Jean-Vincent
Brisset. - «
J'ai essayé de sortir un peu du convenu
dans mon livre. La fascination des ambassades
françaises pour la Chine me paraît
déraisonnable. Il y deux pays du verbe,
la France et la Chine, où il suffit de
parler pour avoir raison. Français et Chinois
s'attirent mutuellement mais les Français
n'ont pas des yeux sérieux sur la Chine.
Ils ne la considèrent pas comme un pays
normal donc ils n'appliquent pas les critères
d'analyse normaux sur ce pays. La vision française
est selon moi déformée, bizarre
quelquefois. Voilà pourquoi j'ai voulu
rétablir quelques vérités
sur les réalités militaires chinoises.
»
Vous avez plutôt tendance à relativiser
la puissance militaire chinoise. Quel est l'état
actuel des forces conventionnelles ? L'armée
populaire de libération représente-t-elle
encore une véritable menace militaire ?
Jean-Vincent
Brisset. -
«
Quant on juge la puissance militaire chinoise,
il faut à la fois la juger en valeur absolue
et en valeur relative. C'est très important.
La valeur absolue de la Chine est relativement
faible. En comparaison avec les Etats-Unis, l'étalon
international en matière militaire, la
Chine n'est pas une force sérieuse. Par
contre, en valeur relative, c'est-à-dire
face à un adversaire désigné,
comme le Laos ou le Népal par exemple,
la puissance chinoise est forte. La Chine a une
particularité qu'a aucun autre pays, c'est
qu'elle est entourée d'une quantité
de pays voisins qui ne sont pas des alliés,
excepté peut être le Pakistan, un
allié de circonstance. Pour revenir à
votre question, je pense que l'armée chinoise
est forte en nombre, elle possède un noyau
dur qui ressemble à quelque chose de comparable
à l'armée belge, voire un peu en
dessous de l'armée espagnole. Mais le gros
de la troupe est un rassemblement de va nus-pieds,
dont l'équipement est totalement obsolète
avec des doctrines militaires anachroniques. L'armée
chinoise est donc une armée à deux
vitesses. »
La
Chine fait partie du club très serré
des puissances nucléaires. Quel est l'état
actuel des forces nucléaires chinoises
? La Chine a-t-elle encore les moyens de son ambition
nucléaire ?
Jean-Vincent
Brisset. -
« Les quatre autres pays nucléaires
officiels, membres permanents du Conseil de Sécurité
des Nations Unies, ont une doctrine de dissuasion
extrêmement simple. Jusqu'à présent,
les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France
avaient tendance à s'allier pour faire
pression sur la Russie et la Chine. La Chine est
donc relativement isolée sur le plan stratégique
d'autant plus qu'elle à un nombre de voisins
nucléaires considérables. Aucun
autre pays au monde n'en a autant. Il y a l'Inde,
le Pakistan, la Russie et les Etats-Unis. Sans
compter que le Japon et Taiwan sont des pays au
seuil du nucléaire. Dans ce contexte géostratégique,
il est difficile pour la Chine d'adopter une doctrine
de dissuasion nucléaire aussi simple que
les autres grandes puissances nucléaires,
notamment le trio Etats-Unis, G-B et France. Vis-à-vis
de pays proches, la Chine a des missiles à
portée moyenne en nombre suffisant et relativement
moderne. Il y a donc là une vraie menace
militaire. Par contre, les missiles à très
longue portée capables d'atteindre Moscou
ou Washington, il n'y en a guère plus d'une
douzaine. Ce sont des missiles assez vieux, qui
doivent être sortis de leur silo et lancés
avec des préparations à l'air libre
pendant assez longtemps. Les satellites américains
passent suffisamment souvent pour les repérer
et les détruire très rapidement.
Même les Russes sont protégés
par les Américains. Les forces nucléaires
chinoises atteignent une partie de leur but mais
pas complètement. Elles étaient
très dissuasives vis-à-vis de l'Inde.
Mais, aujourd'hui, New Delhi est entrain de se
doter d'une vraie force nucléaire. On voit
bien que la menace militaire chinoise n'est plus
à la mesure des grands pays, mais seulement
à la mesure des petits voisins. Pour jouer
dans la cour des quatre grands, la Chine devrait
développer les missiles de nouvelle génération.
Cela lui coûterait très cher. Elle
refuse donc la guerre des étoiles avec
les Etats-Unis, car elle est persuadée
que cela la conduirait à la ruine, comme
elle est persuadée que c'est la guerre
des étoiles de Reagan qui a fait tomber
l'URSS. »
La
Chine exerce-t-elle encore une influence diplomatique
décisive sur la scène internationale
? Comment se caractérise la diplomatie
chinoise dans l'après-11 septembre ?
Jean-Vincent
Brisset. -
«
Je crois d'abord qu'il y a une grande incompréhension
de la part de la Chine concernant le 11 septembre.
C'est une manière de faire qui n'est pas
dans leur monde. Attaquer et perdre des combattants
sans avoir d'objectifs, c'est quelque chose qu'ils
ne comprennent pas. Après le 11 septembre,
la grande angoisse des dirigeants chinois est
de savoir si le fondamentalisme musulman ne risque
pas de se répandre dans leur pays, car
la Chine est l'un des plus grands pays islamiques
au monde avec 50 millions de musulmans. On a tendance
à l'oublier alors que ce chiffre est énorme.
Pékin redoute un effet d'entraînement
du 11 septembre sur l'Islam chinois qui pourrait
s'en prendre aux symboles de l'Empire. La situation
dans le Xinjiang n'est déjà pas
terrible. Pour revenir à votre question,
la Chine n'a jamais vraiment exercé une
influence décisive. Aujourd'hui encore,
elle est toujours en position de demandeuse par
rapport aux grands. De plus, sur le plan de la
doctrine, les attentats du 11 septembre ont réduit
les efforts chinois en matière de sécurité
collective en Asie centrale. La Chine avait pris
une position de leader dans le groupe de Shanghai
destiné à assurer la sécurité
dans la région, la Russie suivant plus
ou moins cette initiative de loin. Le 11 septembre
a changé la donne : les Kazakhs et les
Tadjiks se sont retournés comme un seul
homme vers les Etats-Unis. Les Russes approuvant.
Le groupe de Shanghai n'est donc plus qu'une coquille
vide. On ne demande plus l'avis des Chinois sur
cette question. »
Justement,
quel rôle peut jouer la Chine en Asie centrale
après le 11 septembre ?
Jean-Vincent
Brisset -
« La Chine a perdu de son influence
en Asie centrale. Elle avait essayé de
prendre le leadership de Shanghai Six. Elle l'a
perdu après le 11 septembre. Et elle ne
peut plus se poser en alternative à la
puissance russe. De plus, la position sécuritaire
positive qu'elle avait adopté a été
reprise par les Américains qui sont désormais
solidement implantés dans la région.
Washington a repris à son compte la lutte
contre l'intégrisme dans la zone, en plein
accord avec le président russe Vladimir
Poutine qui en a profité pour liquider
ses tchétchènes dans l'indifférence
générale. »
Comment
ont évolué les relations bilatérales
entre la Chine et le Pakistan depuis les attentats
du 11 septembre ?
Jean-Vincent
Brisset. -
« Les Américains avaient
laissé tombé le Pakistan. Les Chinois
s'étaient précipités et avaient
aidé le Pakistan. Maintenant les Américains
sont revenus au Pakistan. Pervez Musharraf, le
président pakistanais, dont tout le monde
disait en octobre 2001 qu'il allait s'effondrer
dans les huit jours, tient toujours. Il a réussi
à faire le ménage à la tête
de l'ISI, les services secrets pakistanais. Il
semble contrôler un peu près ce qui
se passe sur le territoire, excepté dans
les zones tribales à la frontière
avec l'Afghanistan. A partir du moment où
il y a une bonne coopération entre Islamabad
et Washington, la relation entre la Chine et le
Pakistan s'effondre un peu. Le pourvoyeur d'armes
nucléaires pakistanaises, c'était
la Chine. Maintenant, j'ai l'impression que ces
armes sont un peu sous contrôle américain.
Cette nouvelle donne a fait perdre l'influence
chinoise au Pakistan.»
La
Chine est-elle toujours considérée
par les Américains comme un nouvel adversaire
stratégique ? Quelle est la position de
l'administration Bush sur cette question ?
Jean-Vincent
Brisset. -
« A la fin de la guerre froide,
les Etats-Unis avaient besoin d'un nouvel adversaire.
Les Américains pensaient que ce serait
la Chine, mais pas le terrorisme. Ils ont aujourd'hui
engagé une lutte sans merci contre le terrorisme,
ils n'ont donc pas besoin d'un autre adversaire.
Les Américains s'aperçoivent aussi
que la Chine est peut être un adversaire
moins puissant que ce qu'ils pensaient. Les faucons
de l'administration américaine sont plus
modérés sur la Chine depuis le 11
septembre. Il y a une banalisation de la Chine.
Par contre, il y a toujours le problème
commercial. Les Etats-Unis ont un déficit
commercial vis-à-vis de la Chine. »
Les
relations entre Taïwan et la Chine sont toujours
très tendues. Quelle est la marge de manuvre
réelle de Pékin sur ce dossier délicat
?
Jean-Vincent
Brisset. -
«Je crois que de plus en plus
se fait l'idée chez certains dirigeants
chinois que finalement vouloir absolument se battre
contre Taiwan n'est pas forcément rentable.
Et que la Chine pourra vivre sans Taiwan comme
elle peut vivre sans Singapour. Je pense qu'en
fait en bonne intelligence ce serait bénéfique
pour tout le monde. Le problème, c'est
que dans le contexte politique actuel, les dirigeants
chinois maintiennent le discours de la menace
et cultivent la diplomatie du verbe pour des raisons
de survie politique. Pour le moment, la question
taiwanaise est dans une situation de statu quo.
»
Selon
vous, la Chine dispose d'une doctrine de défense
originale. Quelles sont les principales caractéristiques
de cette doctrine de défense ?
Jean-Vincent
Brisset. -
« Sur le plan philosophique,
les Chinois s'inspirent toujours des préceptes
de l'Art de la guerre de Sun Zi. Ne livrer bataille
que quand on est sûr de la gagner. Mais
aussi essayer de ne pas payer le prix de la défense
en intoxiquant l'adversaire. Voila pour les principes.
Les Chinois sont aussi passés maîtres
dans l'art de la diplomatie du verbe. Il y a beaucoup
de roulements d'épaules, beaucoup de diplomatie,
beaucoup de lobbying. Les ambassadeurs de Chine
dans les pays occidentaux sont des spécialistes
du lobbying. J'attire aussi votre attention sur
le fait que les statistiques disponibles sur la
Chine n'ont rien à voir avec la réalité.
C'est une économie de slogans qui sert
la doctrine chinoise. »
Dans
votre livre, vous précisez que la Chine
continue à vendre des armes à quelques
Etats peu recommandables ? De quels pays s' agit-il
?
Jean-Vincent
Brisset. -
« La Chine s'est fait une spécialité
de fournir en armes toutes les rebellions du monde
pendant très longtemps. Le Pakistan a très
largement bénéficié de l'aide
chinoise. Je pense aussi au Soudan et à
l'Irak. Les Chinois ont également fourni
du matériel nucléaire à des
pays comme l'Algérie, l'Iran ou encore
la Corée du Nord. Tous les terrorismes
sont équipés d'armes de petit calibre
et d'explosifs chinois. Mais ce qui est le plus
intéressant ce sont les transferts de technologie.
»
Propos
recueillis par Julien Nessi
Copyright
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(1)
«La Chine, une puissance encerclée»,
Jean-Vincent Brisset, Editions PUF, Collection
Enjeux stratégiques, septembre 2002, Paris