Pierre
Terzian. - «Le
pétrole est l'un des enjeux ; il n'est
certainement pas le seul, mais il n'est pas le
moins important. Les Etats-Unis deviennent de
plus en plus dépendants de pays étrangers
pour leurs approvisionnements pétroliers
et en particulier de la région du Golfe.
Prendre le contrôle d'un pays comme l'Irak,
qui recèle les deuxièmes réserves
pétrolières du monde, peut paraître
un moyen de sécuriser un peu plus ces approvisionnements.
Les Etats-Unis tentent de diversifier les approvisionnements
mondiaux de pétrole en encourageant les
augmentations de production dans des régions
comme la Caspienne ou l'offshore profond africain
ou encore la Russie.»
En quoi l'intervention militaire en Irak (et la
chute de Saddam Hussein qui pourrait s'en suivre)
pourrait changer la donne géopolitique
du pétrole dans la région ?
Pierre
Terzian. - «L'Irak
pourrait se retrouver soit dans un état
d'instabilité prolongée, soit sous
une domination plus ou moins directe des Etats-Unis
désireux d'éviter cette instabilité.
Dans les deux cas, les Etats riverains devraient
revoir leurs relations avec ce voisin qui déjà
dans le passé n'a jamais été
un cohabitant facile.»
Quels
peuvent être les retombées sur l'Arabie
Saoudite voisine, premier producteur mondial de
pétrole ? Les Etats-Unis ne risquent-ils
pas de perdre leurs sources d'approvisionnement
historiques et de ne pas pouvoir renouveler le
pacte de Quincy [signé en 1945 sur l'exploitation
pétrolière préférentielle
pour les Américains en Arabie Saoudite]
et qui prend fin en 2005 ?
Pierre
Terzian. - «L'Arabie
Saoudite vit cette situation avec le sentiment
d'une fidélité mal récompensée.
Pendant un demi-siècle, elle a assuré
le monde en approvisionnements sûrs en pétrole,
n'hésitant pas à déclencher
des crises profondes au sein de l'OPEP lorsqu'elle
pensait que cette organisation exagérait
dans ses hausses de prix. Aujourd'hui, elle voit
son principal allié la traiter avec méfiance.
Cette situation pourrait affaiblir le régime
saoudien qui est très loin d'être
démocratique et moderniste, bien sûr,
mais qui a su maintenir la stabilité intérieure
pendant six décennies, ce qui n'est pas
une mince affaire dans cette région.»
Les
marchés sont-ils confiants ou pessimistes
dans l'avenir alors que plane la menace d'une
nouvelle intervention militaire américaine
en Irak ?
Pierre
Terzian. - «Les
marchés pétroliers ont connu des
crises autrement plus redoutables. Il ne faut
donc pas exagérer leur inquiétude.
Une guerre contre l'Irak ne mettrait pas en danger
les approvisionnements mondiaux, si elle reste
confinée aux frontières de ce pays.
Le monde peut se passer du pétrole irakien
pendant une période relativement longue,
car les capacités de production sont suffisantes
dans les autres pays de l'OPEP.»
Le
pétrole est-il toujours un moyen de pression
sur la politique de l'Occident et en particulier
des Etats-Unis ?
Pierre
Terzian. - «Non,
le pétrole n'est plus une arme politique.
En outre, les pays producteurs ne se placent plus
dans une perspective de confrontation avec les
pays consommateurs. Au contraire, ils cherchent
à développer le dialogue avec ceux-ci
car les crises des années 1970 et 1980
leur ont appris que la confrontation ne débouche
sur rien de bon.»
L'OPEP
[Organisation des pays exportateurs de pétrole,
créée en 1960, compte aujourd'hui
onze membres] a-t-elle un pouvoir sur la scène
internationale ?
Pierre
Terzian. -
«L'OPEP a trouvé une cohérence
forte, lorsque la politique a été
évacuée de ses débats et
qu'elle a pleinement assumé son rôle
d'une organisation économique dont l'intérêt
fondamental réside dans la stabilisation
du marché pétrolier. Sans cette
stabilisation, l'avenir du pétrole comme
source principale d'énergie serait menacé.»
Le
cours actuel du pétrole est-il à
un prix juste et justifié ?
Pierre
Terzian. - «Le
débat sur un " juste prix " du
pétrole est très ancien. Il y a
la théorie, sur laquelle on peut épiloguer
longtemps, sans résultats. Et puis, il
y a la pratique. Cette dernière nous apprend
que le juste prix est tout simplement celui qui
suscite le moins d'opposition dans le monde. Cela
veut dire que le prix n'est ni trop élevé,
ce qui réduirait la demande et augmenterait
les productions concurrentes à celle de
l'OPEP, ni trop réduit, ce qui, au contraire
encouragerait le gaspillage du pétrole
et augmenterait trop fortement la part des pétroles
OPEP au détriment des autres. Aujourd'hui
il y a un consensus implicite sur une fourchette
des prix située entre $20 et $25 le baril.
Et cette fourchette est remarquablement bien respectée
depuis quelques années. C'est un signe
de maturité de la part des consommateurs
comme des producteurs.»
Où
se situent potentiellement les futurs eldorados
pétroliers ?
Pierre
Terzian. -
«Les zones " chaudes "
du point de vue de l'exploration de pétrole
sont dans le golfe de Guinée et dans le
Nord de la Caspienne, essentiellement. On trouve
aussi des gisements intéressants au large
du Brésil, dans la partie profonde du golfe
du Mexique, etc. Mais les deux tiers des réserves
sont dans la région du Golfe.»
Les
routes du pétrole, comme par exemple le
détroit d'Ormuz ou du Bosphore ou encore
le canal de Suez, sont-elles en danger ? Existe-il
des menaces sérieuses contre des installations
ou des embarcations pétrolières
occidentales ?
Pierre
Terzian. -
«Le
Détroit d'Ormuz est la seule voie pétrolière
dont le monde ne puisse se passer. Mais il n'a
jamais été fermé, même
aux pires moments de la guerre Irak-Iran. En plus
il est très surveillé. Les inquiétudes
que l'on nourrit à son sujet sont très
exagérées. Il faut savoir que la
seule pénurie pétrolière
dans le monde, depuis la seconde guerre mondiale,
a été provoquée par la fermeture
du canal de Suez en juin 1967 et non pas par un
embargo pétrolier ou la destruction de
gisements ou un acte terroriste. Lorsque Suez
a été fermé, après
l'occupation de sa rive est par Israël, les
navires pétroliers ont dû faire le
tour par l'Afrique et la capacité de transport
pétrolier international a été
diminuée mécaniquement par l'effet
de la distance supplémentaire. Il a fallu
alors mettre en chantier de très gros navires
et le problème a été résolu.»
Pour
combien de temps encore les spécialistes
prévoient la domination du pétrole
parmi les énergies consommées au
niveau mondial ?
Pierre
Terzian. -
«Tant
qu'on ne découvrira pas l'énergie
miraculeuse non polluante et non ruineuse en termes
de coûts, le monde aura besoin du pétrole,
en particulier dans le secteur du transport.»
Propos
recueillis par Dimitri
Beck
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