Thomas
Gomart. - «On a l'habitude de
dire que les deux grands perdants de la Guerre
froide sont la Russie soviétique et la
France. La période 1985 à 2002 voit
une diminution d'influence de ces deux pays. Les
rapports franco-russes, avant l'effondrement de
l'Union soviétique, se basaient sur un
dialogue spécifique entre deux puissances
nucléaires continentales qui avaient des
positions parfois différentes, parfois
décalées par rapport à la
logique du système international bipolaire.
La fin de la Guerre froide a entraîné
la perte de la spécificité de cette
relation. Immédiatement, Français
et Russes ont compris le risque et ont élaboré
un traité bilatéral, en février
1992. Ce traité, pour la première
fois dans l'histoire franco-russe, n'était
pas dirigé contre une autre puissance.
Il inscrivait la Russie dans la continuité
de l'Union soviétique et a mis en uvre
un nouveau type de relations. On peut se demander
comment ont évolué les rapports
franco-russes depuis. Ce qui est frappant pendant
toute la Guerre froide, c'est le contre-sens historique
qu'ont fait les autorités françaises.
Elles croyaient en une politique française
soviétique alors qu'en réalité
celle-ci était subordonnée à
la politique allemande de Moscou. Le travers français
de penser à la relation franco-russe sans
prendre en compte la relation germano-russe se
retrouve encore de nos jours. Pourtant depuis
1945, il y a une constante dans la politique étrangère
soviétique : l'Allemagne est la priorité.»
Qu'est ce qui explique aujourd'hui l'importance
pour les Russes de la relation entre Moscou et
Berlin ?
Thomas
Gomart. - «L'Allemagne,
puissance commerciale et financière, est
le principal créancier de la Russie. Ce
pays a un rôle central dans l'Europe des
Quinze. Son poids s'agrandira encore avec l'élargissement
de l'Union européenne à l'Est. Enfin,
le forum de Saint-Pétersbourg - qui a réuni
des spécialistes allemands et russes -
a eu un impact considérable en Russie.
Il y a aussi un héritage historique entre
les deux pays dans les domaines industriels et
militaires. Il y a toujours eu en Russie une fascination
pour la technique allemande. Les autorités
françaises ont compris qu'elles étaient
en train de décrocher et par souci d'équilibre
au sein de l'Union européenne, par rapport
à la Russie, il a fallut trouver un moyen
de renouveler le dialogue. On est donc un peu
revenu à une logique de Guerre Froide,
car ce sont les questions de sécurité
qui rapprochent les Français et les Russes.»
Le
8 juillet 2002, une déclaration portant
création d'un Conseil franco-russe de sécurité
a été signée à Moscou
par les ministres des Affaires étrangères
français et russes. Quand est née
cette idée ?
Thomas
Gomart. -
«L'idée d'un conseil franco-russe
a été émise en janvier 2002
à Paris par Vladimir Poutine. Elle est
née dans les milieux d'expertise avant
le 11 septembre 2001. L'objectif était
de donner un nouveau souffle à la relation
bilatérale qui a connu une nette détérioration
après l'arrivée de Vladimir Poutine
à la présidence russe en mars 2000.
Les deux raisons principales qui expliquent un
refroidissement des rapports franco-russes, selon
une grande majorité des analystes russes,
sont la participation de la France aux bombardements
de l'OTAN en ex-Yougoslavie et les critiques françaises
contre les opérations militaires russes
en Tchétchénie.»
Accueillez-vous
favorablement la création d'un tel conseil
?
Thomas
Gomart. -
«Il
est indéniable que la création d'un
conseil franco-russe de sécurité
traduit une amélioration entre les deux
pays. Il peut donner de la substance à
la relation bilatérale puisque les Russes
et les Français ont une culture stratégique
et vont pouvoir multiplier les échanges.
Les Français ont raison de vouloir parler
sécurité avec les Russes. Cette
question reste la grille de lecture la plus pertinente
pour comprendre les choix politiques et économiques
de l'équipe Poutine. L'obsession sécuritaire
est un héritage historique important en
Russie.»
Voyez-vous
des limites à ce projet ?
Thomas
Gomart. -
«Ce projet de conseil de sécurité
est en effet limité dans le sens où
il est une survivance intellectuelle de la Guerre
froide dans la plus pure tradition gaullienne.
La création de ce conseil pourrait se résumer
en un dialogue entre deux puissances nucléaires
à l'écart, voire contre les Etats-Unis.
Comment la France va t-elle articuler les positions
franco-russes et les positions de ses autres partenaires
européens ? Par ailleurs, les thèmes
des discussions entre les deux pays peuvent aussi
limiter l'intérêt de ce conseil.
La question des armes de destruction massive et
celle de leur prolifération seront abordées
mais je doute que les Russes nous réservent
la primeur de leurs analyses sur ces deux thèmes
»
Comment
les Russes accueillent-ils ce projet ?
T.
Gomart. - «Au sein de la communauté
d'experts russes, il y a deux types d'écoles
de pensée. Le premier courant considère
nécessaire de faire une division du travail
entre les capitales européennes. Par exemple,
à Berlin, les questions économiques,
et, à Paris, les questions stratégiques.
Le deuxième courant considère à
l'inverse que les relations bilatérales
ne doivent être que des relais d'un dialogue
au sommet Russie-Union européenne. Les
relations bilatérales sont vues comme un
moyen de rappeler sans cesse les décisions
prises au niveau Russie-UE. La création
du Conseil de sécurité franco-russe
représente une victoire pour la première
école.»
Pensez-vous
que le Conseil de sécurité va redynamiser
la relation franco-russe ?
T.
Gomart. - «Cela va dépendre
de la capacité française à
articuler ce dialogue franco-russe avec le dialogue
européen. La France ne doit pas donner
l'impression aux partenaires d'entretenir une
vision guerre froide, c'est-à-dire un dialogue
entre deux puissances nucléaires. L'enjeu
politique est dans une bonne articulation. Du
côté russe, la difficulté
est d'arriver à gérer les relations
multi-bilatérales, c'est-à-dire
le dialogue entre Moscou et Bruxelles et le dialogue
avec chaque capitale de l'UE. La relation bilatérale
était difficile à analyser sur le
Kosovo entre 1999 et mars 2001 car il y avait
des relations franco-russes " par le haut
" bloquées et, en même temps,
des relations " par le bas " qui fonctionnaient.
Ces dernières sont régies par des
programmes de coopération qui donnent de
bons résultats. C'est le cas par exemple
du programme Pouchkine dans le domaine culturel.
Il y a également une coopération
administrative franco-russe : les Russes sont
très intéressés par les modes
de gestion préfectorale et plus généralement
par un système d'administration décentralisée.
Il existe également une coopération
universitaire, des projets dans l'aéronautique
et dans le domaine spatial. On parle peu des succès
de la coopération bilatérale dans
l'espace public. Dans la presse, il y a un certain
nombre de clichés sur la Russie qui alimente
la méfiance des Français envers
les Russes. Le tout est de savoir comment redynamiser
la relation au niveau politique. Le Conseil franco-russe
est un premier pas.»
Jacques
Chirac en visite en Russie a expliqué qu'il
comprenait la politique engagée en Tchétchénie.
Est-ce que les conséquences du 11 septembre
peuvent-expliquer le ton du président français
qui était plus critique par le passé
?
T.
Gomart. - «Les positions françaises
et russes sur le terrorisme se sont rapprochées
depuis le 11 septembre 2001. Jacques Chirac a
également indiqué à Sotchi
que la seule solution au conflit tchétchène
était une solution politique. Ce qui est
sûr, quoi qu'en dise certains journaux,
c'est que les autorités françaises
évoquent très régulièrement
la Tchétchénie. Cependant, les critiques
françaises n'ont pas fait bouger d'un iota
la politique russe en Tchétchénie
et elles n'ont eu pour conséquence que
de bloquer la relation. La crainte russe à
l'époque était que les critiques
formulées par la France soient également
émises par les Etats-Unis. La hantise des
Russes était d'être classés
parmi les " rogue states " (les Etats
voyous). Je pense qu'on a plus de chance de faire
changer ce qui se passe en Tchétchénie
en discutant de sécurité avec les
Russes qu'en arrêtant tout. Outre les problèmes
moraux que posent le comportement des troupes
fédérales russes en Tchétchénie,
les critiques sur la politique sont nécessaires.
Ce mode de gestion des crises dans l'espace russe
est assez inquiétant. Les Russes pourront-ils
faire face à un autre conflit intérieur
? En Tchétchénie leurs 100 000 hommes
n'arrivent pas à contrôler la situation
et une dizaine d'entre eux meurent par semaine.
D'autre part, cette guerre absorbe des ressources
dont le pays a besoin pour son développement
et favorise les trafics. Enfin, ce conflit renforce
le poids des militaires dans l'appareil d'Etat.»
La
géopolitique russe a-t-elle subi le contre-coup
du 11
septembre ?
T.
Gomart. - «Ce qui a changé
dans l'espace russe après le 11 septembre,
c'est l'implantation américaine en Asie
centrale et dans le Caucase, en Géorgie.
Les militaires russes ont du mal à accepter
la présence américaine aux portes
russes. L'équipe Poutine n'a-t-elle pas
compris que la présence américaine
à ses portes pouvait être le moyen
le plus sûr de garantir l'intégrité
territoriale de la Fédération de
Russie. La politique de Poutine est habile depuis
le 11 septembre pour deux raisons. D'abord, le
président russe n'avait pas les moyens
de s'opposer aux Etats-Unis. Ensuite, il a réussi
à donner l'impression d'une volonté
de compréhension étroite avec Washington.
Je crois qu'il a pour ambition de se placer près
des Etats-Unis et de devenir un intermédiaire
entre eux et les Etats voyous.»
Face
à la montée de l'unilatéralisme
américain, la France et l'Union européenne
ont-elles intérêt à renforcer
leur relation avec la Russie ?
T.
Gomart. - «Historiquement, la
France et la Russie soviétique ont été
deux pays européens à avoir un discours
universaliste. Ils contestaient l'hyper puissance
américaine et ont toujours parlé
de créer un monde multipolaire. Donc, dans
le discours de Jacques Chirac, il y a toujours
l'idée qu'il faut renforcer la Russie pour
en faire un pôle de stabilité dans
un monde multipolaire. Aujourd'hui, je ne sais
pas si l'on peut envisager un axe UE-Russie contre
les Etats-Unis. A mon avis, l'enjeu véritable
pour l'Union européenne est d'ancrer la
Russie, de la stabiliser et d'essayer de le faire
dans tous les domaines. C'est un enjeu politique.
Il faut créer les moyens d'ancrer la Russie
à l'Europe. Il n'est pas question que la
Russie entre dans l'UE à court ou à
moyen terme mais il faut trouver un statut d'association
particulier.»
Que
peut-on dire de la relation Moscou-Bruxelles ?
T.
Gomart. - «Plusieurs instruments
ont été élaborés pour
encadrer cette relation. Par exemple en 1999,
à Cologne, la stratégie commune
de l'Union européenne à l'égard
de la Russie était intéressante
car elle associait les questions économiques,
politiques et de sécurité. Au mois
de mai 2002, l'UE a reconnu le statut d'économie
de marché à la Russie. Les dirigeants
russes ne cessent de dire que leur principal partenaire
est l'UE. Elle est effectivement un allié
économique. Toute la question est de savoir
maintenant si les Russes vont se décider
à en faire un partenaire en matière
de sécurité. Autrement dit, est-ce
que la PESC [Politique étrangère
et de sécurité commune] est prise
au sérieux par Moscou.»
Comment
la Russie envisage-t-elle la politique de défense
européenne ?
T.
Gomart. - «Il est difficile de
répondre à ce stade. Il y a eu très
nettement un habile jeu Russie-OTAN-UE. Le rapprochement
entre l'Alliance atlantique et la Russie a apporté
des garanties aux Russes sur les questions d'élargissement
de l'OTAN et a permis d'arriver à un système
paneuropéen de sécurité recentré
sur la Russie. Il y a une sorte de curiosité
des Russes pour la PESC, mais en même temps,
les Russes restent pragmatiques et attendent que
la PESC ait fait ses preuves. L'autre point intéressant
dans les relations Russie-UE est la question du
libre transit des habitants de Kaliningrad dans
une Europe élargie. Elle est présentée
par les Russes comme un test de leur rapport à
venir avec l'UE. A Sotchi, Jacques Chirac s'est
un peu démarqué de ses partenaires
européens, puisqu'il a indiqué qu'il
était inacceptable d'envisager un système
de visa que l'on voudrait imposer à des
Russes pour aller d'un endroit chez eux à
un autre endroit chez eux.»
"
Une puissance comme la Russie, avec ses intérêts
considérables en Asie et au Proche-orient,
ne peut se contenter de marcher sur sa seule jambe
occidentale" affirmait en 1997 Evgueni Primakov
. Quelle carte la Russie doit-elle jouer pour
profiter pleinement de sa position centrale sur
l'espace eurasiatique ?
T.
Gomart. - «La carte que devrait
utiliser la Russie, c'est l'Iran. La Russie a
des rapports privilégiés avec l'Iran,
ce qui agace beaucoup les Etats-Unis. Il y a notamment
un programme de coopération nucléaire
irano-russe. Le secrétaire d'Etat à
la défense américain, Donald Rumsfeld,
a lui-même déclaré que l'Iran,
à long terme, sous l'influence des femmes
et des jeunes, pouvait évoluer, contrairement
à l'Irak. Selon Bernard Olivier, un ancien
journaliste qui a traversé ce pays récemment,
l'Iran est en train de changer de l'intérieur.»
La
Russie pourrait-elle préférer des
alliances avec ses voisins asiatiques à
un partenariat avec l'Occident ?
T.
Gomart. - «A la fin de la période
de Boris Eltsine, à un moment où
la Russie s'éloignait de l'Europe en raison
de l'intervention de l'OTAN au Kosovo, le ministre
Primakov parlait d'un triangle Pékin-New
Delhi-Moscou et souhaitait un rapprochement avec
l'Iran. Je doute de la création d'un tel
triangle en raison des relations entre l'Inde
et la Chine. Les déclarations officielles
indiquent aujourd'hui un recentrage à l'Ouest.
En même temps, les jeunes analystes russes
avancent que dans 20 ou 30 ans la Russie sera
un satellite de la Chine. Les Russes ont extrêmement
bien instrumentalisé la menace islamiste.
Ils ont eu un discours sur la Tchétchénie
qui est très bien passé dans les
milieux militaires. De la même manière,
ils sont en train de créer une menace chinoise.
Il est intéressant de lire les variations
de chiffres de la population chinoise qui aurait
déjà dépassé la frontière
sino-russe. En revanche, on ne peut nier la coopération
militaire entre les deux pays. Elle permet une
nette amélioration du système militaire
chinois qui acquiert grâce aux Russes des
sous-marins et des avions.»
Propos
recueillis par Agnès Bouchaud
Copyright
© Cyberscopie
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L'auteur
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Thomas
Gomart est chercheur associé à
l'IFRI (Institut français des relations
internationales) chargé des questions
russes et chargé de cours à
l'Université Panthéon-Sorbonne
(Paris I). Il est lauréat de la bourse
Lavoisier du ministère des Affaires
étrangères. Il a été
invité à Moscou par le MGIMO
(Institut d'Etat des relations internationales
de Moscou) en 2001.
Bibliographie
:
- «Les
rapports franco-russes vus de Moscou»,
Notes de l'IFRI, n°41, juin 2002
- «La
relation bilatérale: un genre de
l'histoire des relations internationales»,
Matériaux pour l'histoire de notre
temps, n°65-66, janvier-juin 2002
- «Double
détente : les relations franco-soviétiques
de1958 à 1964», Paris I,
thèse sous la direction de Robert
Frank, 2002, 750 p.
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