ONG
: vers une diplomatie non gouvernementale ?
Juin
2006 - Julien Nessi
En
quinze ans, les organisations non gouvernementales (ONG)
sont devenues des acteurs influents sur la scène
internationale. Afin de peser davantage dans les négociations
entre Etats, les ONG tentent de s'organiser pour donner
naissance à une " diplomatie non gouvernementale
".
Lobbying
politique et juridique, publication de rapports alarmistes
sur l'état du monde, recommandations écrites
et orales, rédaction de contre-propositions à
l'intention de négociateurs, rencontres informelles
avec les sherpas des pays les plus riches de la planète
(G8), lancement de campagnes d'action ciblé, activité
de " plaidoyer " auprès des décideurs
politiques, opérations commandos sous le regard de
la presse ou encore constitution de coalitions nationales
et internationales
Les ONG n'hésitent pas à
recourir à tout les moyens d'action possibles pour
faire pression sur les gouvernements et défendre
leurs positions. Objectif : peser dans la balance pour faire
avancer les grandes causes (défense de l'environnement,
annulation de la dette des pays pauvres, régulation
du commerce mondial
).
Dans
un contexte de mondialisation accélérée,
d'internationalisation des échanges et de révolution
Internet, ces acteurs issus de la société
civile gagnent en influence sur la scène internationale.
Au point que certains observateurs et acteurs de la planète
des ONG évoquent le concept de
"diplomatie
non gouvernementale", de "diplomatie des ONG"
ou encore de "para-diplomatie" (1) pour définir
cette montée en puissance. C'est le cas de Henry
Rouillé d'Orfeuil, un ancien du quai d'Orsay, aujourd'hui
à la tête de Coordination Sud, la coordination
nationale des ONG françaises de solidarité
internationale. Pour ce spécialiste des questions
agricoles, le jeu diplomatique est à la fois plus
complexe, plus global et plus ouvert que jamais, permettant
aux ONG de jouer un rôle de premier plan. Ce militant
tiers-mondiste se fait l'avocat de la " diplomatie
non gouvernementale " dans un livre publié en
début d'année (2). " Les citoyens
constituent aujourd'hui des " acteurs collectifs ".
Ceux-ci s'efforcent de participer aux grands marchandages
planétaires, aux antichambres des négociations
internationales d'où émergent les droits et
les règles qui doivent baliser la mondialisation.
Ils pèsent sur les stratégies diplomatiques
des gouvernements, seuls habilités à négocier
des accords et signer des Traités. Ce faisant, ils
inventent une diplomatie non gouvernementale qui devient
une composante majeure de la diplomatie moderne",
explique-t-il.
Pour
ce défenseur de la cause des agricultures des pays
du Sud, les ONG sont à l'origine d'un grand nombre
d'avancées obtenues dans les négociations
internationales depuis une quinzaine d'années. Il
cite trois exemples de batailles diplomatiques dans lesquelles
les ONG ont joué un rôle déterminant
: la production des médicaments génériques,
l'interdiction des mines anti-personnelles ou encore la
question des prix agricoles. " C'est l'action de
Médecin Sans Frontières, puis l'ensemble des
ONG, qui ont permis d'aboutir à un accord sur la
production de médicaments génériques
(
) C'est l'action de Handicap International, puis
la création d'une coalition très large autour
de 7 associations leaders, et le lancement d'une campagne
d'opinion qui ont permis d'aboutir à la signature
du traité d'Ottawa en décembre 1997 sur l'interdiction
totale des mines anti-personnelles ", précise
Henry Rouillé d'Orfeuil. Sur les questions agricoles,
débattues dans l'enceinte de l'Organisation Mondiale
du Commerce (OMC), les choses sont plus complexes. Pour
le président de Coordination Sud, la victoire des
ONG consiste à avoir porter les débats sur
la place publique et à sensibiliser l'opinion publique
sur des questions très techniques, autrefois réservées
à des experts agissant dans l'ombre. " Une
négociation se gagne ou se perd dans l'opinion publique
", rappelle-t-il au passage. Grâce à
la mobilisation sans relâche des ONG et des associations,
les questions agricoles sont aujourd'hui au cur des
débats. Cependant, " la création d'une
coalition non gouvernementale, le lancement d'une campagne
d'opinion et l'interaction avec les gouvernements n'ont
malheureusement pas réussi à inverser la logique
de fonctionnement des marchés agricoles ",
regrette-t-il.
L'influence des ONG s'exerce dans un autre domaine : la
construction d'un état de droit international. La
création de la Cour pénale internationale
(CPI) en 1998 peut être considérée comme
une victoire des ONG. " Cette négociation
aurait-elle abouti si une coalition de plus de 2 000 ONG
n'avait pas informée l'opinion publique mondiale
et fait pression sur les négociateurs ? ",
s'interroge le responsable de Coordination Sud. Pour Michel
Doucin, diplomate français en charge d'une mission
de coordination des droits de l'homme pour le quai d'Orsay,
la notion de diplomatie non gouvernementale épouse
bien les nouvelles réalités de la planète
ONG. " De tous temps, il y a eu une diplomatie marchande,
une diplomatie bancaire (le rôle des prêteurs
des Provinces libres et des grandes villes italiennes !),
une diplomatie religieuse... Avec la formalisation de la
société civile laïque dans le cadre des
ONG, il n'y a rien de choquant a ce que la notion de diplomatie
non gouvernementale apparaisse ", explique-t-il.
L'adoption récente en France d'une taxe internationale
sur les billets d'avion pour financer le développement
est un autre exemple de l'influence des ONG sur les pouvoirs
publics. Cet impôt solidaire, dont ATTAC en a été
le fer de lance, est destiné à lutter contre
les pandémies (sida, paludisme, tuberculose). Il
a été adoptée par 13 pays lors de la
Conférence de Paris pour les financements innovants
du développement, fin février 2006. L'objectif
est de récolter 400 millions d'euros par an, dans
le fonds de la FIAM (Facilité Internationale d'Achat
de Médicaments) chargé de négocier
des achats groupés de médicaments et de faire
baisser les prix des traitements. Derrière cette
adoption se cache tout le travail de la diplomatie non gouvernementale,
mélange subtil de lobbying politique, de pression
ou encore de campagnes d'actions auprès de l'opinion
publique menés par les ONG françaises.
Cette évolution du rôle des ONG dans la sphère
internationale résulte d'une professionnalisation
croissante des militants et d'une augmentation de leur nombre.
Dorénavant, les ONG ont recours à des experts
juridiques pour influer sur les négociations, s'organisent
en coalition pour parler d'une seule voix face au gouvernements
et s'allient avec des ONG du Sud pour internationaliser
les combats. Le lobbying juridique est une composante de
cette diplomatie non gouvernementale. Pour négocier
en position de force et faire valoir leurs propositions,
les ONG n'hésitent pas à venir à la
table des négociations avec des propositions concrètes
alternatives à celles des délégués
nationaux. Le meilleur exemple est la création de
la CPI dont le statut reprend des idées formulées
par les ONG. Pour Fabrice Ferrier, en charge des coopérations
internationales à Coordination Sud, " il
n'y a plus aucun sommet international qui se passe sans
concertation avec les ONG. On est en mesure d'exposer nos
propositions aux autorités. Les pouvoirs publics
sont intéressés par notre capacité
à analyser ce qui se passe sur le terrain. Nous venons
avec des propositions concrètes pour, par exemple,
aider les paysans des pays en voie de développement
à vivre de leurs activités agricoles ".
Pour
peser sur les négociations commerciales, environnementales
ou sociales, les ONG tendent aujourd'hui à s'organiser
en fédération, en coalitions nationales, régionales
ou internationales. C'est le cas de Coordination Sud pour
la France, et de ses partenaires ABONG (Association brésilienne
des ONG) pour le Brésil, CONGAD pour le Sénégal
(Conseil des ONG d'appui au développement) ou encore
VANI (Volontary Action Network India) pour l'Inde. K.S.
Gopal, l'un des responsables de VANI, reconnaît que
le poids des ONG indiennes est plus fort sous la forme de
plate-forme nationale comme dans le cas de VANI. "
Cela nous permet de développer des perspectives citoyennes
sur les enjeux internationaux. De plus, l'espace est occupé
par des ONG appartenant au Nord et cela permet de nous faire
entendre dans les grandes négociations internationales.
L'enjeu de la diplomatie non gouvernementale aujourd'hui,
c'est la meilleure prise en compte des pays du Sud. L'organisation
en plate-forme nationale répond notamment à
cet enjeu ", explique le militant indien. CONCORD,
la Confédération européenne des ONG
d'urgence et de développement est un autre exemple.
Basée à Bruxelles, cette structure rassemble
plus de 1 200 ONG européennes. Objectif affiché
: renforcer l'impact des ONG européennes auprès
des décideurs politiques européens, en combinant
expertise et représentation.
La présence des ONG sur la scène internationale
est également liée à leur nombre croissant.
Philippe Ryfman, professeur en Sciences Politiques à
la Sorbonne et spécialiste de l'action humanitaire
et du développement, évalue aujourd'hui leur
nombre entre 20 000 et 30 000 pour le Nord, et entre 200
000 et 300 000 pour le Sud (3). Cette multiplication des
ONG est à la fois une force et une faiblesse. Une
force car les ONG sont présentes sur tout les fronts
et en nombre. Une faiblesse car il y a un risque de dispersion,
de division ou encore d'instrumentalisation. La domination
des ONG du Nord, devenues presque des " multinationales
du cur " (4), sur celles du Sud, et l'existence
d'ONG financées et téléguidées
par des gouvernements (les fameuses " GONGOs "
pour " Government oriented NGOs ") brouillent
encore plus le jeu. Les questions de l'indépendance
financière des ONG, de leur légitimité
ou encore de leur représentativité sont avancées
par ceux qui critiquent l'action des ONG sur la scène
internationale. Autant de défis posés à
l'émergence de cette " diplomatie non gouvernementale
" en devenir.
(1)
Jan Melissen, " Innovations in Diplomatic Practice
", MacMillan, 1999
(2) Henri Rouillé d'Orfeuil, " La diplomatie
non gouvernementale. Les ONG peuvent-elles changer le monde
", Enjeux Planète, Les Editions de l'Atelier/Charles
Leopold Mayer, 2006
(3) Philippe Ryfman, " Les ONG, nouveaux acteurs des
relations internationales ", Questions Internationales,
n°19, mai/juin 2006
(4) " Les multinationales du cur, les ONG, la
politique et le marché ", La République
des idées, Seuil, 2004
Julien
Nessi
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http://www.cyberscopie.info
Pour
aller plus loin :
" La diplomatie non gouvernementale. Les ONG peuvent-elles
changer le monde ", Henri Rouillé d'Orfeuil,
Enjeux Planète, Les Editions de l'Atelier/Charles
Leopold Mayer, 2006
Philippe Ryfman, " Les ONG, nouveaux acteurs des
relations internationales ", Questions internationales,
n°19, mai-juin 2006, La Documentation Française
" Les diplomates, Négocier dans un monde
chaotique ", Samy Cohen, Autrement, 2002
" Les Organisations non gouvernementales ",
Marie Törnquist-Chesnier, dans " Les relations
internationales " sous la direction de Frédéric
Chatillon, les notices de La Documentation Française,
2006
Sur
Internet :
Coordination Sud
http://www.coordinationsud.org
CONCORD
http://www.concordeurope.org/
" Les ONG et la diplomatie ", Michel Doucin
http://www.dauphine.fr/globalisation/doucin.pdf
" Etude sur l'efficacité de l'influence politique
au niveau européen des ONG de développement
", document de CONCORD
http://www.concordeurope.org/download.cfm?media=docFR&id=496