Philippines
: dans les " montagnes fumantes " de Manille
Avril
2007 - Reportage exclusif de Julien Nessi et Jean-Marc Charles
Le
père Benigno Beltran vit depuis plus de 27 ans dans
" les montagnes fumantes " de Manille, des bidonvilles
nés sur les décharges de la ville où
des milliers de familles survivent grâce au ramassage
et au recyclage des déchets. Ce prêtre aux
idées avant-gardistes prône l'utilisation des
nouvelles technologies pour sortir de la misère et
se bat pour construire la première église
écologique d'Asie, en plein cur des "
Smokey Mountains ". Reportage.

Au Nord
de la capitale des Philippines, à moins de 10 kilomètres
du centre ville, le quartier de Tondo vit au rythme "des
montagnes fumantes". Dans une épaisse fumée
et une odeur pestilentielle, des camions déchargent
chaque jour des tonnes de déchets rejetés
par la mégalopole tentaculaire au point de former
ce que les Philippins appellent les " Smokey Mountains
", des montagnes fumantes d'ordures de plusieurs dizaines
de mètres de hauteur. Autour de ces décharges
à ciel ouvert, des milliers de famille se sont installées
dans des baraquements précaires en tôle et
des bicoques de fortune, entre " Velasquez Street "
et " North Harbourg ", formant l'un des plus grands
bidonvilles des Philippines. Ces familles, souvent originaires
de provinces éloignées du pays, survivent
en ramassant, en triant et en revendant les déchets
de la ville (sacs et bouteilles en plastique, papiers journaux,
cartons, canettes de soda, verres
). Les " montagnes
fumantes ", la version philippine du bidonville asiatique,
forment une véritable ville dans la ville en raison
du nombre de ses habitants, de son économie parallèle
et de son étendue géographique. Toutes les
activités tournent autour des filières du
ramassage et du recyclage des déchets récupérés
dans les montagnes d'ordures aux alentours. Une foule de
chiffonniers, de ferrailleurs, de trieurs d'ordures, de
recycleurs, de ramasseurs de déchets, de porteurs,
de revendeurs de papiers se pressent chaque jour pour gagner
quelques dollars par jour.
Les
ordures de la ville atterrissent dans des centaines de "
junk shops ", des ateliers de récupération
en bordure des bidonvilles qui se chargent de trier et de
revendre à des entreprises de recyclage tous ces
déchets récupérés
Les
bidonvilles de Manille survivent de cette économie
du recyclage et vivent au rythme infernal des montagnes
fumantes.
Des
enfants ensevelis dans la décharge
Dans
la décharge de Tondo exploitée par l'entreprise
d'Etat " Leonel ", ils sont des milliers à
fouiller les ordures. Dans une épaisse fumée
et la peau noircie par le soleil et la crasse, ces forçats
des poubelles de Manille tentent désespérément
de trouver des déchets qu'ils pourront revendre.
L'odeur est si forte qu'elle imprègne tout le corps
et la chaleur si écrasante qu'elle assomme les hommes.
Un grand sac usé dans une main, un pic de fer dans
l'autre, ils passent des journées entières
sous un soleil de plomb à fouiller les dunes d'immondices.
Aujourd'hui, la montagne de déchets culmine à
plus de 15 mètres de hauteur, formée par tout
ce que la ville rejette quotidiennement : plastiques, gobelets,
papiers journaux, annuaires téléphoniques,
bouteilles de verre, canettes de soda, piles usagées,
morceaux de cartons, vêtements usagés... Un
paysage de désolation où la misère
côtoie le sordide et un enfer quotidien pour des milliers
de familles qui vivent le long de cette dune de déchets
dans des bicoques de fortune, à la merci des rats
et des maladies infectieuses.
C'est
le cas de Herold Puebas, un gamin de 10 ans, qui vit ce
cauchemar depuis plus de 3 ans avec ses deux parents et
ses trois frères. Originaire de l'île de Negros,
dans le sud du pays, il passe la plupart de son temps dans
ces kilomètres de déchets, du lever au coucher
du soleil. Sa famille gagne environ 300 pesos par jour (moins
de 4,50 euros) à ramasser les ordures. Le visage
usé et les pieds noirs de crasse, Herold n'est pas
le seul gamin à se faufiler parmi les amas d'ordures.
De nombreux enfants, âgés d'à peine
4 ans, accompagnent leur parent sur la décharge.
Des petites mains bienvenues et souvent plus agiles. Lorsqu'un
camion arrive sur le chantier d'ordures, les gamins se précipitent
dans sa direction et grimpent sur la plate-forme arrière
pour repérer les déchets les plus intéressants.
Parfois, certains dans leur précipitation se blessent
ou tombent dans un trou. Chaque année, plusieurs
dizaines d'enfants se blessent et contractent des maladies
infectieuses. D'autres meurent ensevelis sous les amas d'ordures,
écrasés par une des pelleteuses qui tassent
les ordures à longueur de journée, dans un
vacarme assourdissant.
Un
prêtre high tech au secours des pauvres
C'est
dans cet univers de misère extrême et de pauvreté
galopante que le père Benigno Beltran tente de redonner
un peu d'espoir à une communauté d'habitants.
Curé de " l'Eglise de la Résurrection
du Christ " à Manille, il vit depuis 27 ans
dans les montagnes fumantes au milieu de ses fidèles.
Docteur en théologie et formé au Vatican à
Rome sous le règne de Jean-Paul II, c'est un prêtre
au tempérament d'acier et aux idées avant-gardistes,
animé par une volonté farouche de transformer
le destin de sa communauté.

A 60
ans, ce prêtre catholique, originaire de l'île
de Mindanao, dans l'extrême sud des Philippines, déploie
toute son énergie pour venir en aide aux plus pauvres.
Le père règne en vrai missionnaire sur la
" Barangay 128, zone 10, district 1 " des "
Smokey Mountains ", où vivent près de
20 000 personnes dans des immeubles vétustes, construits
sur le site réhabilité d'une ancienne décharge.
Inaugurés en 2002, ces bâtiments hauts de cinq
étages, aux larges façades déjà
usées par le temps, hébergent plus de 3 000
familles des montagnes fumantes. A quelques mètres
des habitations, on devine encore une colline composée
de multiples couches de déchets entassés,
aujourd'hui laissée à l'abandon et délimitée
par une barricade en tôle. Le père Beltran
ne manque pas de solutions pour améliorer la vie
de ses fidèles et venir en aide aux familles les
plus pauvres de sa communauté. Un palm pilot à
la main et des lunettes " Ray Ban " rangé
dans la poche de sa chemise, ce prêtre new look est
en phase avec les idées de son temps. Il parle haut
débit et Internet sans fil, développement
durable et biocarburant, recyclage des déchets et
énergie solaire. Bouillonnant, vif et énergique,
il s'exprime avec amplitude, en accompagnant ses propos
de grands gestes de la main. " La foi peut déplacer
des montagnes. Et nous avons déjà déplacé
des montagnes d'ordures en obtenant la réhabilitation
et la construction d'immeubles pour les habitants ",
explique-t-il.
Internet,
un outil de développement pour les habitants
Son
nouveau combat, qu'il défend avec acharnement, c'est
la mise en réseau de toutes les " barangay "
(les communautés) des " Smokey Mountains "
et la construction d'un complexe écologique intégrant
une église innovante, un dispensaire pour soigner
les malades et une école pour les enfants. Pour cet
ancien ingénieur électronique, sensibilisé
par l'urgence écologique du réchauffement
planétaire, l'avenir appartient à ceux qui
s'adaptent et non aux dinosaures. " La mondialisation
est hostile à ceux qui n'y sont pas préparés.
Le rôle de l'Eglise et de la société
civile est justement de préparer les pauvres à
la révolution cybernétique. L'ère industrielle
est derrière nous, les habitants des montagnes fumantes
doivent se préparer au passage à l'ère
de l'économie de l'Internet ", s'enthousiasme-t-il.
Une mission qu'il a d'ores et déjà commencé
à l'échelle de sa communauté. En juin
2006, le père Beltran, admirateur de l'Abbé
Pierre et de Sur Emmanuelle, a inauguré dans
la petite école de préfabriqué une
classe entièrement équipée d'ordinateurs
flambants neufs. Les enfants y apprennent à utiliser
Internet, à se servir des logiciels de traitement
de texte et de mise en page ou encore à créer
des pages web. Ce projet a pu se mettre en place grâce
à un don d'ordinateurs du gouvernement taïwanais.
Branché Internet, le prêtre a aussi remporté
un contrat de programmation de Hong Kong pour lancer la
mise en réseau de toutes les communautés vivant
dans les montagnes fumantes. " Mon objectif est
de mutualiser les ressources propres aux Smokey Mountains
afin de renforcer leurs droits, de créer des emplois
grâce au commerce entre les communautés autour
de l'économie du recyclage ", précise
le prêtre catholique. Un atelier de recyclage, installé
dans une baraque en tôle, sert par exemple de lieu
de fabrication de sacs à main à partir de
papiers journaux et d'annuaires téléphoniques
récupérés dans la décharge.
Ces produits, réalisés le plus souvent par
les femmes, sont labellisés " Smokey Fashion
for people " et sont commercialisés sur Internet
à l'adresse au nom évocateur : smokeyfashion.blogspot.com
! Le père Beltran souhaite également aller
plus loin en développant une gamme de produits recyclés,
baptisés " produits Veritas ", du nom de
la radio catholique aux Philippines Radio Veritas. A terme,
il veut produire et commercialiser sur Internet du café,
des savons organiques, des détergents, du bio-diesel
à l'huile de noix de coco, du riz, du sucre ou encore
de la sauce soja
Jamais
à court d'idées, le prêtre entend également
se servir du réseau des réseaux pour créer
un programme d'e-gouvernance à l'échelle locale.
Son objectif est de mieux défendre les droits des
communautés dans les Smokey Mountains, de mettre
en commun les revendications des habitants et de lutter
contre la corruption. Une manière originale et actuelle,
selon lui, pour faire entendre la voix des pauvres et des
laissés-pour-compte de Manille face au pouvoir en
place.
Une
église écologique à l'architecture
durable

Mais,
ce qui mobilise son énergie aujourd'hui, c'est la
construction d'une Eglise écologique sur le site
de l'ancienne décharge, à proximité
des habitations. Un projet révolutionnaire et un
rêve devenu réalité. Le chantier a déjà
commencé et les habitants, chrétiens à
plus de 95%, soutiennent du fond du cur ce chantier
colossal. Appuyé dans son initiative par le réseau
pontifical d'Aide à l'Eglise en détresse (AED)
et Gaudencio Rosales, l'archevêque de Manille, le
père Beltran montre avec fierté le chantier
du site qui occupe plus de 1 000 m2 de superficie. Dans
un vacarme d'enfer, une foreuse mécanique, crachant
une épaisse fumée noire, creuse un sillon
d'une trentaine de mètres pour poser les fondations
de la future Eglise, baptisée " Green Church
". Devant une délégation d'experts japonais
de l'environnement et de représentants de la Banque
asiatique du développement en visite, le curé
Beltran se lance dans une opération de séduction,
ponctuant son intervention de notes d'humour, pour présenter
son projet visionnaire d'Eglise écologiste. "
Les structures de l'Eglise seront inspirées de l'architecture
durable. Nous utiliserons des panneaux solaires et des cellules
photovoltaïques pour l'éclairage, du biocarburant
à base d'huile de noix de coco pour les générateurs,
un système de captation des eaux de pluie et des
toilettes compost. Les murs seront construits avec des briques
composées de déchets recyclés des Smokey
Mountains. Une tour du vent servira à climatiser
les pièces sans consommation supplémentaire
d'énergie. Enfin, une serre végétale
sera installée sur le toit ", explique le prêtre.
Son objectif est de terminer ce chantier pharaonique en
décembre 2007 tout en bouclant un budget estimé
à 750 000 euros
Pour
aider le père Beltran : beltransvd@yahoo.com
Smokey, fashion for people : www.smokeyfashion.blogspot.com
Texte
: Julien Nessi
Photos : Jean-Marc Charles
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