L'Afrique,
nouveau terrain de chasse de la Chine
Mars
2007 - Julien Nessi
En
quelques années, l'Empire du Milieu est devenu le
troisième partenaire commercial de l'Afrique, après
les Etats-Unis et la France. En quête de matières
premières pour alimenter sa croissance fulgurante
et de nouveaux débouchés pour ses produits,
Pékin déploie les grands moyens pour renforcer
son implantation sur le continent africain.
Multiplication
des accords pétroliers, construction de centrales
électriques et hydrauliques, exportation de produits
à prix cassés (articles en céramique,
pneumatiques, matériel électrique et électronique,
équipement automobile chaussures, habillement, articles
en plastique
), construction de routes, de barrages
ou de bâtiments administratifs (ministères,
centres de conférence de prestige, palais présidentiels
),
opérateurs de télécommunication
Le " made in China " s'impose aujourd'hui sans
complexe dans de nombreux secteurs économiques en
Afrique, du pétrole au bois précieux en passant
par les minerais, la pêche ou encore les télécommunications.
La quatrième puissance économique mondiale
a fait du continent noir un nouveau terrain de conquête
au grand dam des Etats-Unis et de la France. Dorénavant,
il faut compter avec la Chine dans les affaires africaines.
En cinq ans, la Chine a quadruplé ses échanges
commerciaux avec l'Afrique. Le volume des échanges
sino-africains a explosé pour atteindre 37 milliards
de dollars en 2005. Des échanges qui pourraient atteindre
à l'horizon 2015 près de 100 milliards de
dollars, selon les spécialistes. La Chine est devenue
en 2005 le premier fournisseur de l'Afrique subsaharienne,
avec une part supérieure à 10%, devant la
France et l'Allemagne
Pour accompagner cette pénétration
économique, la Chine dispose de délégations
commerciales dans 49 pays africains alors que la France
n'en dispose que de 11, nombre en diminution. Elle n'a pas
de zones privilégiées mais choisit d'aller
là où les opportunités se présentent,
notamment en comblant les vides laissés par le retrait
des puissances occidentales des zones à risque ou
d'instabilité (Côte d'Ivoire, Soudan, Libéria
).
Une
pénétration économique multiforme
La pénétration
économique chinoise en Afrique est multiforme. D'abord,
par le haut en réactivant une politique des grands
projets des années de la guerre froide (adoption
début 2006 d'un nouveau partenariat stratégique
avec les Etats africains, politique d'aide au développement
en échange de contrats avec des entreprises chinoises).
Ensuite, par le milieu, à travers les investissements
directs étrangers. Les entreprises chinoises sont
de plus en plus présentes en Afrique, elles gagnent
des contrats dans de le secteur des matières premières
et des bâtiments et travaux publics, développent
des flux commerciaux ou s'installent dans les pays africains.
Près de 1 000 entreprises chinoises opèrent
aujourd'hui sur le continent africain. Leur force vient
de leurs coûts particulièrement bas, de l'offre
d'une gamme maintenant large de produits, et de pratiques
ne respectant pas toujours les règles du marché,
leur octroyant un avantage compétitif supplémentaire.
Enfin, par le bas, grâce à la présence
d'une diaspora chinoise dans le petit commerce informel.
130
000 ressortissants chinois travaillent en Afrique, un chiffre
qui pourrait doubler dans les cinq ans à venir. Selon
Nicolas Pinaud, économiste à l'Organisation
de coopération et de développement économique
(OCDE) et l'un des auteurs du rapport " L'ascension
de la Chine et de l'Inde : quels enjeux pour l'Afrique ?
" (1), " la diaspora chinoise, en investissant
le secteur informel avec ses nombreux produits, crée
une concurrence redoutable dans un secteur qui fait vivre
85% de la population africaine". Cette montée
en puissance, parfois qualifiée de " percée
spectaculaire " ou de " déferlante chinoise
" en Afrique, n'est pas le fruit du hasard. Elle correspond
à une volonté politique claire de Pékin
pour prendre position sur le continent africain. L'objectif
est d'assurer son décollage économique fulgurant
en diversifiant et en sécurisant ses approvisionnements
énergétiques (pétrole, gaz) et de matières
premières. La Chine en profite également pour
écouler ses produits bon marchés ou de haute
technologie sur les marchés africains. Enfin, l'offensive
chinoise est destinée à renforcer son influence
diplomatique en Afrique pour asseoir son statut de superpuissance
(les pays africains représentent plus du tiers des
effectifs de l'ONU).
Sécuriser
les approvisionnements énergétiques
Pékin
vient d'abord chercher l'énergie et les matières
premières nécessaires pour satisfaire son
dynamisme économique. Avec un taux de croissance
de 10% par an, la Chine est le deuxième consommateur
au monde de pétrole. L'Afrique fournit aujourd'hui
à l'empire du Milieu plus du tiers de son brut. D'autant
plus que d'ici 2020, selon les experts, la Chine sera contrainte
d'importer 60% de son pétrole pour alimenter sa croissance
économique. " Après l'Asie centrale
et la Sibérie russe, l'Afrique est la troisième
zone d'internationalisation des compagnies pétrolières
chinoises, tout particulièrement le Soudan, l'Angola
et le Nigeria ", précise Pierre-Antoine
Braud, chercheur à l'Institut des études de
sécurité de l'Union européenne. Les
grandes majors chinoises du pétrole comme CNPC (China
National Petroleum Corporation), Sinopec (la corporation
pétrochimique de Chine, deuxième plus grand
compagnie pétrolière chinoise), CNOOC (China
National Offshore Oil Corporation) ont depuis quelques années
une politique agressive d'acquisition du pétrole.
En début d'année, la CNOOC a pris une participation
de 45% dans la zone convoitée du Delta du Niger,
riche en hydrocarbures, au Nigeria, le premier producteur
de brut d'Afrique. L'Afrique intéresse également
la Chine pour ses immenses gisements de matières
premières et de minéraux (bauxite, cuivre,
cobalt
). " Les Chinois ne sont pas seulement
intéressés par les pays producteurs de matières
premières. Ils ont aussi une politique assez offensive
à l'égard de pays qui peuvent être clefs
en terme de maîtrise de l'espace africain. Ils s'intéressent
par exemple à des pays comme le Sénégal
(position clef en Afrique de l'Ouest) ou le Bénin
(accès au marché de la sous région)
", précise Nicolas Pinaud.
Offensive
diplomatique d'envergure
Cette
présence économique chinoise en Afrique s'accompagne
d'une intense activité diplomatique. L'an dernier,
pas moins de seize pays africains ont reçu la visite
des plus hauts responsables chinois (Egypte, Ghana, République
démocratique du Congo, Angola, Afrique du Sud, Tanzanie,
Ouganda, Maroc, Nigeria, Kenya, Sénégal, Mali,
Liberia, Nigeria, Libye). Des dizaines d'accords de coopération
politiques, économiques et culturels ont été
signés. En ce début d'année 2007, la
Chine poursuit son opération de séduction
politique dans les pays africains. Hu Jintao, le président
chinois, vient tout juste d'effectuer - en février
2007 - une tournée dans huit pays africains, dont
le géant économique l'Afrique du Sud. Objectif
: renforcer les relations diplomatiques entre la Chine et
l'Afrique. Début 2006, à l'occasion de la
célébration du cinquantième anniversaire
de l'établissement des relations diplomatiques entre
la Chine et les pays africains, les dirigeants chinois ont
dévoilé leurs orientations en matière
de coopération avec les pays africains par la publication
d'un nouveau document : " La politique de la Chine
à l'égard de l'Afrique ". De plus, Pékin
a lancé en 2000 le Forum de coopération Chine-Afrique,
dont la vocation est d'uvrer au rapprochement économique
et politique entre le géant chinois et ses partenaires
africains. La troisième et dernière édition
du Forum s'est tenue en novembre 2006 à Pékin
et a permis de multiplier les accords commerciaux, militaires
et de développement. La Chine est également
présente sur la scène africaine par sa politique
d'aide au développement (aides et prêts à
taux privilégiés, appui technique par l'envoi
de coopérants, financement pour construire des infrastructures,
soutien dans le domaine agricole
). Elle distribue
généreusement des prêts en tenant un
discours tiers-mondiste " gagnant-gagnant " pour
séduire ses partenaires africains.
Une
présence bénéfique pour l'Afrique ?
"
L'arrivée de la Chine en Afrique provoque un nouveau
dynamisme économique dans les pays africains. Elle
est une véritable opportunité pour eux de
relancer leur développement ", explique
Abdelmajid Fassi Fihri, membre du Comité directeur
de CAPafrique, un think-tank spécialisé sur
les questions africaines (2). Sur le court terme, la présence
chinoise est plutôt positive pour l'Afrique : hausse
des prix des matières premières, investissements
en plein essor, renforcement de la concurrence et diversification
des partenaires commerciaux
La manne pétrolière
remplit également les caisses de certains Etats africains
(Nigeria, Angola, Soudan
). Cependant, sur le moyen
et long terme, les choses sont moins évidentes. Pour
nombre d'observateurs, la stratégie chinoise contribue
peu à orienter les pays africains vers leur décollage
économique et vers un développement durable.
Un risque de retour à une économie de rente
autour du pétrole existe, comme dans les années
60. " Si les dirigeants africains n'utilisent pas
l'argent du pétrole pour diversifier leur économie,
investir dans la santé ou l'éducation, dans
15 à 20 ans, le risque d'une crise de cette économie
de rente est bien réel", met en garde le
chercheur Pierre-Antoine Braud.
(1)
" L'ascension de la Chine et de l'Inde : quels enjeux
pour l'Afrique ? ", rapport du Centre de développement
de l'OCDE, juin 2006
(2) Voir le site http://www.capafrique.org
Julien
Nessi
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