on a du mal à imaginer, le tout porté
par une crise psycho-religio-mystique. La secte Aum,
les milices fondamentalistes aux Etats-Unis, Kelkal
en France, c’est pareil. C’est un processus sectaire. "
Le
rôle de l’Europe n’est il pas amené à
être beaucoup plus important sur les interventions
mineures ?
P. C. –
" Non, je ne crois pas. Au contraire, mon
sentiment est qu’il sera de moins en moins important.
L’Europe, ce n’est pas une unité, ni une entité.
L’Europe, c’est un ensemble d’Etats qui ont tous des
échéanciers électoraux différents,
des contraintes économiques différentes.
On ne voit pas l’Allemagne augmenter son effort de
défense, ni la France. L’Europe, c’est rien
de plus que la somme de ces nations. "
La
construction d’une armée européenne,
c’est illusoire ?
P. C. –
" Non, ce n’est pas illusoire, mais on ne
pourrait pas donner à l’armée européenne
des missions que l’entité politique européenne
n’avaliserait pas. Si vous voulez envoyer une force
de projection en Somalie, je ne suis pas sûr
qu’on arrivera à une formation européenne
consistante. "
Il
n’y avait aucune réflexion dans les milieux
de défense sur l’émergence possible
en parallèle au processus de mondialisation
de mouvements opposés à celle-ci mais
qui profiteraient de ses outils ?
P. C. –
" Si, mais il faut reconnaître qu’il
y a quelque chose de dramatiquement génial
dans la préparation du 11 septembre. La conjonction
de tout ce qui s’est fait pour arriver à un
phénomène d’une telle ampleur sans indicateur
d’alerte, c’est assez étonnant. Il ne faut
pas nier la part de créativité des organisateurs
des attentats. Pourtant tous les indices existaient,
on connaissait les attentats-suicides, les réseaux
dormants, etc. Il y a une capacité d’alerte
interne mais il ne faut pas la surestimer. Le degré
de crédibilité de l’hypothèse
d’un avion qui vient s’écraser sur le WTC,
il est fonction de la façon dont vous acceptez
de " raisonner à l’envers ". C’est
complètement irrationnel. "
Est-ce
que ce qui nous empêche de voir venir culturellement
ce genre de phénomènes ce n’est pas
une forme de rapport à la mort ?
P. C. –
" Oui, on a tendance à culpabiliser
le suicide, ce qui est une très bonne chose.
Cela dit on a aussi considéré dans notre
propre histoire que les martyrs participaient d’une
forme d’histoire glorieuse de la chrétienté.
Là on a des gens qui raisonnent complètement
à l’envers, puisqu’ils estiment que le suicide
est une forme de témoignage de leur foi. Ce
qui m’inquiète, c’est qu’on a toujours eu un
traitement symptomatique du terrorisme. Hors la structure
intellectuelle de ce qui conduit au terrorisme traduit
quelque chose d’assez préoccupant. Prenez les
GIA algériens : exclusion sociale, rejet du
marché du travail, rejet de la sexualité,
rejet de la culture. Vous leur fournissez la légitimité
intellectuelle " le bien de l’islam ", vous
en faîtes une bombe vivante ! Le pire c’est
que le processus est compréhensible. Moi, je
serai curieux qu’un psychanalyste s’entretienne avec
des talibans et des membres d’Al-Qaida, pour essayer
de comprendre, comment et quand se fait la fracture. "
Est-ce
que la fracture Nord-Sud n’est pas une explication
?
P. C. –
" Je ne crois pas trop à ça
. J’ai l’impression que le tiers-mondisme a laissé
la place au " Nord-Sud ". Le Sud il existe
au Nord, si j’ose dire. Il y a plutôt un véritable
problème d’identité arabo-musulmane.
De ce point de vue, les Américains sur le Proche-Orient
ont une attitude qui continue à alimenter le
réservoir de l’insurrection. Vous regardez
les " résultats " après un
an d’Intifada au Proche-Orient, vous avez 200 morts
Israéliens et 800 palestiniens. Aucun pays
arabe ne peut croire que la menace c’est le terrorisme,
c’est une évidence ! "
Par
ailleurs vous expliquez que le problème est
peut-être moins l’islam que la mondialisation
?
P. C. –
" C’est vrai mais ça mérite
d’être pondéré. Je reste convaincu
qu’il y a un problème musulman. L’accroche
du politique et du religieux me paraît par nature
dangereuse. L’autre paramètre, c’est qu’on
a laissé les pays musulmans entre eux. J’ai
proposé un truc simple, que la France adhère
à l’organisation de la conférence islamique
(O.C.I.), en disant tout simplement qu’on a plus de
musulmans en France que dans certains pays musulmans,
pour expliquer qu’il vaut peut-être mieux être
musulman en France que sunnite en Iran ou chiite en
Arabie Saoudite. Ça renvoie les pays musulmans
à leur responsabilité ! Pour l’instant,
on nage en pleine contradiction, le principal partenaire
américain dans le monde musulman, c’est l’Arabie
saoudite. Soit le pays qui a la lecture la plus archaïque
et la plus rétrograde du Coran. Si à
l’intérieur de l’islam personne ne se lève
pour dire que cette lecture est illégitime,
vous n’avancez pas. Ça reste un des problèmes
fondamentaux que le monde musulman n’a pas résolu,
il n’y a aucune hiérarchie dans le Coran. Même
Tariq Ramadan, qui passe pour un moderniste fait un
papier dans Le Monde en 2002, pour dire qu’il
n’y a pas à discuter de l’historicité
du Coran. Les notions d’archaïsme et de modernité,
elles ne sont pas toujours où on les attend.
Peut-être que le 11 septembre peut marquer un
virage, j’ai le sentiment qu’un certain type de rapport
avec les populations immigrées musulmanes peut
trouver son point d’équilibre. Les Britanniques
sont descendus de leur nuage : pendant longtemps,
ils ont dit que leur système d’intégration
fonctionnait parfaitement. Alors que la réalité
c’est que les populations vivaient les unes à
côté des autres sans jamais se côtoyer. Par
ailleurs, dans les pays musulmans le débat
sur les valeurs culturelles de l’islam commence -lentement-
à s’ouvrir. Maintenant quel impact ça
aura sur les populations ? "
Le
problème est peut-être moins l’islam
que l’intégrisme ?
P. C. –
" Le discours "il faut pas confondre
intégrisme et religion", personnellement,
ça m’emmerde ! Dans toutes les religions monothéistes,
il y a des formes d’intégrisme. Je considère
que l’intolérance a été influencée
par le monothéisme. L’histoire est là
pour le prouver : dès qu’une religion
s’est trouvée en majorité, elle a tapé
sur les autres. Je trouve que nos intellectuels manquent
extraordinairement de courage en la matière.
D’une manière générale, dès
qu’on se sent menacé, on se replie sur son
système de valeur. "
«Le
rôle des Etats menacé en Afrique»
Vous
avez créé le terme de " non-Etat
" pour qualifier la structure d’Al-Qaida. Comment
gérer cette nouvelle entité dans la
mesure où on ne négocie pas avec un
" non-Etat " ?
P. C. –
" En fait, les Etats sont issus des colonies.
Je prends l’exemple de l’Afrique française,
majoritairement indépendante par la seule volonté
de la France, tout comme les républiques d’Asie
centrale, indépendante " du jour au lendemain
". Si il n’ y a pas ce ciment politique que constitue
une histoire et un passé commun, vous obtenez
un processus de décomposition de cette organisation
politique. A un certain moment, les forces politiques
profondes reprennent la main, par le biais d’un autre
Etat ou d’un système politique complètement
différent qui ne va pas aboutir à la
création d’un Etat. Dans les zones de confins
- Caucase, Balkans, Somalie- le démantèlement
des Etats créés de toutes pièces
par des entités extérieures font réapparaître
les influences tribales ou ancestrales naturelles.
On peut s’interroger sur l’utilité de la création
systématique des Etats dans des endroits du
monde qui ne fonctionnent pas de cette manière,
comme en Afghanistan ou en Afrique par exemple. "
Doit-on
s’attendre à voir disparaître certaines
frontières ou des Etats tout entier ?
P. C. –
" Sur le continent africain, on peut s’attendre
à une multiplication d’organisations traditionnelles
non étatiques en lieu et place des Etats. Les
frontières vont soit disparaître, soit
se modifier profondément. L’Erythrée,
le Sahara occidental en sont déjà la
preuve. Le problème, c’est que les acteurs
internationaux se refusent à ouvrir le dossier
très complexe des frontières en Afrique.
Tout cela se réglera donc probablement par
des conflits, comme ça se passe au Zaïre.
L’Asie centrale sera un cas très " rigolo
" aussi : les découpages frontaliers hérités
du stalinisme dont le but avoué était
de mélanger différentes ethnies à
l’intérieur d’un même pays complètement
artificiel est une bombe à retardement. Pour
ce qui est de l’avenir du gouvernement provisoire
d’Ahmid Karzaï , ça va dépendre
de la quantité d’argent qu’on va déverser
sur le régime. Si c’est lui qui distribue cette
éventuelle manne, le pays sera solide. "
Quelle
importance accordez-vous au conflit du Cachemire ?
Olivier Roy estimait récemment que le Pakistan
pouvait instrumentaliser à nouveau des groupes
tribaux à la frontière afghane pour
aller se battre là-bas.
P. C. –
" Ca me paraît tout à fait concevable.
Certains groupes vont même jouer le rôle
de boutefeux indépendamment de ce que décidera
New Delhi ou Islamabad. Ils sont dans une logique
qui n’est pas celle d’un Etat. Ceux qui se battaient
en Afghanistan sont là pour se battre, quel
que soit le front. Il existe de nouveaux acteurs indépendants
qui n’obéissent à aucune logique étatique. "
Quelles
sont les grandes caractéristiques de la sécurité
internationale aujourd’hui ?
P. C. –
" Unipolarité, prolifération,
terrorisme. On est en train de sortir de cette période
d’illusion qui avait commencé après
la guerre du Golfe. Le monde est dominé par
une puissance qui use de son pouvoir sans vergogne
: dénonciation des traités de désarmement,
non-adhésion à la convention chimique,
à la convention bactériologique, sur
les mines antipersonnelles, etc. C’est aussi cette
superpuissance qui décrète qui sont
les terroristes et les proliférateurs. Or,
quand un acteur domine à ce point la guerre
conventionnelle, on rivalise avec lui dans le domaine
de la guerre non-conventionnelle, donc du terrorisme
et de la prolifération. Un Etat qui entend
aujourd’hui ne pas se soumettre à la volonté
d’un acteur a comme unique solution de développer
un programme d’armes non-conventionnelles et, éventuellement,
d’entretenir le terrorisme. "
On
a beaucoup glosé sur ce qu’allait être
" le nouvel ordre mondial " après
le 11 septembre sans vraiment savoir ce que ça
allait changer…
P. C. –
" A mon sens, ce qui va structurer la vie
internationale dans les années à venir,
c’est une puissance américaine plus forte que
jamais, comme le montre la hausse sensible du budget
de la Défense annoncée par Bush. Le
risque c’est qu’en réaction les oppositions
à Washington vont être de plus en plus
virulentes. Prenons les Iraniens : si l’on se met
à leur place, ils ont parfaitement le droit
de développer l’arme nucléaire dans
une optique de défense contre des agresseurs
potentiels, et c’est valable pour chaque pays du globe.
Donc, toujours dans un point de vue " décentré
", au nom de quoi les Etats-Unis permettraient-ils
de délivrer le ticket nucléaire à
tel pays et pas à son voisin ? Le risque de
la politique américaine, c’est le cercle vicieux
: unipolarité, terrorisme et prolifération
sont dans une dynamique autoalimentée. "