«
Yémen : sur les pas de Joseph Kessel»
Juillet
2011 - Julien Nessi
Écrivain
voyageur infatigable, Joseph Kessel a parcouru le Yémen
en 1930 pour enquêter sur le trafic des esclaves.
C'est lors de ce reportage que naîtra l'idée
de l'un de ses plus beaux romans d'aventures " Fortune
carrée ". Dans ce récit épique,
écrit en 1931, il relate dans la première
partie la fuite harassante d'Igricheff, le chef de la mission
soviétique, sur l'étalon de l'imam du Yémen,
des hauts plateaux de Sanaa au littoral de la mer Rouge.
Retour sur les traces de l'écrivain reporter dans
un pays aujourd'hui en pleine tourmente, 80 ans après
le passage du journaliste et romancier le plus célèbre
du XXème siècle.

Dans
l'imaginaire du voyageur, le Yémen est une source
d'inspiration sans égal. Mythique royaume de la reine
de Saba, ancienne civilisation caravanière de l'encens
et de la myrrhe ou encore berceau de la civilisation pré-islamique,
ce vaste pays, entouré par la mer Rouge et le Golfe
d'Aden, n'a pas fini de dévoiler tout ses mystères.
Ses paysages de montagne à couper le souffle, son
architecture unique au monde et la beauté sauvage
de son peuple ajoutent à la majesté du pays.
Réunifié depuis plus d'une vingtaine d'années,
le Yémen est aujourd'hui en pleine tourmente, sur
fond de guerre tribale pour prendre la succession du président
Abdalleh Saleh. Le vent des révoltes arabes de 2011
est entain d'emporter un pays à la structure tribale...
Ce vaste
territoire, à l'extrême sud de la péninsule
arabique, a fait l'objet de nombreux récits de voyage
écrits par des grands voyageurs. L'un des premiers
Européens à explorer le Yémen fut l'Italien
Lodovico Di Varthema au XVIème siècle. Ce
n'est qu'à partir du XVIIème siécle,
avec la découverte du café et son exploitation
par des négociants britanniques et néerlandais,
que le Yémen sera davantage étudié.
Tamisier, Paul Emile Botta, Joseph Arnaud sont quelques
uns des explorateurs français à s'y être
intéressé à partir du XIXème
siècle, avant la vague des écrivains voyageurs
et poètes de la trempe de Joseph Kessel, Henri de
Monfreid, Paul Nizan ou encore Arthur Rimbaud.
En 2011,
le voyageur qui se rend au Yémen découvre
un pays authentique, sauvage et préservé de
la modernité. Il est encore possible, malgré
l'actualité qui s'accélère, en empruntant
des voies détournées et accompagnées
d'un guide local, de replonger dans les récits des
écrivains-voyageurs. C'est probablement l'une des
destinations les plus fascinantes de la péninsule
arabique. De Sanaa, la capitale des hauts plateaux, à
Hodeïda, le premier port de pêche de la mer rouge,
en passant par les derniers villages de pêcheurs,
le voyage au pays de la Reine de Saba est un dépaysement
garanti.
Sanaa,
la citadelle du Yémen
Commençons
le voyage par la capitale, Sanaa, dont Joseph Kessel donne
des descriptions enflammées au début de son
roman : " Sanaa, au milieu de la coupe prodigieuse
de pierre et de lave que ferment les djebels yéménites,
se dresse isolée du monde et près du ciel.
Flanquée de donjons ronds et pesants, cernée
par d'épaisses enceintes crénelées,
elle est vaste, solide, bâtie en force et tranquillité.
Elle semble issue du sol même, toute posée
dans sa force, sa fierté et sa sobre noblesse. Ainsi
que le haut plateau qui la soutient, Sanaa porte le sceau
de la fable et de la vie en même temps ". Plus
de soixante-quinze ans après, Sanaa fait toujours
le même effet au voyageur de passage. Véritable
petite Venise d'altitude, avec ses cinq mille maisons-tours,
gratte-ciels avant l'heure, de cinq à six étages,
ses jardins urbains et ses ruelles étroites, Sanaa
repose sur les hauts plateaux du Yémen, à
2 400 mètres d'altitude. Ses façades en briques
rouges, qui se dorent au coucher du soleil, ornées
de bandes de chaux blanches et de fenêtres aux vitraux
multicolores, impressionnent. Au dernier étage des
maisons-tours, les " mafraj ", les salons à
l'oriental version yéménite, servent souvent
de lieux de réunion lors de séances de qat,
une feuille légèrement narcotique que les
hommes mâchent à longueur de journée.
De cette architecture unique au monde, classée au
patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1984, l'écrivain
voyageur s'était déjà enthousiasmé
à l'époque : " Les maisons forment des
alignements sévères. Elles sont hautes de
cinq et six étages et faites de pierres si bien ajustées
qu'elles tiennent sans ciment ni mortier depuis des siècles.
Des bandes de chaux vives éclairent les murs gris
et séparent les rangées de fenêtres
aux verres multicolores. Chacune d'elles a l'air d'un palais
et d'une forteresse. Et les ornements de bois ouvragé,
sculpté, dentelé avec une habileté
et une patience infinie, donnent une grâce étrange
à cette vigueur minérale. " Aujourd'hui,
seules les paraboles et les antennes de télévision
trahissent des signes de modernité dans ce paysage
de pierres.
La vieille
ville de Sanaa, avec son gigantesque souk où se mêle
les odeurs des épices, les prêches islamiques
dans la rue et l'agitation des marchands, traduit l'ambiance
de cette citadelle perchée. En s'enfonçant
dans le grand souk de Sanaa, l'un des plus anciens marchés
de la péninsule arabique, les petites échoppes
se succèdent. Dans les ruelles étroites et
tortueuses, les femmes couvertes d'un voile noir intégral
ne laissant apparaître que le regard longent les murs
tandis que les hommes portent fièrement la "
jambiya ", le grand poignard à lame recourbée,
la joue gonflée par les boules de qat.
Pour
s'imprégner de la vie quotidienne, rien de mieux
que de prendre un jus de fruit pressé, frais et sans
glaçons, sur la place de la Libération, "
Hay at-Tahrir ", à l'extérieur de la
vieille ville. C'est le principal pôle d'attraction
de Sanaa, où trône le monument de la Révolution
et le musée militaire. Les Yéménites
s'y retrouvent à toutes les heures de la journée
pour passer le temps. Seul le rituel sacré du qat,
dans l'après-midi, ralentit la cadence de la place.
La
traversée des hauts plateaux
Cap
sur les hauts plateaux du Yémen, en direction de
la mer Rouge. A la sortie de Sanaa, on prend toute la mesure
du relief qui entoure la capitale. Encerclée par
les montagnes, dont certains sommets culminent à
plus de 3 000 mètres d'altitude, la ville s'éloigne
à mesure que la jeep rejoint les hauteurs du plateau.
Après vingt minutes, des soldats, la kalachnikov
en bandoulière, stoppent le véhicule pour
un contrôle de routine. Ce sera le seul check-point
jusqu'à l'arrivée sur Hodeïda.

Cette
traversée des djebels, de Sanaa à Hodeïda,
dans le roman de Kessel, fait l'objet de pages endiablées
et fiévreuses sur les villages de montagne et les
cimes découpées de la montagne yéménite.
" D'un bout à l'autre du ciel visible, bloquant
tous les horizons, dévalaient, comme des vagues monstrueuses,
les chaînes de rocs gris, rouges et bleutés.
Entre elles, s'arrondissaient ces cirques harmonieux et
taillés en gradins. Là, commençait
la culture du café des djebels yéménites,
sur les marches géantes et dans la pierre taillée.
Là, au sommet de chaque arête se dressait,
prolongement naturel des pics, une maison abrupte et crénelée.
L'air était pur de la pureté des hauteurs
et de l'Orient. " Sur la route qui relie Sanaa à
Manakha, les paysages n'ont pas changé. Alternance
de cascades de petites cultures en terrasses et de paysages
rocailleux, les hauts plateaux s'enchaînent le long
de la route historique, l'une des premières construites
au Yémen. Au fond du djebel, des villageoises, un
chapeau de paille sur la tête et recouvertes d'un
voile colorée, nettoient des vêtements. Dans
les villages, des hommes, portant une veste à l'occidental
sur une djellaba blanche, une kalachnikov sur l'épaule
et la " jambiya " à la taille dans une
ceinture d'étoffe, tuent le temps. La seule concession
à la modernité dans ce panorama reculé,
c'est la présence de 4x4 " land cruiser "
de marque japonaise qu'on aperçoit au loin sur les
lacets abrupts de la route.
Après
deux heures de voiture, la citadelle de Manakha apparaît
au dessus de l'horizon. " Au fond se dressait une gigantesque
muraille qui se perdait dans les nuées. Sur son faîte,
parmi la brume, on voyait de minuscules tâches blanches.
C'était Manakha, la ville des montagnes ", écrit
Joseph Kessel. Située à 2 200 mètres
d'altitude et ancien fief des Ismaéliens, Manakha
est aujourd'hui devenue une ville étape pour rallier
les hauts sommets aux alentours. " C'est un peu la
mecque des trekkeurs, avides de paysages sauvages et authentiques
", précise Abdel Kalim, fin connaisseur du Yémen
et guide accompagnateur. Plus haut, accessible en 4x4, le
village de Kahel est perché sur une falaise. Cette
petite perle architecturale, avec ses maisons tours qui
servent de rempart naturel aux agressions de l'extérieur,
domine toute la vallée et offre un panorama unique
sur les hauts plateaux du Yémen. C'est du sommet
de ce village perché qu'on peut ressentir toute la
beauté de ces paysages, que Joseph Kessel décrit
si bien dans son roman : " Et plus loin, plus haut,
plus bas, tandis que s'évasait le cirque fantastique,
chaque piton, chaque cime, chaque aiguille haussait vers
le ciel un village aigu et mystérieux ".
Sur
le littoral de la mer Rouge
Après
les hauts plateaux, c'est la descente sur le littoral de
la mer Rouge. A mesure que le 4x4 quitte les hautes cimes
et redescend dans le fond de la vallée, les paysages
changent et le climat est tout de suite plus lourd. L'arrivée
dans l'agglomération d'Hodeïda est marquée
par un check-point, gardé par des soldats en armes.
La circulation devient plus dense sur l'artère principale
du grand port de pêche.
Le lendemain
matin, à l'aube, sur le marché aux poissons
d'Hodeïda, deuxième port de pêche et plaque
tournante pour le commerce, l'agitation sévit à
l'arrivée des premiers marins de la mer Rouge. A
demi-nu et le front en sueur, les pêcheurs à
la peau sombre débarquent de leurs boutres aux bandes
multicolores roussettes, dorades et raies. Il fait une chaleur
suffocante par rapport à l'air frais des hauts plateaux.
La scène est sans doute similaire à celle
qu'a pu vivre Joseph Kessel, quatre vingt ans plus tôt.
" Malgré la terrible chaleur qui régnait
sur Hodeïda, Kessel s'émerveillait d'en parcourir
rues, venelles, places et marchés où se pressaient
enfants coiffés de bonnets éclatants, femmes
voilées, Bédouins vêtus de peaux de
boucs à peine tannées, pêcheurs à
demi nus, chameaux ployant sous de lourdes caisses, prisonniers
squelettiques enchaînés deux à deux
et employés à des travaux de terrassements
", écrit Yves Courrière dans la biographie
qu'il a consacré à l'écrivain voyageur.
Hodeïda,
c'est la porte d'entrée du territoire des Zaranigs,
un peuple de guerriers, souvent présentés
par les historiens et les écrivains voyageurs comme
de féroces pirates des bords de mer. Cette tribu
de guerriers, mythifiée dans le roman du grand reporter
français, avait pour royaume la vaste plaine côtière
de la Tihama, la " terre brûlante ", qui
s'étend le long de la mer Rouge. Aujourd'hui ne reste
de ce riche passé que des vestiges de pierres, comme
à Zabid, l'ancienne capitale des Ziyadites, située
à une cinquantaine de kilomètres d'Hodeïda.
Cette ville, déserte en cette fin d'après-midi,
était un centre important de la pensée islamique
fondée au début du IXème siècle,
la cité des scientifiques et des savants, avec son
université, ses madrasas et ses mosquées.
Classé au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1990,
Zabid fait aujourd'hui l'objet d'une restauration par des
équipes d'archéologues internationaux.

Plus
au sud, au bord de la mer Rouge, Al-Khawka, un village de
pêcheurs, est un havre de paix comparé à
l'agitation d'Hodeïda. C'est l'un des derniers chantiers
artisanaux de construction et de réparation de boutres.
Devant des huttes en bois, des artisans réparent
des filets de pêche. Sur la plage, des boutres traditionnels,
aux bandes de couleurs vives, pointés vers le large,
sont une invitation à prendre la mer. Le héros
de Joseph Kessel, Igricheff, dans sa folle course pour échapper
aux soldats de l'Imam, a pu embarquer in extremis à
bord d'un boutre de ce type, sur une plage similaire. La
tentation est donc grande de poursuivre le voyage, à
l'image du héros de Kessel, sur un boutre en direction
de la Corne de l'Afrique. Mais là s'arrête
notre reportage au Yémen, sur les traces de l'écrivain
voyageur
A
lire
" Fortune carrée ", Joseph Kessel, Pocket,
1996
" Marchés d'esclaves ", Joseph Kessel,
10x18, 1984
" Les secrets de la mer Rouge ", Henry de Monfreid,
Grasset, 2004
" Joseph Kessel ou sur la piste du Lion ", Yves
Courrière, Plon, 1985
Texte
et photos : Julien Nessi
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