Claude
Moniquet.- «Il y a des rumeurs
multiples et contradictoires. La dernière
est que l'on sait que deux gardes du corps de
Ben Laden sont détenus au camps X-Ray de
Guantanamo (Cuba). Or, on sait par ailleurs que
Ben Laden ne se déplaçait jamais
sans eux. Donc certains analystes estiment pouvoir
inférer que Ben Laden serait mort. Mais,
à l'heure actuelle, on n'a aucune information
sur la mort de Ben Laden. On dispose plus d'indications
sur sa survie puisque des messages e-mails et
radios ont été interceptés.
De plus, il y a la fameuse vidéo du printemps
dernier qui manifestement n'a pu qu'être
faite dans la région, qu'au printemps et
qu'après les attentats du 11/09 puisqu'il
y fait référence. Cela veut dire
qu'en mars 2002, Ben Laden était encore
vivant. Mais, fondamentalement, ce n'est pas la
question. On ne peut pas réduire l'affaire
du 11/09 et Al Qaida à une question de
personne.»
C'est-à-dire
?
C. Moniquet. - «Al
Qaida est une mouvance complexe qui a mis vingt
ans à se cristalliser. Le génie
propre et personnel de Ben Laden a été
d'unir des gens qui provenaient d'horizons politiques,
géographiques, ethniques différents.
Il y a des Arabes, des convertis européens,
des Asiatiques
c'est-à-dire un très
vaste panel de nationalités. Le seul point
commun, c'est évidemment l'intégrisme
islamiste. Et sur cette base internationale de
fédérations de groupes, Ben Laden
a construit quelques chose qui ne disparaîtra
pas avec lui.»
L'organisation
Al Qaida fonctionne donc toujours ?
C. Moniquet. - «Je
cultive peut-être le goût du paradoxe,
mais Al Qaida n'a pas pu être démantelé
pour la bonne et simple raison que ce réseau
terroriste n'existe pas. Dans le sens où,
ce que l'on appelle Al Qaida, est un nom de convention,
qui a été utilisé par Ben
Laden à l'époque de la guerre en
Afghanistan lorsqu'il a créé son
bureau d'information qui recensait les moudjahidin
vers 1985-86. Ben Laden a mis alors sur pied une
organisation qui répertorie simplement
les gens et leurs mouvements. Ce qui lui a fournit
une base de données de plusieurs dizaines
de milliers d'excités, d'extrémistes,
d'islamistes, armés et dangereux. Mais
Al Qaida est une mouvance, une super-structure,
une plate-forme, une organisation de prestations
de services, une holding, mais ce n'est pas vraiment
une organisation à proprement parler.»
Ce
qui fait toute sa complexité pour la repérer
et pour l'appréhender ?
C. Moniquet. -
«Absolument. C'est aussi son indestructibilité.
Parce que la mouvance peut survivre des années
voire peut-être même des dizaines
d'années.»
C'est
la raison pour laquelle la manière forte
américaine est peut-être plus efficace
que des procédures judiciaires face à
ce type de mouvance ?
C. Moniquet. - «J'en
suis intimement persuadé. Il ne faut pas
pour autant désarmer le bras de la justice.
Dans le cadre des seuls pays démocratiques,
les méthodes acceptables sont des méthodes
judiciaires où l'on trouve des preuves
contre des personnes, on les arrête, on
les inculpe, on les juge et on les condamne. Cela
est une partie du combat. L'autre, hors de notre
sphère démocratique, que ce soit
en Afghanistan et dans beaucoup de pays du Tiers
Monde, ne peut se faire que par la méthode
militaire et par les méthodes de services
spéciaux.»
Boire
et déboires de l'espionnage occidental
L'espionnage
américain en Asie centrale est-il un mythe
comme l'a fait remarquer Rueul Marc Gerecht, un
ancien agent de la CIA, dans un article paru avant
le 11/09 dans Atlantic Monthly ?
C. Moniquet. - «C'est
assez vrai. Mais ce n'est pas propre à
la CIA. Je pense et je suis sûr que les
services français n'ont pas ou très
peu de sources actives dans cette zone d'Asie
centrale. Ceux qui ont certainement des gens actifs
sur le terrain sont les Anglais, les Russes, probablement
les Indiens et les Iraniens. Mais la CIA n'a pas
de grosses capacités opérationnelles
sur ce terrain.»
Quelle
est la raison de ce défaut de présence
dans la région ?
C. Moniquet. -
«Le piège dans lequel est tombée
la CIA est plus un enchaînement de circonstances.
Les raisons sont à la fois américaines,
politiques et légales. Premièrement,
les capacités opérationnelles de
la CIA ont fortement été réduites
à partir de 1976 avec notamment la Commission
Church sur les crimes de la CIA. C'était
l'époque de la moralisation des affaires
publiques : les services spéciaux ont été
limités dans leur capacité d'action.
Deuxièmement, à cette époque,
l'ennemi principal était l'Union soviétique.
Il était très structuré et
pouvait être de manière très
pertinente observé et espionné par
des moyens techniques. La CIA a donc tout misé
sur la technique. Cela fonctionnait bien et en
plus c'était " propre ". On ne
tue, ne torture et ne drogue personne. On est
juste derrière un micro et on écoute.»
Quelles
on été les conséquences de
ces choix "politiques" ?
C. Moniquet. -
«Pour toute une série d'opérations,
que ce soit celle de triste mémoire de
la Contra au Nicaragua ou celle du Jihad en Afghanistan,
la CIA a été obligée d'agir
par intermédiaires. Des agents locaux peu
maîtrisés comme l'ISI au Pakistan.
Le 11/09, les Américains se sont douloureusement
rendus compte que leurs braves amis pakistanais
de l'ISI les avaient légèrement
" enfumé " pendant une dizaine
d'années en leur disant grosso modo que
le terrorisme islamique était soutenu par
l'Iran. "
Quelle
est la faiblesse et la force de la CIA ?
C. Moniquet. -
«La faiblesse des Américains, c'est
d'être procéduriers, très
" politiquement correct " et trop légalistes
pour des services spéciaux. Leur force,
c'est une énorme réactivité.
Une capacité admirable à comprendre
l'échec, à le digérer, à
le surmonter. Mais le recrutement d'un agent de
renseignement ou d'une source dans un gouvernement
étranger est un processus qui dure des
années et pas deux ou trois mois.»
Quelles
sont les difficultés en général
des services occidentaux pour pénétrer
les réseaux islamistes ?
C. Moniquet. - «Il
y a clairement une difficulté culturelle.
C'est une lapalissade, mais l'Orient est un autre
monde. Un monde très ancien et complexe,
qui a des règles de fonctionnement qui
nous échappent souvent ou en tout cas que
l'on met du temps à comprendre. Par exemple,
quand un arabe vous dit " demain ",
cela signifie en fait " très probablement
", c'est-à-dire qu'il fera ce que
vous lui avez demandé mais probablement
pas le lendemain. C'est toute la difficulté
de l'inter-culturalité.»
Quelles
sont les autres difficultés auxquelles
sont confrontés les services occidentaux
aujourd'hui ?
C. Moniquet. - «Si
l'on parle des structures purement terroristes
islamistes, la difficulté fondamentale,
c'est de pénétrer les réseaux.
Ce sont des réseaux claniques, familiaux
qui se recrutent au sein de cercles extrêmement
fermés. Les membres ont des liens de parenté
ou ont fréquenté les mêmes
écoles. Ils ont joué au ballon dans
les mêmes rues lorsqu'ils étaient
petits, etc. Ils se méfient ainsi de toute
pièce rapportée. Il y a eu des tentatives
d'infiltration dans des camps de Ben Laden en
Afghanistan. On sait que dans celles qui ont été
découvertes et même celles où
il y a eut un doute, il y a eu exécution
immédiate de l'espion suspecté.»
Comment
les infiltrer ?
C. Moniquet. - «Grâce
à un mariage de vieux moyens du renseignement
et de techniques. Il ne faut pas jeter la technique
sous prétexte qu'elle n'a pas pu empêcher
les attentats du 11/09.»
Quels
sont ces moyens dont vous parlez ?
C. Moniquet. -
«Trouver les points faibles de l'adversaire,
les exploiter et les retourner. Infiltrer n'est
pas toujours facile. Retourner est encore une
autre affaire. Dans toute structure, on trouve
quelqu'un qui, pour des raisons familiales, idéologiques,
personnelles, d'appât du gain ou par peur,
peut être sensible à certains arguments.»
C'était
le cas des agents doubles pendant la guerre froide
?
C. Moniquet. -
«Effectivement. La CIA avait créé
dans les années 60 un acronyme qui définissait
les quatre raisons qui poussaient quelqu'un à
changer de camp et à trahir. C'était
le MISE. Money. Ideology. Sex. Egotism. L'argent.
L'idéologie, la politique ou la religion.
La sexualité, l'amour ou l'affectivité
et enfin le sentiment d'être supérieur
aux autres et d'être un incompris dans son
propre monde. Ces vérités éternelles
étaient déjà valables il
y a plusieurs siècles et le seront encore
dans d'autres. Je pense qu'elles s'appliquent
à l'ensemble de l'humanité y compris
aux islamistes.»
La
CIA s'est forgée une réputation
de fossoyeur des régimes du Tiers monde
pendant la guerre froide : coups d'Etat, assassinats
politiques
Est-ce que l'activité
des services spéciaux est la porte ouverte
à tous les coups tordus au nom de l'intérêt
national ?
C. Moniquet. -
«On a souvent tendance à rejeter
sur le bras exécutif les fautes du monde
politique. La CIA a effectivement pratiqué
des coups tordus pendant des dizaines d'années
tout comme tous les services secrets occidentaux.
Ce n'est pas par vice, même s'il faut un
peu de vice pour faire ce métier. Ce n'était
pas particulièrement par idéologie,
même si les gens qui font du renseignement
se recrutent habituellement plutôt à
droite qu'à gauche et plutôt dans
les milieux pro-occidentaux que dans les milieux
tiers-mondistes. Il y a un moule d'où sorte
tous ces gens. C'est une évidence. Mais
essentiellement, ils font ce qu'on leur demande.
Dans une démocratie, c'est le politique
qui fixe les objectifs. Si effectivement, l'Amérique
latine a été un terrain sur lequel
la CIA a uvré de manière extrêmement
discutable pendant des dizaines d'années,
c'est parce que la Maison Blanche avait demandé
à la CIA d'empêcher la progression
du communisme dans son arrière-cour.»
Pour
les Américains, il y a l'idéologie
politique mais aussi la règle du "
business as usual " qu'il faut rétablir
?
C. Moniquet. - «Il
y a plusieurs paramètres. Il y a l'idéologie
et l'arrière-cour. L'Amérique latine,
c'est l'arrière-cour des Etats-Unis. Dans
mon arrière-cour, je veux la paix et la
sécurité. Et bien-sûr, il
y a l'argent. Je veux pouvoir acheter la viande
argentine. Vendre des avions au Chili, exploiter
le pétrole du Venezuela.»
Les
attentats du 11 septembre 2001 ont-ils totalement
discrédité la CIA et le FBI ?
C. Moniquet. -
«C'est vrai et à la fois un peu excessif.
Il est clair qu'il y a eu un aveuglement des services
de sécurité américains et
des incompétences.»
Quelles
sont les erreurs que les services reconnaissent
aujourd'hui ?
C. Moniquet. -
«Ils reconnaissent des détails que
des rapports d'officiers de terrain n'ont pas
été pris en considération
et pas transmis aux échelons supérieurs.
Ils reconnaissent le fait que certains des dix
neuf terroristes du 11/09 étaient fichés
et n'auraient pas du entrer sur le sol américain.
Il y a eu également de très malheureuses
rivalités de services entre le FBI et la
CIA et certainement des incompétences qui
font que l'information n'a pas circulé,
n'a pas été récoltée,
synthétisée et analysée comme
elle devait l'être. Dans un an, dans cinq
peut-être, on aura une vision plus précise
des erreurs qui ont été faites.»
Existe-t-il
un moyen de contrôle de l'activité
des services de renseignement ?
C. Moniquet. - «Il
y a une commission d'enquêtes permanente
du Congrès sur les services de renseignement
qui a énormément de pouvoir et qui
peut, entre autre, saquer des gens si elle se
rend compte qu'il y a eu des erreurs. Cette commission
est permanente et elle se réunit tous les
jours.»
Toutes
les erreurs sont-elles imputables uniquement aux
services de sécurité ?
C. Moniquet. -
«Toutes les erreurs n'ont pas été
commises par les agents de la CIA ou du FBI. Je
ne veux pas me faire l'avocat des ces services,
même si j'ai de la sympathie pour eux. Au
mois d'août 2001, le FBI est averti qu'il
y a un certain Zacarias Moussaoui, citoyen français,
qui prend des cours de pilotage de manière
bizarre aux Etats-Unis. Le FBI s'intéresse
a son cas et l'arrête. Il demande des informations
à Paris. En retour, le rapport, assez circonstancié,
d'une dizaine de pages dit que M. Moussaoui est
un homme considéré comme dangereux,
qui a été dans des camps d'entraînement
en Afghanistan, lié à la mouvance
Al Qaida et à une série de personnalités
à Londres connus pour être des lieutenants
ou des assistants de Ben Laden. Sur cette base,
le FBI demande au juge qui a mis M. Moussaoui
sous mandat d'arrêt l'autorisation de perquisitionner
le disque dur de l'ordinateur de Moussaoui. Le
juge refuse en arguant que les preuves ne lui
paraissent pas très probantes et que le
FBI risque de violer gravement les droits de ce
citoyen qui jusqu'à présent n'a
rien fait de mal à part ce qu'on lui reproche
déjà.»
Donc
dans ce cas, c'est le système procédurier
et les règles juridiques qui sont en cause
?
C. Moniquet. -
«C'est le système procédurier.
C'est la démocratie. C'est la balance éternelle
entre, d'une part l'impératif de sécurité
et, d'autre part, les deux impératifs de
respect fondamental et de fonctionnement du système.
La sécurité absolue est possible,
mais elle bloque le système.»
Pour
en revenir aux erreurs de la CIA, des officiers,
en visite à Paris quelques jours avant
le 11/09, ont tout de même reçu des
alertes de la part des services français
!
C. Moniquet. - «Il
y a bien eu des alertes, mais l'information globale
qui remontait c'était " attention,
il va y avoir des attentats de grande ampleur,
quelque chose qui n'a jamais été
fait ". A la fin du mois d'août, Djamel
Begal est arrêté dans les Emirats
Arabes Unis. Il revenait d'Afghanistan où
il avait pris des ordres et il était en
transit pour Londres et pour la France. Cet homme
arrêté sur information de la CIA,
parce qu'il était sous surveillance, ce
qui prouve tout de même que cela marchait
pas trop mal, parle. " On s'apprête
à faire sauter l'ambassade des Etats-Unis
à Paris ". Tout le monde se dit "
Ce n'est pas nouveau parce qu'ils ont déjà
fait sauter des ambassades en Afrique mais ce
qui est nouveau, c'est de le faire au cur
d'une métropole occidentale et c'est un
attentat de masse impressionnant. " Et bien
ce n'était pas cela. C'était une
partie, mais les services sont passés à
côté du plus gros.»
L'effet
" 11/09 " sur les services de sécurité
américains
Avec
l'annonce de la création d'un " grand
ministère de la Sécurité
intérieure " par Bush Junior, assiste-t-on
à la plus grande restructuration du milieu
du renseignement depuis la création de
la CIA en 1947 ?
C. Moniquet. - «C'est
évident. Il est un peu tôt aujourd'hui
pour savoir ce que fera exactement ce ministère.
Ce que l'on peut dire c'est qu'il devrait coordonner
et centraliser les actions de tous les services
de renseignements des Etats-Unis, depuis le FBI
au service de l'INS, le service de l'immigration
et des naturalisations, en passant par les douanes,
les polices, etc.»
Pourquoi
cette réorganisation ?
C. Moniquet. -
«C'est une nécessité. Le système
américain de sécurité est
un système très dispersé
dans lequel beaucoup d'agences font parfois toutes
un peu la même chose. C'est une perdition
d'énergie énorme. En plus, on court
toujours le risque qu'un service se dise, je ne
fais rien parce qu'un autre va le faire. Finalement,
rien est fait. C'est probablement ce genre de
problème qui a permis que des personnes
signalées comme des terroristes entrent
aux Etats-Unis. Cette réforme majeure n'est
peut-être pas la dernière, mais il
est encore trop tôt pour voir ce que va
donner ce monstre bureaucratique avec toutes ses
lourdeurs.»
Au-delà
de l'effet d'annonce, il s'agit réellement
d'un moyen pour combler les graves lacunes des
services de sécurité américains
?
C. Moniquet. - «Avec
d'autres décisions qui ont été
prises. Certains services ont été
renforcés. On leur a demandé de
revenir sur le renseignement humain et de diversifier
leur recrutement. La CIA est autorisée
à recruter des personnes qui ont un passé
criminel, ce qu'elle ne pouvait plus faire. Par
exemple, si vous voulez infiltrer la mafia, il
est plus recommandé d'engager un mafieux
plutôt qu'une bonne sur !»
Quelles
sont les limites de la pénétration
des milieux terroristes ?
C. Moniquet. -
«C'est l'éthique. Même avec
le risque absolu d'aujourd'hui, je vois mal un
service de renseignement occidental autorisé
un de ses officiers ou même un de ses agents,
à pénétrer une structure
terroriste. Parce que tout le monde connaît
le tarif. Pour s'assurer la fidélité
de leur nouvelle recrue, ces milieux terroristes
les amènent très rapidement à
commettre un attentat.»
Les
agents infiltrés se retrouvent dans l'impasse
?
C. Moniquet. -
«On ne peut pas dire " je vais tuer
deux personnes parce qu'un jour cela va éviter
que l'on en tue 3000 ". Parce que peut-être
vous ne pourrez jamais empêcher les 3000
morts et en plus vous en aurez tué deux.
Il y a des limites claires à l'exercice.
La meilleure solution reste de casser les filières
logistiques. Quant aux noyaux durs, pratiquer
plus le retournement que l'infiltration.»
L'administration
américaine prévoit d'engager des
millions d'Américains volontaires du Système
d'information et de prévention du terrorisme
(TIPS). Ils seraient chargés d'espionner
leurs concitoyens et d'alimenter avec leurs informations
une base de données centralisée.
Voisins, plombier, livreur de pizza
N'importe
qui pourrait être une sorte d'espion ?
C. Moniquet. -
«Je ne sais pas si cela va se faire mais
c'est un projet qui est à l'étude
à Washington. C'est moralement discutable.»
C'est
la dérive vers un monde orwélien
?
C. Moniquet. -
«C'est Orwell, la Stasi, le KGB, l'omniprésence
des services
De nouveau, on se confronte
au même problème : c'est l'équilibre
entre les droits et la sécurité.
La délation est moralement répréhensible.
On ne peut pas l'encourager. Cela étant,
la dénonciation à l'autorité
compétente d'un comportement qui semble
suspect et criminel est une obligation de n'importe
quel citoyen. N'oublions pas que la non-dénonciation
d'un délit en cours est une faute punie
par le Code pénal. C'est peut-être
une manière de rappeler à la population
qu'il existe des règles et qu'il faut les
respecter.»
Quels
sont les autres limites du " TIPS "
?
C. Moniquet. - «Au-delà
même de l'éthique, les malheureux
qui gèreront cela seront ensevelis sous
des millions d'informations peu pertinentes comme
par exemple " mon voisin sort les poubelles
à quatre heures du matin, c'est louche
"
Cela peut paralyser toute une machine,
donc je ne crois pas que cela soit une très
bonne idée. Par contre, que dans des milieux
sensibles comme des écoles de pilotage,
des milieux où l'on peut acquérir
une technicité et une formation particulière
qui peut être utilisée à des
fins terroristes ou criminelles, que l'on attire
l'attention des personnels qui sont en contact
avec les clients et les consommateurs sur certains
profils, cela me semble déjà plus
intelligent et plus acceptable.»
Comme
aussi dans les secteurs énergétiques
?
C. Moniquet. -
«On sait que dans plusieurs pays différents
et à plusieurs reprises, des gens d'Al
Qaida qui sont identifiés et dont certains
étaient dans les avions du 11/09, ont visité
des centrales nucléaires et des centres
d'épuration d'eau. On peut facilement imaginer
les idées qu'ils avaient derrière
la tête. Un sabotage de centrale nucléaire
ou un empoisonnement de réseaux d'eau sur
de grandes villes pourraient avoir des conséquences
dramatiques.»
Les
menaces à venir et l'émergence de
" zones grises "
Quelles
sont aujourd'hui les priorités des services
de renseignements américains ?
C. Moniquet. -
«Il y en a trois. La première priorité
est empêcher tout nouvel attentat, par tous
les moyens, où qu'ils doivent se produire,
que ce soit aux Etats-Unis, en Europe ou dans
le Tiers Monde. Le deuxième objectif est
d'éliminer les structures terroristes existantes
et leurs chefs, briser leur capacité opérationnelle
sur le long terme. Et la troisième chose
consiste à identifier les erreurs qui ont
été commises pour ne pas les commettre
à nouveau. D'autre part, l'identification
des erreurs permet aussi d'identifier d'autres
pistes et d'autres filières. Si les trois
choses sont liées, la priorité absolue
est d'empêcher de nouveaux attentats.»
Y-a-t-il
encore aujourd'hui de réelles craintes
d'attentats ?
C. Moniquet. - «Bien
sûr. N'oublions pas que depuis le 11/09,
il y a eu l'attentat de Djerba en Tunisie [ndlr
: le 11 avril 2002, un camion-citerne bourré
d'explosifs est lancé contre l'entrée
de la synagogue de la Ghriba, faisant 19 morts]
qui est clairement un attentat de Al Qaida. Il
y a eu celui contre des ressortissants français
à Karachi [ndlr : Onze ingénieurs
français de la Direction des constructions
navales (DCN) travaillant à la construction
d'un sous-marin pakistanais meurent dans l'explosion
d'une voiture piégée devant l'hôtel
où ils étaient hébergés
en mai 2002]. Un autre encore qui a tué
des Pakistanais dans une explosion qui a détruit
une partie du consulat américain à
Karachi en juin 2002. A côté de ces
attentats réussis, il y a eu des tentatives
qui ont échoué. En Italie et en
Espagne, par exemple, des réseaux terroristes
ont été démantelés,
et en France, il y a eu aussi la tentative avortée
de Richard Reid [ndlr : arrêté en
décembre 2001 à bord d'un vol Paris-Miami
avec des explosifs dans ses chaussures].»
Il
y a donc régulièrement des attentats
ou des tentatives
d'attentats ?
C. Moniquet. - «Il
y en a trop et c'est un problème pour les
services secrets de les gérer. Les services
et les experts perdent énormément
de temps à discerner le vrai du faux. Comme
plus personne ne veut prendre de risques, la tendance
est de couvrir absolument tout. C'est là
où il y a un risque. Il y a des alertes
et les gens se disent " il ne se passe rien
". Et la population se lasse.»
Quelles
sont les dernières menaces ?
C. Moniquet. -
«Il y a des menaces pour cet automne. Par
exemple, la tenue de la session plénière
des Nations unies à l'automne à
New York [ndlr : siège des Nations-Unis]
suscite énormément de craintes dans
les services de sécurité. C'est
une cible tellement évidente et symbolique.»
Comment
parvenir à démanteler une tentative
d'attentat ?
C. Moniquet. - «Par
définition, le terroriste a toujours un
coup d'avance. En revanche, en travaillant sur
les mouvances et sur les milieux, en repérant
les personnes les plus extrémistes dans
les milieux suspects et criminogènes ou
dans les milieux terroristes, on peut réussir
à élaborer des ébauches de
réseaux logistiques. Et empêcher
ainsi des attentats.»
C'est
toujours l'escalade. On tue l'uf dans sa
coquille à un endroit et la menace revient
par un autre endroit
C. Moniquet. -
«Il y a eu en France depuis le 11/09 des
dizaines d'arrestation dont beaucoup sont passées
totalement inaperçues du grand public,
mais il y a des dizaines de personnes en prison
pour avoir préparé des attentats.
Il est probable que sur 100% d'arrestation aujourd'hui,
on parvienne à 60% de condamnations. C'est
de nouveau la question délicate de l'équilibre
entre la sécurité, l'Etat de droit
et l'efficacité.»
A
quoi sont dues toutes ces nouvelles menaces ?
C. Moniquet. - «Avant
la guerre froide, on avait essentiellement un
monde bipolaire dans lequel une grande partie
d'un monde industrialisé, même s'il
était moins que le nôtre, le monde
communiste, était sous le couvercle. Il
y avait une pression énorme. Quand le couvercle
a sauté, les populations se sont retrouvées
dans une misère extrême. Ceux qui
étaient techniquement les plus au point
(scientifiques, ingénieurs, militaires
ou brillants agents) se sont retrouvés
en difficulté. Le salaire aujourd'hui d'un
savant atomiste en Ukraine doit tourner aux alentours
de 40 dollars par mois. Si la Libye lui propose
4 000 dollars par mois ou même 2 000 pour
venir travailler sur un programme d'armement nucléaire,
j'en connais beaucoup qui le feront. La fin de
l'Union soviétique est principalement à
l'origine de ces nouvelles menaces. Entre 1993
et 1996, il n'y avait pas d'Etat en Russie. La
machine survivait tant bien que mal. C'était
l'anarchie. A ce moment là, il y a eu des
fuites de cerveaux, de compétences et de
matériaux qui sont extrêmement inquiétants.»
La situation semble avoir
changé en Russie aujourd'hui. On a l'impression
que l'actuel FSB, ex-KGB, est la pépinière
des futurs dirigeants, Poutine, étant lui-même
formé à l'école du KGB ?
C. Moniquet. -
«En Russie, la frontière a été,
est et restera sans doute ténue entre le
monde du renseignement et le monde politique,
entre le monde du renseignement et celui des affaires
et entre le monde du renseignement et malheureusement
celui du monde criminel. Dans le système
soviétique, les services de renseignement
étaient une élite. Il y avait aussi
des brutes et des gros bras qui persécutaient
les dissidents et qui n'étaient pas des
types très intéressants. Mais, ceux
qui travaillaient sur l'étranger entre
autres, étaient des personnes qui disposaient
de compétences techniques et de haut niveau
de formation, souvent plusieurs diplômes
universitaires, qui parlaient des langues étrangères
à la perfection. Ils avaient des contacts
à l'étranger et surtout ils savaient
évoluer à l'étranger. Quand
le monde soviétique est tombé, il
y a eu une sorte d'hémorragie, des milliers
de cadres se sont retrouvés sur le trottoir,
ils ont mis leur talent au service de qui ils
pouvaient. Certains se sont tournés vers
la politique et d'autres vers le crime.»
Cette
mutation est-elle compatible avec une évolution
démocratique de la Russie ?
C. Moniquet. - «La
Russie va rester un pays à part pendant
un certain temps encore. En coulisse, les services
de sécurité intérieure et
extérieure gardent un pouvoir énorme.
Dans une partie de son fonctionnement, la Russie
reste un Etat policier. Cela étant, dans
l'état de déliquescence dans laquelle
s'était retrouvée la Russie de Eltsine,
on peut se demander s'ils avaient d'autres solutions.»
Avec
la disparition de l'URSS, il est apparu des "
zones grises " ?
C. Moniquet. - «Les
" zones grises " sont une autre conséquence
de la disparition du contrôle d'une société.
Tout est lié au " vide de pouvoir
". Même un " Etat voyou "
regardera à deux fois avant de se mettre
dans certaines positions parce qu'un Etat peut-être
puni. Dans une " zone grise ", il n'y
a pas d'Etat, pas de structure, ce qui permet
la prolifération des mafias. Aujourd'hui,
dans cette imbrication mafioso-terroriste dans
certaines franges de l'islamisme, on l'a vu en
Algérie et en Asie centrale, des gens ont
un pied dans le crime, dans les grands trafics,
de drogues, d'armes, de diamants, d'êtres
humains, et un autre pied dans la politique, dans
l'islamisme ou dans le terrorisme. Les frontières
sont extrêmement poreuses. A cela, se mêle
le clanisme, etc. Parmi ces " zones grises
", plusieurs sont concentrées autour
et dans l'ex-Union soviétique.»
Par
exemple ?
C. Moniquet. -
«On pense immédiatement au Caucase.
Pour parler un peu vulgairement, c'est un vaste
foutoir. Probablement la région la plus
dangereuse du monde dans laquelle s'affrontent
des guérillas politiques, religieuses,
des pouvoirs locaux, l'armée russe, des
pouvoirs mafieux, des clans qui en profitent pour
enlever le premier venu afin d'en tirer une rançon.
C'est un chaudron bouillonnant et je pense que
c'est un début, d'autant plus que le ferment
islamiste est à l'uvre dans cette
région.»
Le
renseignement : enjeu de demain
Quelles
sont les nouvelles missions des services de renseignement
et les nouvelles menaces mondiales depuis la fin
de la guerre froide ?
C. Moniquet. -
«Les quatre points majeurs sur lesquels
travaillent les services de sécurité
et de renseignement sont : un, évidemment
l'antiterrorisme. Deux, la lutte contre le crime
organisé à l'échelle mondiale
qui disposent de pouvoirs économiques dignes
de multinationales ou de petits Etats qui peuvent
gangrener l'économie et la justice. Trois,
toutes les questions dites de prolifération,
c'est-à-dire chercher à colmater
les fuites qui permettraient à des milieux
criminels, à des Etats terroristes ou à
des Etats " voyous " de se procurer
des armes de destruction massive, qu'elles soient
nucléaires, chimiques ou bactériologiques.
Et la quatrième chose, un peu en arrière
plan derrière l'actualité antiterroriste,
c'est essayer autant que faire se peut de prévenir
les crises régionales. Pour l'instant,
c'est un échec. On l'a vu en Yougoslavie,
au Rwanda, en Somalie. Mais je ne pense pas que
ce soit un échec des renseignements. C'est
plutôt celui des politiques.»
Le
renseignement économique et industriel
n'est-il pas lui aussi de plus en plus important
depuis la fin de la guerre froide ?
C. Moniquet. -
«C'était aussi important avant, mais
c'était juste moins visible. Il y a eu
des cas d'espionnage économique français
aux Etats-Unis dans les années 80. Mais
aussi japonais, chinois et russes. Les Russes,
à l'époque soviétique, disposaient
de plusieurs branches importantes du renseignement
militaire et du KGB qui travaillaient exclusivement
avec un organisme qui s'appelait le GKNTS. Il
était chargé de rédiger et
d'entretenir une sorte de vaste liste de courses
où l'on répertoriait les besoins
: des turbines de propulseurs d'avion, des hélices
silencieuses pour sous-marin, de l'informatique
Les services secrets étaient ensuite chargés
d'acquérir ces technologies qui théoriquement
n'étaient pas vendables au monde soviétique.
Ce phénomène s'est exacerbé
avec la fin de la guerre froide. On a pris conscience
d'une réalité qui est l'ambivalence
et l'ambiguïté des Etats. Par exemple,
même si la France et les Etats-Unis sont
incontestablement alliés dans leur guerre
antiterroriste, ils ne sont pas alliés
économiquement.»
C'est
là également où l'on retrouve
des agents d'influence ?
C. Moniquet. - «De
nouveaux métiers à la marge du renseignement
sont apparus. Il y a les agents d'influence, le
lobbysme, l'intelligence économique ou
la veille technologique qui se rapprochent fortement
du renseignement. On sait que dans certaines sociétés
des privés utilisent des moyens d'Etat
voire illégaux pour obtenir des marchés
et des moyens pour faire capoter des contrats
et nuire à la concurrence. Par exemple,
sur le web, des gens sont spécialisés
dans le lancement de rumeurs pour nuire à
des marques.»
Tout
est question d'intérêt et c'est à
celui qui est le mieux renseigné ?
C. Moniquet. - «Le
renseignement se résume à une seule
chose, la connaissance préalable. Que ce
soit politique, contre le terrorisme, contre le
crime organisé, militaire ou économique,
une fois que vous disposez de la connaissance
globale, vous avez déjà une vision
du jeu et de votre adversaire qui vous permet
de marquer des points.»
Les
Américains ont-ils une longueur d'avance
avec le réseau Echelon [système
de surveillance électronique des moyens
de communication des pays alliés] ?
C. Moniquet. - «Aujourd'hui
plus personne ne peut nier que le réseau
Echelon existe. D'ailleurs les Américains
ne le nient plus.»
Où
en est la protestation du Parlement européen
contre le système Echelon ?
C. Moniquet. -
«Elle en est à peu près nulle
part. Le Parlement européen s'en tient
aux pétitions de principe.»
Existe-t-il
des moyens techniques pour contrer cette ingérence
?
C. Moniquet. -
«Il y a toujours un moyen, c'est la sécurité.
La libéralisation des systèmes de
cryptage de courrier électronique en France
est un des éléments intelligents.
Il a été très clairement
fait pour contrer le réseau Echelon. Cependant,
la sécurité n'est jamais absolue.»