L'Afrique
des Grands Lacs, une pacification fragile ?
Juillet
2006 - Julien Nessi
Après
une guerre régionale meurtrière (1998-2003),
la région des Grands Lacs est aujourd'hui engagée
dans une transition post-conflit. La République démocratique
du Congo (RDC) s'apprête à vivre le 30 juillet
2006 ses premières élections libres en 45
ans. Pourtant, des zones d'instabilité (Ituri, Katanga,
Kivu, Kasaï) persistent et font peser une menace sur
le processus électoral.
Près
de 4 millions de victimes, cinq ans de guerre, huit pays
impliqués (République démocratique
du Congo (RDC), Angola, Zimbabwe, Namibie, Tchad d'un côté,
Rwanda, Ouganda et Burundi de l'autre), des milliers de
réfugiés, des ressources pillées et
des trafics en tout genre
L'Afrique centrale se relève
doucement de l'un des conflits les plus meurtriers de la
planète depuis la seconde guerre mondiale, dont l'épicentre
a été la région des Grands Lacs. Malgré
une paix fragile née des accords d'Arusha (décembre
2002) et de Sun City (avril 2003), et l'instauration d'un
gouvernement de transition en RDC, des poches d'insécurité
demeurent et entretiennent le doute sur le processus de
sortie de crise. Selon les organisations humanitaires sur
place, près de 1 200 personnes meurent chaque jour
des conséquences de ces tensions persistantes, dans
l'indifférence quasi-générale.
Des
foyers d'instabilité permanents
Malgré
le processus de pacification en cours en RDC et la présence
de la MONUC (Mission des Nations Unies en République
démocratique du Congo), le Kivu (Nord et Sud) et
l'Ituri sont les deux points actuellement les plus névralgiques
d'Afrique centrale. Des tensions importantes persistent
aussi au Katanga et dans les deux Kasaï. La raréfaction
du foncier, les tensions ethniques, les trafics d'armes
ou encore les luttes d'influence entre le Rwanda et l'Ouganda,
sur fond d'exploitation des richesses naturelles, alimentent
l'incertitude.
Au nord-est
de la RDC, dans la province orientale, le district de l'Ituri,
qui borde les frontières ougandaise et soudanaise,
connaît depuis plusieurs années une "
guerre tribale " opposant pasteurs Hemas et agriculteurs
Lendus, avec l'appui et l'interférence de forces
étrangères plus ou moins visibles. Entre 1999
et 2004, ce " micro-conflit " a fait près
de 50 000 morts. Il a fallu attendre " l'opération
Artémis " déployée par l'Union
européenne en juin 2003, puis l'intervention de la
MONUC pour que ce conflit baisse en intensité. Pour
Thierry Vircoulon, qui a travaillé pour une organisation
internationale en Ituri, " le conflit est loin d'être
terminé dans l'est de la RDC, des bandes armées
incontrôlées sévissent toujours et entretiennent
l'instabilité, de l'Ituri jusqu'au Katanga. En Ituri,
près de 2 000 combattants forment un noyau d'irréductibles.
Ils continuent les exactions contre la population civile
et les Casques bleus. C'est un conflit ethnique autour du
foncier et des réserves aurifères entre deux
milices ethniques, les Lendus et les Hemas. La présence
d'éléments de l'armée ougandaise tend
à régionaliser ce conflit. Cependant, l'Ituri
reste un conflit de basse intensité. L'Ituri forme
une poche d'instabilité. Il n'y a pas pour l'instant
d'issue militaire envisageable ".
Au Nord
et au Sud Kivu, dans l'Est du pays, la situation reste tendue.
Des luttes de pouvoir opposent toujours forces gouvernementales
et groupes armés. Environ 8 000 à 10 000 éléments
des " Interahamwe " et des ex-Forces armées
rwandaises demeurent dans les Kivu. Malgré la transition
politique en cours, qui prévoit le désarmement
de
120 000 éléments congolais à réintégrer
dans les nouvelles structures des FARDC (Forces armées
gouvernementales), les Kivus sont à l'origine de
tensions persistantes.
Les
provinces du Katanga et des Kasaïs sont la troisième
région d'instabilité chronique. Au Katanga,
dans le sud-est de la RDC, les acteurs en présence
(les Maï-Maï, des éléments de l'ex-RCD-Goma,
anciens groupes de FAC (Forces armées congolaises).
Les villes de Kalemie, Pweto et Moliro, restent des points
chauds. Enfin, dernier avatar d'un conflit très complexe,
les provinces du Kasaï oriental et du Kasaï occidental
sont également en proie à l'instabilité.
Placée sur la route stratégique de l'accès
aux gisements de diamants, elles jouent pourtant un rôle
essentiel dans l'équilibre du pays.
La
sécurité en RDC, un enjeu majeur
"Si
la RDC doit avoir le moindre espoir de paix et de développement,
la réforme du secteur de la sécurité
est une priorité vitale", affirme Caty Clément,
directrice du Projet Afrique centrale de Crisis Group. "Tout
le reste, - les élections, l'assistance humanitaire
ou l'activité économique - dépend de
l'instauration et du maintien d'un climat de sécurité",
précise-t-elle. Dans un rapport publié en
février dernier, " La réforme du secteur
de la sécurité en RDC ", International
Crisis Group (ICG), une ONG basée à Bruxelles
qui fait autorité sur les questions internationales,
souligne l'importance de l'enjeu sécuritaire en RDC.
Face aux divisions régionales et ethniques, à
la faiblesse des structures de l'Etat et à la multiplication
des milices, les auteurs s'inquiètent du retard des
réformes sécuritaires : " La réforme
de l'armée nationale a pris un retard considérable
(
) La RDC est confrontée à deux défis
majeurs: les services de sécurité doivent
être en mesure de maintenir l'ordre pendant les élections,
et réduire le taux de mortalité effarant causé
par le conflit. De toute évidence, il faut consentir
davantage d'efforts en vue de mettre en place une armée
unifiée efficace, dotée d'une chaîne
de commandement unique. Si la démobilisation a bénéficié
d'un financement substantiel, tel n'a pas été
le cas de la nouvelle armée". De plus, les
programmes de désarmement, de démobilisation
et de réinsertion des ex-combattants congolais et
des combattants étrangers, prévus dans le
cadre des accords de paix et avec l'aide de la MONUC, sont
parfois difficiles à appliquer, et prennent du retard
sur le calendrier initial. La formation d'une nouvelle police
nationale et la constitution d'une nouvelle armée,
éléments essentiels de la reconstruction politique,
sont au cur du rétablissement de la sécurité.
Autant de défis à de relever pour le président
Joseph Kabila, et ses quatre vice-présidents qui
se partagent le pouvoir selon les accords de paix.
2006,
des élections capitales en RDC
La RDC
est aujourd'hui à la croisée des chemins.
Pour la première fois, un scrutin électoral,
libre et pluraliste, sous la supervision de la communauté
internationale, est organisé le 30 juillet 2006.
Une première dans un pays ravagé par la guerre
et plutôt habitué à être gouverné
par une seule main de maître. Il aura fallu attendre
plus de 40 ans pour que des élections multipartites
soient organisées, depuis l'indépendance en
1960. Ces élections constituent un espoir et une
chance pour pérenniser la dynamique de paix, et tenter
d'enrayer la spirale de violence des années 90. Soutenu
par la communauté internationale, le processus électoral
devrait toucher plus de 25 millions de Congolais. Sur le
plan humanitaire, la Commission européenne et les
Nations Unies ont été mis à contribution
pour venir en aide à la population, allant de la
sécurisation des zones en proie à la violence,
l'accès à l'eau potable, la lutte contre le
SIDA - un ravage en Afrique centrale - ou encore la protection
des femmes et des enfants.
Pour
Thierry Vircoulon, " il sera difficile d'organiser
les élections en Ituri et dans le Nord et le Sud
Kivu. L'armée congolaise, appuyée par les
Casques bleus, a beaucoup de mal pour traquer les rebelles
". Afin d'accompagner le processus électoral
en RDC, Bruxelles a envoyé une force européenne
sur le terrain. Mais, de l'avis d'un spécialiste
du dossier, les risques ne portent plus sur l'organisation
des élections, mais sur l'après-élection,
si une ou plusieurs factions déçues par les
résultats du scrutin se radicalisent et soient tentées
par la violence politique...
Julien
Nessi
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Pour
aller plus loin :
A lire
" Les conflits en Afrique ", Questions internationales,
n°5, janvier/février 2004, La Documentation française
" Guerres et sociétés. Violence et Etat
après la guerre froide ", Roland Marchal et
Pierre Hassner, Khartala, 2003
" Afrique centrale ", Afrique Contemporaine, n°
215, revue trimestrielle éditée par l'Agence
Française du Développement (AFD)
" La réforme du secteur de la sécurité
en RDC ", Rapport International Crisis Group, Afrique
N°104, 13 février 2006
Sur
Internet :
"
Le conflit des Grands Lacs en Afrique ", dossier
de La Documentation Française
Réseau
Documentaire International sur la Région des Grands
Lacs Africains
United
Nations Integrated Regional Information Network (IRIN)
:
Centre
d'Etudes d'Afrique noire (CEAN) de Bordeaux
International
Crisis Group (ICG)