Laurent
Weyl. - « Je
m'intéresse depuis longtemps à la
géopolitique en général.
J'ai suis alors tombé sur des articles
de presse portant sur la géopolitique de
l'eau : le Tigre et l'Euphrate, les problèmes
du Jourdain ou encore la Syrie. Cela m'a donné
envie de faire un reportage sur ces questions.
J'ai alors commencé à me documenter,
à lire, à m'informer sur la question
de l'eau au Proche-Orient. La géopolitique
de l'eau touche à beaucoup de choses. Plus
je lisais et plus je découvrais et je me
rendais compte que tout ce qui se disait dans
la presse était faux. Les exemples étaient
un peu dépassés. Pour moi, la guerre
de l'eau n'aura pas lieu dans cette région.
Elle n'a jamais existé sauf peut-être
entre l'Iran et l'Irak. Quant au Jourdain [fleuve
du Proche-Orient né au Liban et qui se
jette dans la mer Morte. Long de 360 kilomètres,
il sépare Israël de la Syrie, puis
de la Jordanie (en aval du Lac de Tibériade),
enfin la Cisjordanie et la Jordanie], on ne peut
pas dire qu'une guerre de l'eau se soit déclenchée
entre Israéliens et Palestiniens. Les facteurs
religieux ou ethniques sont les principales raisons
des conflits, loin devant l'eau. Pour moi, l'eau
n'est pas vraiment un catalyseur de guerre armée
mais plutôt un déclencheur de paix.
Je pense qu'à l'avenir, l'eau sera plus
un moyen de faire la paix. »
Pour quelles raisons ?
L.
Weyl. - «
A mon avis, il est obligé d'y avoir une
entente sur la question de l'eau entre voisins.
Une gestion de l'eau se fait à deux. Une
nappe phréatique n'a pas de frontières.
Si l'un pollue l'eau, l'autre la boit polluée
aussi. Selon moi, les hommes sont obligés
de s'entendre pour préserver cette ressource
hydrique. Ils sont obligés de se rencontrer
pour en parler et ne peuvent pas évacuer
éternellement ce dossier. »
Comment
s'est passée votre enquête en Israël
?
L.
Weyl. -
« J'ai rencontré des associations
locales, des organisations non gouvernementales,
des professeurs et des ministères aussi
bien du côté palestinien que du côté
israélien. Les chiffres sur l'eau sont
très durs à avoir. Je me suis rendu
en août 2000 dans la région. J'ai
passé deux semaines sur place après
avoir préparé le dossier pendant
près de deux ans. Deux ans de recherche
qui m'ont permis de trouver des histoires. J'ai
travaillé avec un journaliste français
installé à Jérusalem depuis
20 ans. Nous avons enquêté à
Jérusalem, en Cisjordanie et à Gaza.
Nous sommes également allés au Lac
de Tibériade et à la mer Morte.
»
Quelles
ont été vos premières impressions
en arrivant sur place après deux ans de
préparation ?
L.
Weyl. - «
Je n'ai pas fait une photo pendant une semaine.
On a été très bien accueilli
par les Palestiniens qui voulaient qu'on montre
l'état de leurs infrastructures hydrauliques.
Du côté israélien, nous n'avions
pas vraiment accès ni aux chiffres, ni
à certains endroits, considérés
comme secret-défense. Le sujet est extrêmement
politique et il y a un risque de désinformation.
C'est pourquoi nous avons simplement donné
la parole aux Israéliens et aux Palestiniens
pour savoir comment ils vivent la question de
l'accès à l'eau. Au cours de mon
enquête, je me suis aperçu que les
deux parties avaient à la fois tort et
raison. Je peux donner des exemples. A Gaza, les
Palestiniens disent qu'il y a une nappe phréatique
qui part d'Israël. Ils accusent les Israéliens
de faire barrage à l'écoulement
de l'eau en construisant des puits. Certains Palestiniens
vont même jusqu'à dire qu'il y aurait
des détournements d'eau. Par contre, les
Israéliens affirment qu'ils partagent l'eau
mais que les Palestiniens n'en veulent pas pour
des raisons de fierté. De plus, les Israéliens
estiment que les Palestiniens ne savent pas la
gérer mais ils ne vont rien faire pour
leur apprendre la gestion de l'eau. En même
temps, j'ai pu constater sur place que les Palestiniens
gèrent très mal leur eau. Ils ont
des puits pas assez exploités, ils ne retirent
pas assez d'eau. Arafat ne fait rien et on a l'impression
que ce statu quo l'arrange pour sa cause. On voit
donc bien que c'est une question politique pour
les deux parties. »
Comment
se répartissent les ressources hydrauliques
entre Israéliens et Palestiniens ?
L.
Weyl. -
« Le gros problème, c'est
que la région est aride. Cela fait 9 ans
qu'il y a une sécheresse dans la région.
Le Lac de Tibériade, qui représente
la source d'eau la plus importante d'Israël,
n'a plus de réserves. Il y a une limite
d'exploitation à ne pas franchir sinon
l'eau de mer risque d'arriver dans la nappe phréatique
par un jeu de pression et pourrait rendre impropre
la consommation de l'eau du Lac Tibériade
à tout jamais. S'il ne pleut pas, cela
risque d'être catastrophique pour le pays.
D'autant plus que les derniers chiffres de consommation
que j'ai pu avoir concernant Palestiniens et israéliens,
c'est 35 m3 d'eau pour les Palestiniens par an
et par habitant pour 108 m3 pour les Israéliens.
Des chiffres qui sont néanmoins à
vérifier car ils évoluent.
Par
ailleurs, il faut savoir que dans les chiffres
les territoires palestiniens disposent le moins
d'eau au monde par habitant. On voit donc bien
que cette question est vitale pour la région
et l'avenir du processus de paix entre Israéliens
et Palestiniens. Face à cette situation
de pénurie, Israël a affiné
ses techniques de gestion des ressources hydrauliques.
Les Israéliens sont considérés
comme les plus grands spécialistes au monde
de la gestion de l'eau pour l'agriculture. Ils
font du goutte-à-goutte et évitent
le gaspillage. Ils ont mis au point une technique
pour utiliser de l'eau plus ou moins salée
pour développer des cultures dans le désert
du Néguev. En même temps, ils développent
l'agriculture. Il faut savoir que 64% de l'eau
disponible va dans l'agriculture, un taux relativement
élevé pour un pays comme Israël
quant on le compare au 60% des PVD. Remettre en
cause cette utilisation intensive de l'eau dans
l'agriculture, c'est toucher à l'histoire
de la création de l'Etat d'Israël
qui a démarré avec le slogan de
fleurir les déserts. Israël pourrait
changer sa politique sur l'agriculture mais il
y a un lobby agricole très fort. Il faut
aussi savoir que la personne qui gère les
négociations sur l'eau avec les Palestiniens,
dans le cadre des accords de paix, est un ancien
du lobby agricole. On voit donc bien l'importance
de cette question aux yeux d'Israël. L'eau
est un bien très précieux et Israël
cherche à garder ses puits.»
L'accès
au Jourdain représente-t-il un obstacle
au processus de paix ?
L.
Weyl. -
« Le gros problème n'est
pas le Jourdain en tant que tel. Le Lac de Tibériade,
qui vient du Jourdain et de ses affluents, constitue
un facteur majeur de tension car, comme je vous
l'ai dit précédemment, il représente
la source d'eau la plus importante d'Israël.
L'aquifère de la montagne qui se trouve
sur le territoire palestinien pose également
un gros problème. Car la nappe phréatique
de la montagne, venant essentiellement de l'eau
de pluie, représente 400 millions de m3
d'eau ! Or, 80% de ce réservoir est rempli
en Palestine tandis que 80% de cette eau est utilisée
en Israël. On peut donc se demander si c'est
normal. Est-ce que l'eau appartient à ceux
qui se trouvent sur le territoire où elle
tombe ou à ceux qui la gèrent ?
J'ai un chiffre intéressant mais absolument
pas officiel. Il y a 200 000 colons israéliens
qui disposent de 60 millions de m3 d'eau sur ce
territoire contre 110 millions de m3 d'eau pour
2 millions de Palestiniens.»
Comment
les Palestiniens et les Israéliens perçoivent
cette question de l'eau ?
L.
Weyl. - « Les Israéliens
disent que tant qu'ils ont de l'eau, tout va bien.
Quand ils devront se priver un petit peu, cela
devrait poser des problèmes. C'est vrai
que l'été, on arrose pas son jardin
en Israël. Quant aux Palestiniens, ils se
sentent dépossédés de leur
eau, volés, floués
Il y a
des conséquences graves puisque à
Gaza, par exemple, l'eau n'est pas potable. Les
seules zones où l'eau est potable, ce sont
dans les colonies juives. Tout le reste est alimenté
en citerne ou il faut aller chercher l'eau dans
des puits. Il y a aussi un problème de
santé liée à l'eau. Chaque
année, il y a des morts provoqués
par des maladies véhiculées par
l'eau. »
Vous
avez donc pu constater que sur le terrain la pénurie
d'eau provoque des conséquences humaines
et sociales graves
L.
Weyl. - « Oui. Il y a des conséquences
humaines directes et dramatiques. Les Palestiniens
n'ont pas le droit de construire de nouveaux puits
ou de creuser davantage leurs puits sans l'autorisation
d'Israël. En général, cette
autorisation est refusée. Il y a donc des
puits légaux et illégaux qui se
creusent pour l'agriculture. Lors des sécheresses,
des villages palestiniens peuvent attendre l'eau
pendant plus de 5 mois avant l'arrivée
des camions citernes. D'autant plus que ces villageois
payent cette eau une fortune. Tout leur argent
va alors dans l'eau pour vivre, ce qui rajoute
à la pauvreté de leur famille. Les
conséquences économique et de santé
sont donc très importantes. »
Avez-vous
mené d'autres enquêtes sur la géopolitique
de l'eau ?
L.
Weyl. - « J'ai également
mené une enquête en Turquie sur la
vente de l'eau et son commerce dans le monde.
Car il faut savoir que certains cherchent à
faire de l'eau un bien de consommation courant
pour faciliter la vente, avec un prix qui fluctue
en fonction de l'offre et de la demande, comme
le pétrole. D'autres pensent au contraire
que l'eau doit rester un bien universel contrôlé
par une agence mondiale chargée de prévenir
les conflits. Cette question est problématique.
Si l'eau devient un bien de consommation, cela
veut dire que les sociétés pourront
commencer à vendre l'eau et à se
l'approprier. Il y a un risque de contrôle
progressif de l'eau par de grosses sociétés
privées qui signent des contrats d'exploitation
et de distribution représentant des budgets
colossaux. Il y a aussi un risque de monopole
sur l'eau, qui est, selon moi, d'abord et avant
tout un bien commun de l'humanité. Je ne
suis pas sur qu'on ait vraiment besoin de transformer
l'eau en bien de marchandise pour développer
le commerce de l'eau. Il y a peut être des
accords ou des idées à trouver pour
encadrer tout ça. Il faut rappeler, et
on ne le répète pas assez, qu'il
y a seulement 3% d'eau potable dans le monde.