Karolyne
Postel-Vinay. - «
Kim Dae Jung est un vrai visionnaire pour la Corée
et pour l'Asie. Son successeur, même s'il
est probable qu'il ne sera pas du même bord
politique que lui, sera obligé de faire
avec le bilan de Kim Dae Jung. Celui-ci a notamment
eu une vraie influence sur les relations avec
la Corée du Nord. C'est lui qui a vraiment
conduit au début de dialogue avec le voisin.
De toute façon, la question de la réunification
coréenne est prioritaire et indissociable
du processus de construction régionale.
Mai le but, dorénavant, est de dépasser
l'horizon obsédant de la DMZ (zone démilitarisée)
et de ne plus faire de la réunification
la motivation unique des relations de Séoul
avec le monde extérieur. C'est d'autant
plus facile que la Corée du Nord a rejoint
les rogue state, les ennemis américains.
Le Premier ministre du Japon, Koizumi, a été
voir PyongYang en septembre. C'est vraiment un
mouvement de fond. »
Avec le prochain président de Corée
du Sud, la Corée du Nord ne pourrait-elle
pas faire les frais de ces élections présidentielles
chez son voisin ? Est-il possible que le nouveau
président de Corée du Sud poursuive
longtemps une politique de recul par rapport à
Pyongyang ?
Karolyne
Postel-Vinay.
- «
Non. La Corée du Nord est dans un état
catastrophique. Deux millions de personnes meurent
de faim actuellement là-bas. Et elle peut
donc coûter très cher à toute
la région si elle s'effondre vraiment.
Ce qui est en jeu aujourd'hui pour les Nord-Coréens,
c'est le problème financier. Tous les voisins
de la Corée en ont conscience. C'est d'ailleurs
pour cette raison que le Japon aide la Corée
du Nord, en fonction d'accords multilatéraux.
Car le Japon sait que c'est lui qui supporterait
les frais : manne financière de la région,
il représente 60 % du poids économique
de l'Asie. Pour le Japon, il s'agit d'une sécurité
préventive. Le Japon préfère
maintenir le régime communiste en place,
coûte que coûte, pour ne pas que le
régime explose. Et en même temps,
plus le Japon aide le pays, plus le régime
de PyongYang est contraint de faire des concessions.
Car cela crée une dépendance. »
Par
ailleurs Kim Dae Jung s'est aussi illustré
par son action dans les organisations régionales
asiatiques.
Karolyne
Postel-Vinay.
- « Le
vrai régionalisme asiatique a pris forme
dans la crise. La Corée du sud, fortement
touchée, en a bénéficié.
Désormais elle n'est plus seulement un
allié des USA ou un acteur dans le vaste
paysage de la mondialisation. Elle fait partie
d'un ensemble régional, notamment parce
qu'elle a su se tirer avec brio de la crise asiatique.
En effet, fin 1998, la Corée du sud comptait
1 million de chômeurs. Kim Dae Jung est
arrivé, il a reçu du FMI 57 milliards
de dollars et la Corée du Sud a été
la première à rembourser ses dettes.
L'assemblée générale de l'ASEAN
est, depuis 1997, toujours suivie d'un ASEAN plus
3 pays, qui rassemble le Japon, la Corée
et la Chine. Kim Dae Jung a notamment proposé
d'établir un groupe d'étude, appelé
le East Asia Vision Group. Il est aussi à
l'initiative de l'événement de 2002,
consacrée à l'année des échanges
entre peuples de Corée, du Japon et de
Chine. La régionalisation se met en place
de toute façon parce que ses enjeux sont
économiques. Tout ce qui avait été
acquis durant la guerre froide et qui structurait
la région n'existe plus. Aujourd'hui, on
ne sait plus très bien où va l'Asie,
et c'est pour cette raison que le fait que la
Corée du Sud se soit aussi bien sorti de
la crise asiatique est aussi important. Avant
la crise, ce qui structurait fondamentalement
l'Asie au point de vue économique était
la division entre dragons (Taïwan, Corée,
Hong Kong, Singapour) et les autres : Malaisie,
Thaïlande, Chine. Avec le Japon comme roi
de la région. »
Quel
rôle la co-organisation avec le Japon de
la Coupe du Monde de football en 2002 a-t-elle
joué dans les relations de la Corée
avec l'extérieur ?
Karolyne
Postel-Vinay.
- «
A l'échelle locale et nationale comme au
niveau international, le football est un phénomène
sociologique, économique et politique majeur.
Le football, comme d'autres sports d'origine européenne,
a été introduit en Corée
et au Japon à la fin du dix-neuvième
siècle, en même temps que se sont
imposés les codes internationaux occidentaux.
Les deux principales démocraties d'Asie
orientale, le Japon et la Corée, en étant
amenées à coopérer, ont eu
l'occasion de montrer leurs avancées. Et
le fait que la Corée ait été
aussi loin dans la compétition la place
en une certaine position de force sur le terrain
diplomatique. La Corée a retiré
de la compétition un certain prestige.
»
Quelle
est la position de l'opinion coréenne vis-à-vis
de la politique de rapprochement de la Corée
du Nord et de la politique de régionalisation
?
Karolyne
Postel-Vinay.
-
« En raison de la crise asiatique
de 1998-1999, la Corée a connu des difficultés
économiques. L'opinion se demande : pourquoi
aider le Nord alors que notre situation n'est
pas au meilleur ? En revanche, en ce qui concerne
le rapprochement avec les deux géants de
la région, à savoir le Japon et
la Chine, la société civile se sent
très proche d'une culture asiatique régionale.
Entre le Japon et la Corée, il y a énormément
d'échanges entre population, entre cultures.
Au sein de l'opinion japonaise, 80 % des Japonais
approuvent les discours d'excuses aux pays asiatiques.
Tout cela concourt à une bonne entente
avec notamment la Corée. La société
coréenne a anticipé le mouvement
par rapport à la politique. Même
si, du temps de la dictature coréenne Park,
la nippophobie était un très bon
moyen de mobiliser les troupes. 10 000 personnes
voyagent chaque jour au Japon. C'est un véritable
retour de bâton par rapport à l'après-guerre,
où la nippophobie était véritablement
encouragé par Synghman Rhee, avec le blocage
des relations entre Séoul et Tokyo. D'autre
part, la collaboration coréenne avec le
Japon fasciste est pratiquement restée
tabou. Aujourd'hui, il n'est plus nécessaire
à la Corée d'avoir un ennemi japonais.
»
Vers
quel rôle la Corée semble-t-elle
s'orienter en Asie du Nord-
est ?
Karolyne
Postel-Vinay.
-
« La Corée du Sud continue
à être un peu coincée entre
les deux géants que sont évidemment
la Chine et le Japon. Mai les deux géants
ont beaucoup de mal à se parler directement.
Du coup, la Corée du Sud est en train de
se construire le rôle d'un intermédiaire
entre les deux géants. Dans la régionalisation,
la Corée a un rôle d'intermédiaire
à jouer. Ni la Chine ne veut être
dominée par le Japon, ni le Japon ne veut
être dominé par la Chine. La Corée
a un rôle d'autant plus important à
jouer qu'avec le Japon, elle est le seul pays
démocratique de la région. Et elle
a le soutien des USA. »
Les
relations avec les Etats-Unis peuvent-elles changer
en raison des élections ?
Karolyne
Postel-Vinay.
-
« Un régime conservateur
à Séoul est plus favorable à
la relation avec Washington. Par exemple, pour
la première fois, le régime de Kim
Dae Jung avait envisagé d'acheter du matériel
militaire non américain. Une telle chose
ne pourrait pas arriver avec un régime
conservateur. Il y a une relation militaire entre
la Corée du sud et les Etats-Unis. En 1990,
30 000 militaires américains stationnaient
encore en Corée. Lors des Jeux Olympiques
de 1988 à Séoul, il y a eu effectivement
besoin de la force de dissuasion américaine
qui a servi comme service d'ordre. »
Comment
s'orientent les relations avec les Etats-Unis
?
Karolyne
Postel-Vinay.
-
« Sur le plan militaire, les
accords doivent être renégociés.
Ce qui est important, c'est que pour la première
fois, la Corée du Sud a envisagé
d'acheter du matériel militaire non américain.
A mon avis ce genre de petites révolutions
vont se multiplier. Car, pour l'avenir, les Etats-Unis
n'ont pas de solution pour l'Asie. Ils s'arrangent
de la situation, voilà tout. Les USA veulent
avoir accès aux ressources et au marché
asiatiques. Leur but est uniquement que la majorité
des pays asiatiques soient favorables aux options
diplomatiques de Washington. Par exemple, que
la majorité des Asiatiques soutiennent
leur intervention en Irak. Or, pour la Corée
du Sud et le Japon, il y a actuellement un gros
malaise sur l'Irak. Mais les deux pays ne sont
pas en situation d'autonomie. Ils se sont donc
alignés sur la position française.
Les opinions publiques sont exactement dans cet
état d'esprit. Les conservateurs au pouvoir
feront certainement plus de compromis avec les
USA mais sur ce plan, ça ne changera rien.
C'est en fait plutôt le retour de la Corée
du Sud du nationalisme. »
En
revanche, la relation avec la Chine est avant
tout économique.
Karolyne
Postel-Vinay.
-
« La Corée a normalisé
ses relations avec la Chine en 1992, deux ans
après la normalisation avec l'URSS. Juste
après, Séoul et Pyongyang ont signé
leur premier accord de non-agression. Mais aujourd'hui,
les relations avec la Chine sont avant tout économiques.
Les investissements en Chine sont de plus en plus
importants. Les grandes entreprises coréennes,
les chaebols, ont investi en Chine, en ex-URSS.
Aujourd'hui, personne n'a intérêt
à faire cesser les relations avec la Chine.
De plus, il y a aussi toute une minorité
de Chinois d'origine coréenne. L'Asie est
ainsi un ensemble de solidarités. La Chine
se rapproche de l'ASEAN. »
Est-ce
que le prochain président pourrait remettre
en cause son bilan ?
Karolyne
Postel-Vinay.
-
« Bien sûr, il y a toujours
un changement assez net de coloration diplomatique
dans ce cas parce que le nouveau gouvernement
veut se démarquer du précédent.
Kim Dae Jung a surtout eu une action spécifique
sur la Corée du Nord, alors que la régionalisation,
même si cela n'enlève rien à
Kim Dae Jung, constitue plus une tendance de fond,
indépendante des soubresauts politiques.
Même les gens qui ne sont pas d'accord avec
Kim Dae Jung sont d'accord sur ce point avec lui.
Car cela correspond à la réalité
régionale. Donc je crois qu'il va surtout
y avoir des reculs politiques sur la Corée
du Nord. Même si il est impossible que le
nouveau gouvernement de Corée du Sud s'aligne
sur les opinions de l'Amérique de Bush.
Le nouveau gouvernement pourra uniquement agir
à la marge, en ralentissant le processus.
D'ailleurs, la Corée du Nord a peur du
raidissement de la Corée du Sud. Depuis
mi-2002, elle s'est à la fois ouverte sur
le Japon et la Corée du Sud. »
Propos
recueillis par Delphine
Parickmiler
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